Joli mois de mai (2)

Publié dans Connaissance du matin le 15.06.2007 sous le titre : Qualitatif et poésie chez Raoul Vaneigem

Je prévoyais de rassembler quelques auteurs dans une prochaine note, Géomètres corsaires ; géomètres d’une terre qui est toute notre humanité, riche de toutes ses contradictions ; corsaires, oui, mais de l’esprit, mieux, esprits corsaires. Je nomme ainsi Vaneigem, Baudrillard, Fukuyama, penseurs de la fin de ce temps, s’il en est une de concevable ! Ils ne sont pas les seuls dans ce genre mais comptent parmi les plus profonds et les plus convaincants que je connaisse. Ils comptent parmi les plus proches de mes convictions, du moins ceux qui nourrissent des inquiétudes, et des espérances égales aux miennes. Mais j’ai trouvé un lien intéressant entre eux et la poésie, que je viens d’aborder ; et l’art, réflexion entamée plus haut ; et la question du réel, individu et société, ce fil qui soutend chacune de mes notes. J’apporterai ici quelques commentaires à un seul chapitre du Traité du savoir-vivre de Vaneigem (1) : Créativité, spontanéité, poésie.

Il n’est personne, si aliéné soit-il, qui ne possède et ne se reconnaisse une part irréductible de créativité, une camera obscura protégée contre toute intrusion du mensonge et des contraintes. Je trouve aussi un peu plus loin une allusion à la materia prima, concept emprunté à l’alchimie. Outre la magie de la langue, il y a cette allusion au trésor enfoui que j’ai moi-même évoqué parfois, emprunt aux gnoses antiques, dont on ne sait, nous, s’il est dissimulé par la malice d’un ange rebelle, ou enterré par ceux qui s’obstinent à l’empêcher de croître et d’abonder. C’est ce que croit Vaneigem dont la critique du capitalisme, du système des ‘valeurs’ qu’il impose, visant uniquement à notre aliénation et à notre exploitation, est d’une violence radicale et sans concession. Mais comment un tel trésor, l’existence même de ce trésor ? Nous voilà encore bien près de cette croyance gnostique en une perle rare, enfouie ou perdue, mais toujours intacte, dont la découverte au fond de soi, après une longue recherche, aurait pouvoir d’opérer notre salut. Comment un tel trésor égal en tous et pour tous, et à ce point inconnu, impuissant par lui-même à nous libérer du cauchemar de la déficience ? En fait, l’origine de toute création réside dans la créativité individuelle ; c’est de là que tout s’ordonne, les êtres et les choses, dans la grande liberté poétique. Il y aurait une efficacité propre de cette créativité perdue, mais moins puissante que le concours de tous les facteurs déterminant notre aveuglement et notre aliénation ? La spontanéité est le mode d’être de la créativité individuelle (mais) si la créativité est la chose du monde la mieux partagée, la spontanéité, au contraire, semble relever d’un privilège. Ainsi cette richesse oubliée, inexplorée, peut-elle ressurgir : propriété de tous, elle n’éclairerait qu’un petit nombre ? Pourquoi ? Au prix de quelle(s) responsabilité(s) et par la libération de quelle(s) énergie(s) ? Certains êtres à peine et si peu nombreux, avec une si lourde responsabilité pour contrarier le mal pur et sa fatalité ?

Je serais presque complètement convaincu par tant de conviction sincère, de démonstrativité historique et philosophique… Je reste néanmoins dubitatif, gêné par cette constante référence à une santé primordiale, sauvage ou primitive, qu’il suffirait de délier au fond de l’inconscient par quelque dramatique évènement : révolution ou cataclysme, tout ce qui pourrait briser d’un coup très fort l’antique condition d’esclave. Mais cet asservissement ne bénéficie-t-il pas souvent de mon consentement, du jeu obscur de ma duplicité ? Hélas, c’est ce que je n’ai cessé d’apprendre toute ma vie : Mozart assassiné, peut-être, drogué à mort par ses oeuvres, avec constance, sa vie durant ; sans doute ! Le consentement à l’être, j’en ai parlé, a pour contre-poids une fantastique complicité avec toutes les forces du néant et de l’avilissement servile. C’est ainsi : je crois que Vaneigem le sait. Moi suis Dieu et Diable, moi seul suis maître de connaissance ou d’aveuglement. Ce n’est pas pédagogique, trop contadictoire ? C’est ainsi !

Pédagogie ? Ai-je dit déjà ce que je crois du pouvoir d’une éducation libre de préjugé et d’idéologie ? Vaneigem est partisan ardent de la subjectivité radicale, défenseur aussi de la nécessaire intersubjectivité, mais c’est d’abord l’éducation qui impose cette condition première de correction, éventuellement de redressement. L’homme zoon politikon, certes, mais je me permettrais d’ajouter : zoon academikon, instruit de ce qui est. La pensée, je m’efforce de le faire admettre, tantôt drogue ou carcan imposé par les ‘maîtres’, tantôt instrument, pour éclairer et délivrer, à condition d’accorder (ou raccorder) l’instrument. Cela arrive dans l’espace non dimensionnel du qualitatif, sentiment et émotion issus d’une pureté originelle non encore contaminée par les perversions de la société partagée en maîtres et esclaves.

Alors si le qualitatif est un raccourci, un condensé, une communication directe de l’essentiel (…) hors du qualitatif, l’intelligence n’est qu’une marotte d’imbéciles… Rendre chacun conscient de son potentiel de créativité est une tentative vouée à l’échec si elle ne recourt pas à l’éveil par le choc qualitatif. La bombe est jetée – un livre paru juste quelques mois avant les évènements de 68 – Il n’y a plus rien à attendre des partis de masse et des groupes fondés sur le recrutement quantitatif. Créativité, spontanéité, qualitatif : La poésie est l’organisation de la spontanéité créative, l’exploitation du qualitatif selon ses lois intrinsèques de cohérence. Ce que les Grecs nommaient POIEN, qui est le ‘faire’ ici rendu à la pureté de son jaillissement originel et, pour tout dire, à la totalité. ‘Faire’ et non ‘fabriquer’, encore moins reproduire : autrement dit, créer !!! La société de consommation réduit l’art à une variété de produit consommable (et) l’artiste se reconnaît rarement comme créateur : la plupart du temps, il pose devant un public, il donne à voir…

La ’société du spectacle’, Debord l’a dénoncée avec fougue, son livre est archi connu, mais il semble qu’on doive inlassablement répéter certaines choses, empêcher la ‘récupération’ dont ces deux amis parlent si éloquemment. Chacun sait que la plupart des productions artistiques actuelles (et pour ne pas dire intellectuelles, certains conférenciers télévisuels… sans citer le train de la politique !) sont de pures et simples exhibitions de foire (2). Mais voilà l’inattendu ! La vraie poésie se moque de la poésie… Vient-elle à déserter les arts, on voit mieux qu’elle réside avant tout dans les gestes, dans un style de vie, dans une recherche de ce style. Rimbaud l’avait déjà dit et illustré de sa vie même, soit, mais qui d’autre ? Vaneigem ne manque pas de citer Mallarmé, pour lui reprocher son isolement dans une pureté fantasmatique, coupé de la vie au point de conduire à une mort misérable. La poésie vécue a su prouver … qu’elle protégeait par-dessus ce qu’il y a d’irréfuté dans l’homme : la spontanéité créatrice. La poésie est un acte, un acte de vie, sociale, politique, révolutionnaire pour Vaneigem, libératrice d’humanité, reliant des sujets uniques aux figures contrastées. Dans ce cas, l’individu poète peut même se livrer à la destruction des beaux objets tant prisés des bourgeois, fusiller sans pitié ces derniers. Demandons-nous toutefois si la poésie autorise une telle violence, le terrorisme ? Pour moi, la violence, même celle qu’on croit légitime, ne légitime que la violence et toujours, encore, la violence, si bien que ce sont finalement les hommes de main, les voyous qui s’établissent en justiciers, d’abord, puis en nouveaux conservateurs, mais des gangs qu’ils ont imposés ! Je tenterai plus tard d’aborder l’essence même du politique, ses perversions contemporaines…

Mais Vaneigem a éclairé ce point-là : il n’est de libération que d’un individu, par un individu: subjectivité radicale, autre nom de la poésie, autre nom de la liberté et de son nécessaire choix de vie. Malheureusement nulle mention de l’intériorité inassignable, de la lucidité tueuse (avez-vous lu Cioran ?), de la nécessaire éducation, premier acte ’politique’ et première obligation du sujet vis à vis de soi-même comme de son autre. Je suis heureux de trouver aujourd’hui chez Onfray une égale ambition philosophique et politique, un même ton magnifique et sans complaisance aucune pour l’établissement, un même engagement contre les puissances d’aliénation, la religion notamment, les ivresses idéologiques, une dénonciation de l’art spectacle, de l’empire du commerce. Au fond, au principe, je trouve le même athéisme proclamé, le même épicurisme dont je ne crois pas qu’ils favorisent l’émergence d’une subjectivité radicale. Au contraire. Je ne la vois en germe que dans une spiritualité du paradoxe et du secret, qui échappe beaucoup au discours sinon à la parole poétique. Je ne la vois éclore que dans l’unique violence que nous serions capables d’exercer contre nous-mêmes, notre duplicité, ici, et là dans notre démarche, contre les fantasmes de l’historicisme, toutes les hégémonies conceptuelles. L’histoire reste indéfiniment à commencer.

(1) Raoul Vaneigem : Traité du savoir-vivre à l’usage des jeunes générations : 3 éditions, je rappelle : Gallimard 1967, Folio-actuel 1992 et 2005. Je recommande au passage, d’aller chercher sur la Toile les informations sur les auteurs : je n’ai pas la place de les fournir sur ce blog. Citations en bleu.

(2) Il y a des exceptions, Dieu merci ! Si l’on veut assister à une manifestation d’art contemporain vivant, du neuf, du renversant, il faut courir au spectacle des Bouffes du Nord à Paris, unissant le peintre Barceló et le chorégraphe Nadj dans … Paso Doble !

PS : Aujourd’hui, en 2010, c’est l’exposition Barceló qui doit se tenir en Avignon à partir de juin qui attirera l’attention des amateurs d’art vivant, renversant : son ‘éléphant debout’, trompe plantée dans le sol, est déjà dans la chapelle des Papes !!!

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