Joli mois de mai (1) :

Publié dans Connaissance du matin le 26.06.2008 : il va de soi que les articles que je vais publier ces jours n’ont plus qu’un intérêt ‘historique’ – nous sommes en post post-modernité et le temps court de plus en plus vite et nous savons de moins en moins où nous allons. M. Badiou s’est donc permis d’écrire il y a peu un livre sur l’amour ; et voilà que c’est le tour de M. Vaneigem. Je me retiens de pleurer.

J’ai attendu quelque temps, que le mois passe, mois de mai 2008 ; attendu paroles et écrits de ‘commémoration’, c’est devenu un peu ça désormais, témoignages ou simples souvenirs. Cette année j’avais même pris la précaution de m’échapper : j’ai traversé la France en fleurs ! Dans la presse, un foisonnement de titres, beaucoup d’images de guerre civile (photos ou films), oui, et quelques déclarations de politiques, de philosophes, unanimes pour déplorer les ‘évènements’ de mai 68, voire les dénoncer : essentiellement la tentative de mise en oeuvre d’un anti-humanisme, d’une anarchie et d’un libertarisme destructeurs de toute vie sociale, quasiment l’assassinat programmé, non seulement de traditions, mais de toute culture, pour ainsi dire ce que Mao tentait à la même époque en Chine, ce que Pol Pot – dont l’abjection criminelle est d’inspiration révolutionnaire française, n’est-ce pas ? – entreprit de réaliser quelques années plus tard dans son malheureux pays. Somme toute ce que je lis ou entends à chaque fois que le sujet est abordé : nous restons encore loin de l’appréhension historique, sociologique, qui ne serait d’ailleurs pas suffisante, de ces jours de fièvre.

Dernièrement je citais Bergounioux qui célébrait lui les quarante ans de sa jeunesse intacte, inaltérablement enrichie des projets et des espérances de cette grande fête politique, fête de l’esprit, fête de la vie, dont on veut tout oublier aujourd’hui après l’avoir vilipendée sans vergogne. Je citerai cette fois Raoul Vaneigem, qui fait exactement le point dans son récent livre : entre le deuil du monde et la joie de vivre (1), rappelant sa propre philosophie de la vie mais plus encore, comment celle-ci crut trouver le ‘moment’ historique de son expression à cette époque, et de sa possible réalisation (2). Vaneigem ne se contente pas de souvenirs, d’exposer ce que fut alors le situationnisme, ses coups d’éclat et ses déchirements : Vaneigem cherche surtout à révéler l’essence même des révoltes de 68, en quoi elles furent exceptionnelles, révélatrices d’un délabrement profond de société et de civilisation, de cette vitalité aussi du désir, des élans de vie et, malheureusement, de la permanence, de l’aggravation même des pulsions de mort liées au mercantilisme, à l’affairisme, au clientélisme et à la nullité intellectuelle de nos contemporains. A ce sujet, je ne fais que poursuivre un trajet que j’avais inauguré avec Castoriadis ; reste à savoir s’il suffit en ces temps d’apocalypse (et Vaneigem utilise même ce mot !) de répéter les arguments d’un vitalisme anarchique. Je cite donc mon auteur :

Il n’entre pas dans mes intentions de convaincre de ce qui me demeure une évidence, devrais-je être le seul à la partager : il s’est produit en mai 1968 un séisme et une rupture avec le passé d’une magnitude jamais atteinte dans l’histoire… Combien de décennies faudra-t-il pour que l’on convienne qu’un changement radical s’est alors opéré dans l’évolution de l’homme et dans le cours du monde ? Sans doute le temps que se substitue au traditionnel réflexe prédateur un comportement qui fait primer l’humain sur la barbarie marchande… Voilà résumé en peu de mots, définitifs, l’essentiel de ce témoignage. Et il y a bien plus : Nous sommes les misérables héritiers d’un pouvoir patriarcal qui, dès l’instauration des Etats-cités, a imposé le despotisme de la marchandise, le travail, chargé de la produire et de la sacraliser, et le mépris de la vie sacrifiée à la survie. Néanmoins : L’impasse de l’invivable… fait resurgir… d’autres voies de développement et d’expansion… Les énumérer est à la portée de tous : la créativité supplante le travail ; la volonté de vivre ruine la volonté de puissance ; la jouissance de soi et de la terre révoque l’exploitation, la prédation appropriative, le sacrifice, le renoncement ; la conscience du corps abolit la séparation entre les fonctions intellectuelle et manuelle ; l’authenticité rend dérisoires … Je résume la diatribe : ‘les professionnels du mensonge et de la subornation’. Il y en a des pages et des pages. La verve polémique ne tarit jamais ; un ton persifleur, rageur, une virulence qui ont autant contribué à faire connaître son auteur que ses idées, qui ont surtout contribué à le marginaliser.

Ce qui est dénoncé avec tant d’âpreté : la tyrannie du travail, l’omnipotence de la valeur marchande, toutes croyances ou idéologies inféodées à leur monstruosité, la dissipation de toute dimension de l’être par l’obsession de l’avoir, la haine de la femme et du plaisir, la recherche frénétique de la réussite et de l’enrichissement – sur ce point Vaneigem fait sienne la théorie du ’spectacle’ de Debord – peuple et clercs tous confondus par la même servilité, soumission d’un côté, complicité de l’autre, duplicité partout. C’est le discours de Marx porté à son dernier degré de paroxisme (et non celui de ses épigones maudits, Lénine, Staline, Mao ou Castro, tueurs invétérés, fossoyeurs de la classe ouvrière !), c’est le geste ultime du libertarisme et du naturalisme athée (Lucrèce et La Boétie liés à Lacenaire ou Cravan, impossible de les citer tous, antiques et modernes, le plus souvent inconnus) avec cette croyance, ce postulat que la vie humaine porte en elles d’autres élans. Ils ont pu s’exprimer jadis aux premiers temps de l’humanité ; les sociétés de la cueillette développées dès la fin du magdalénien, tentatives souvent restaurées, toujours étouffées ou anéanties ; de nos temps, les organisations conseillistes qui avaient vu le jour en République espagnole, entre 1936 et 1938, effacées de la carte. Comme d’autres tentatives oubliées parce que complètement dissoutes par la haine que leur vouent les tenants du profit. Mais je vais continuer à citer cette parole incandescente : ses condamnations, mais aussi ses propositions de vie.

C’était déjà dans les premiers écrits (3) : La vie est l’éternelle renaissance d’une force immanente et paradoxalement sans début ni fin. Elle naît d’elle-même et conçoit ainsi le rêve insensé que sans trêve je renaisse à moi-même. La vie, l’élan de vie, les forces vives, Vaneigem leur trouve racine dans le corps, non point un concept qu’on fait rivaliser avec d’autres, mais cette réalité que je suis pleinement et exclusivement, sans division ; corps, autrement dit, conscience, désir, et ce qui me paraît si important : une personne, la première personne, reliée. Je jouis d’un rien mais à la seule condition qu’il soit inséparable de la vie dont il émane, une aile de papillon dont le battement infime agisse sur la totalité qui l’englobe… Je ne puis célébrer l’instant sans le dédier à la création d’un monde qui me rendra raison. C’est peut-être le dernier Vaneigem, mais je voudrais dire aussi le plus jeune, et le plus vrai, cette découverte de la vertu propre qui s’appelle subjectivité ! La révolution prend un tour résolument personnel, elle proclame un individualisme inédit contestant tout laisser-faire, et toute pensée molle, capables de dissimuler les visages de cet égoisme dont nous sommes tous capables, cela jusqu’aux gestes d’une crapulerie avérée. Le premier à jeter la pierre est souvent le dernier à soupçonner la graine de salaud qui germe en lui. C’est dit clairement : Mieux vaudrait s’aviser une fois pour toutes que la révolution est une affaire personnelle… Aujourd’hui le spectacle des révolutions ne masque plus la réalité de leurs charniers mais il dissimule toujours l’impulsion de vie qui s’est inversée au lieu de se parfaire… Du moins le plaisir de s’appartenir la nourrirait-elle, et non l’idéologie impersonnelle où le premier venu se taille une guenipe à la mesure de ses ambitions… La gratuité de la vie est l’arme absolue qui détruira l’exploitation de l’homme par l’homme… Progresser humainement, c’est – individuellement et socialement – partir de sa pulsion vitale et y revenir sans cesse pour l’affiner… Se connaître, c’est identifier ses désirs, les affiner et tenter de les accomplir selon l’harmonie d’une vita nuova. Celui qui les méconnaît les tourne contre soi. Son existence douloureusement mensongère a besoin de masques et d’un carnaval de vérités dogmatiques, que ses pitreries passent pour incarner… Je m’attache à la réalité subjective plus qu’à toute autre. Elle fait souche dans le terrain de mes désirs, terrain vague, fertile, en butte aux fluctuations du passé comme aux crues inopinées du futur…

Je m’interdis toute paraphrase, c’est encore très clair, et très révolutionnaire, au sens que cela n’a jamais été dit. Mais… Le personnalisme ne peut être l’aboutissement des aventures d’un situationniste déçu ; il en est des variétés, intellectuelles, et de proposition éthique, directe, spiritualiste ou naturaliste : je devrai donc y revenir. Je ne veux pas opposer de critique philosophique à cet enthousiasme et à cette sincérité, et il n’est pas aisé de sembler vouloir restaurer une affirmation doctrinale par le biais d’une critique philosophique, ou toute autre allégation rejetée comme si tous les mots n’étaient que poison. J’y reviendrai donc dans un autre exposé. L’hymne à la vie se poursuit par ces mots : A l’instar de l’effet placebo qui, en empruntant les filières mentales, agit avec l’efficacité du produit dont il est le simulacre, j’alimente par la fascination des plaisirs une fascination de la vie qui est la source de mes plaisirs. Je fonde sur la quête absolue des jouissances une vitalité qui me recrée, tel que l’éternité me change… C’est avec un beau culot que Vaneigem se déplace au plan métaphysique, et, si je me permettais autant de cruauté, en adoptant un ton de moraliste : Il ne s’agit pas d’être moderne mais d’être soi en étant de son temps et hors de son temps… Rien n’est impossible à celui que n’arrête pas l’improbable. Mais voyons cette critique de l’intellectualité philosophique qui, je l’avoue, me laisse un peu sans voix.

Souligner la veulerie et la débilité mentale des intellectuels nous a empêchés de pousser plus avant la critique, de nous attacher davantage à ce point de disjonction de la pensée, où une idée arrachée au vivant se substitue à lui, le travestit, le vide de sa substance, le réduit à une représentation… La conscience, issue d’une vie somatique où s’enchevêtrent minéral, végétal, animal et humain, tient de la créativité le pouvoir d’en affiner les éléments et d’en régler l’harmonie. L’exploitation de l’homme et de la nature forge un esprit universel de domination qui refoule l’animalité et transcende l’instinct prédateur au lieu de favoriser son dépassement. Loin de faciliter le développement de la vie, la capacité d’abstraction se mue en un pouvoir qui lui ôte sa substance pour la transformer en force de travail, en affrontements concurrentiels, en appropriation sauvage… Pas de conversion spirituelle : pas de discours mystique (certains lui auraient déjà lancé ce brandon enflammé), non, négation d’une révolution qui oblige et justifie la violence : suprématie de la subjectivité alors. Mais j’aimerais que cela fût mieux dit, pas seulement par la répétition d’un credo naturaliste – comment parfaire, affiner, mon élan de vie, comment lui obéir sans tricher ? – mais bien, s’il le faut, par la profération d’une morale vraiment neuve (et encore philosophique, d’abord…) et pour moi qui n’en ai pas honte, ouvertement spiritualiste. Car comment réaliser l’accord parfait du penser, du dire et du faire, et spécifiquement, par le connaître, une démarche spirituelle autant que scientifique : le contraire du ressassement introspectif ou de la sommation dogmatique ? Une réalisation de culture et d’esprit, définie comme telle va plus loin, il me semble, au-delà, j’en suis certain, de l’espace d’humanité qu’on aimerait voir franchi par cet élan de vie invoqué par Vaneigem. Je ne citerai pas ici les précisions apportées par un Michel Henry pour éclairer ce qu’il faut comprendre de la vie pour accèder à la Vie. J’ai déjà dit beaucoup à ce sujet… Par contre, je trouve ici l’occasion, je ne puis m’en empêcher, de citer Lanza del Vasto et ses communautés de l’Arche, une autre proposition de vie mais si modeste, trop… Au moins je rends une fois justice à ceux qui se sont résolument abstenus de tout effet spectaculaire. Et j’ai déjà prétendu qu’en prenant pour exemple Gandhi, à la place de l’ogre Mao, nous nous serions écrit une histoire, toute différente.

Mais je tenais à le dire à mon tour, à ma façon : Mai 68 ne proposait pas une révolution sur le modèle de toutes celles qu’on avait connues auparavant, mais une mutation de l’homme par l’exercice de la liberté, de la solidarité, du partage, de la tolérance…. Ce ne fut pas la récréation (dixit le soudard alors au pouvoir, lisez donc…) de petits-bourgeois soudainement ensauvagés. Idéal maladroit parce que confus, mais souvent mis en oeuvre, incontestable. Vaneigem est fort pour nous révéler les contrastes qui opposent ce mois de mai-là à celui d’aujourd’hui, et à ceux qui suivront, malheureusement : En mai 68, briser la vitrine des magasins était un acte de protestation contre la marchandise qui envahissait et colonisait la vie quotidienne. Cinquante ans plus tard, le même geste est le fait de petits affairistes qui approvisionnent un marché parallèle où ils méditent d’accroître leurs parts… C’est féroce mais ô combien justifié, chacun sera de mon avis. Mais comme les propos de Vaneigem ne recèlent ni pessimisme ni désespoir, je me garderai bien de rejoindre le concert des pleureuses ou des nostalgiques. Ma conviction rejoint celle de Vaneigem : il y a de l’urgence, et tout est à faire, et tout est possible, mais cette urgence est philosophique, je l’estime ainsi et n’en démords pas. Il est urgent de ne pas se tromper, de nous purger de toutes nos confusions, d’exorciser nos peurs et nos hésitations, et bien entendu – urgence de salut public – de nous défendre à la fois, aujourd’hui, de l’avilissement vampirique du consumérisme et de la résurgence de toutes les figures de l’obscurantisme. (4)

(1) Raoul vaneigem : entre le deuil du monde et la joie de vivre, Verticales, Gallimard 2008. En bleu, les citations les plus marquantes. A tout hasard, je rappelle ma note : Qualitatif et poésie chez Raoul Vaneigem, parue le 15.06.07

(2) Raoul vaneigem : Traité du savoir-vivre à l’égard des jeunes générations a d’abord été publié par Gallimard en 1967: la graine semée va éclater un an plus tard, embrasement sans précédent et sans lendemain, réédité en 1992, par Folio-Poche.

(3) Je pense aux Banalités de base, qui n’ont évidemment rien de banal, enfin éditées par Gallimard, Verticales (2004)

(4) J’ajoute : j’apprends par le Monde (daté du 25 juin) la disparition d’Albert Cossery, personnage exceptionnel et incomparable, bien proche, j’y pense, au modèle d’humanité rêvé par Vaneigem. Je recommande donc la lecture de cet article de M. Van Renterghem, et bien sûr celle du roman de Cossery : Mendiants et orgueilleux, en collection de poche. Je ne puis m’empêcher encore de rappeler la pensée et les travaux de M. Onfray, mais rapprochements sont risqués ! de tels individualistes ne prisant guère qu’on les associe à la légère.