Joli mois de mai (3)

Publié dans Connaissance du matin le 31.08.2007 sous le titre : La société du spectacle

Dans le plan de la publication de ces notes, j’avais prévu de développer une réflexion sur la société du spectacle et, dès ce moment, j’avais préparé plusieurs entrées pour ce sujet si vaste. Au fil des semaines, il m’a paru même si complexe et d’une telle gravité que des hésitations, des scrupules m’ont retardé. Cela se verra sans doute dans ce qui suit. Pour éviter un manquement impardonnable, je rendrai d’abord justice à Guy Debord qui est l’auteur d’un livre qui porte ce titre (1), publié pour la première fois en 1967. D’où aussi mes premières difficultés, car la relecture de cet ouvrage m’a imposé l’évidence qu’il s’agissait bien d’une analyse marxiste, qui parut hérétique à cette époque et comme telle contestée par les tenants de l’orthodoxie, mais de filiation si manifeste qu’elle peut paraître aujourd’hui aussi puérile que cette idéologie tombée en désuétude. Pas si simple pourtant. Je tiens Michel Henry pour le meilleur critique et aussi le meilleur exégète des textes fondamentaux de Marx, ce qui veut dire aussi, le révélateur d’une vérité fondamentale découverte par Marx et qui se trouve également éclairée grâce aux analyses de Debord. En effet tous deux s’élèvent contre la dogmatisation fabriquée par Engels – la réduction de cette philosophie première à une science économique – et la politisation léniniste – la libération promise par la dictature du prolétariat. Ces deux détournements étaient légitimés dans les années soixante par Althusser (la ‘coupure épistémologique’) et la majorité des intellectuels marxisants. Le capitalisme, la marchandisation de toutes les productions humaines, étaient devenus les facteurs déterminants, les seuls, de cette aliénation de l’homme dépossédé de lui-même, de sa liberté critique, de sa créativité, de ses richesses naturelles au profit des seules richesses d’accumulation.

guy-debord.1275156728.JPG Debord peintre, exposé à Pompidou-Metz !

C’est un débat qui m’éloigne par trop du fond de pensée qui alimente mon propos général. J’emprunterai ce raccourci, une phrase de Debord que je n’avais pas précédemment notée, et qui me ramène au sujet de la vie, qui est au centre, également, de la phénoménologie henryenne : Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant… Le concept de spectacle unifie et explique une grande diversité de phénomènes apparents. Leurs diversités et contrastes sont les apparences de cette apparence organisée socialement, qui doit être elle-même reconnue dans sa vérité générale. Considéré selon ses propres termes, le spectacle est l’affirmation de l’apparence et l’affirmation de toute vie humaine, c’est-à-dire sociale, comme simple apparence. Mais la critique qui atteint la vérité du spectacle le découvre comme la négation visible de la vie ; comme une négation de la vie qui est devenue visible… La réduction marxiste est bien là : toute vie humaine, c’est-à-dire sociale … Mais aussi la répétition des concepts de vie, vivant, qui résonnent si étonnamment. Quel commentaire tirer de ce rapprochement entre un marxisme, philosophie première du Marx de 1842, et un christianisme, celui de M. Henry, inspiré d’une nouvelle et récente interprétation de l’Évangile de Jean ? Tout ce que j’écris a pour but de revivifier une gnose méconnue, tantôt refoulée, tantôt censurée, morcelée par les emprunts de traditions étrangères les unes aux autres, et pourtant si clairement lisible dans l’Évangile de Thomas déjà cité, que M. Henry cite lui-même en référence (2) ? L’aliénation, ce concept si remarquablement illustré par les marxistes, s’y trouve dénoncée à un tout autre niveau, bien plus originel, celui d’une ivresse, d’une déficience (les mots mêmes des gnostiques) provoquée par notre naturelle inclination pour les ‘choses’ (Maître Eckhart dira les créatures…) mais confortée par le mensonge organisé des scribes et des pharisiens, exploiteurs désignés avant la dénonciation de l’exploitation capitaliste. Personnellement je retiendrai l’hypothèse que celle-ci prolonge celle-là, sans en être pour autant sa plus efficace perversion.

Quel rapport avec la société du spectacle ? C’est que le ’spectacle’ est l’administration perverse, la parade, au double sens du mot, du mensonge institué ; sa tenue de camouflage. Le mensonge, mais aussi l’imposture… La diffusion permanente du spectacle, l’augmentation indéfinie de sa puissance hypnotique, est à la fois l’empêchement majeur de tout avènement de connaissance, et le sacre d’une usurpation fatale du réel par l’apparent, de l’authentique par le simulacre, non seulement une contrefaçon mais, bien pire , un substitut émotionnel totalement étranger à la valeur qu’il occulte. Le spectacle a pour fonction de confisquer toute vérité, toute voie d’accès à la vérité, de flatter l’ignorance, l’indifférentisme, d’encourager la vulgarité, la duplicité. Jamais autant qu’aujourd’hui, nous n’avons eu les moyens d’apprendre, de comparer, de comprendre, et jamais, nous ne l’avons si peu fait, au point même de sembler y avoir renoncé… Jeux du cirque antique ou reality show, on me fera remarquer que le constat est ancien et que l’indignation qu’il provoque a inspiré maintes littératures aussi violentes que vaines. Mais mesure-t-on l’ampleur de la tragédie, autrement dit, la vérité de la vérité occultée, et les effroyables conséquences de ce détournement capable de nous priver de nous-mêmes ? Mais je peux m’en tenir à peu près à une interprétation marxisante … ou néo-freudienne, histoire de rester dans l’air du temps. La société du spectacle est une société de la richesse, une société de riches. N’importe quel ‘pauvre’ aujourd’hui, à moins d’être à la rue dans le plus complet dénuement, vit mieux que n’importe quel nobliau du 17ème siècle. Richesse rime maintenant avec consumérisme : aucun frein à l’appétit des masses enflammé de désir(s), surexcitées par les tapages publicitaires, désormais envoûtées par l’exclusive faim de satisfaction(s). Mais vous pouvez croire aussi que c’est le désir même, notre force d’être la plus originelle, la marque vivante de notre humanité, qui est détourné, subverti, perverti par l’idéologie du profit associée à quelque inavouable pharisaïsme. Mais abrutis, aliénés, oui, dans tous les cas… Censeur ou imprécateur n’ont pas un beau rôle, et les moralistes qui n’ont pas la causticité indispensable au genre ne passent pas, et les prêcheurs… “Nous qui désirons sans fin” dit Vaneigem, à quoi j’ajouterai, c’est le sujet constant de mes écritures : “vivre comme des dieux”… C’est bien différent : à noter toutefois que Vaneigem s’était inspiré des gnoses et des hérésies qui enseignent non la haine du monde mais de ceux qui nous privent d’en jouir.

g-debord.1275156704.JPG Debord peintre, exposé à Pompidou-Metz !

Mais voilà que je surmonte mon hésitation. Il y a quelque temps, j’ai réagi à chaud sur un sujet d’actualité. Comme tout le monde je crois, je me suis demandé ce qui avait pu tant bouleverser les Français à la mort du Cardinal Lustiger. J’ai mieux compris à la retransmission télévisée du spectacle de ses obsèques, tout à fait compris à la lecture du ‘point de vue’ de Jean-Luc Marion paru dans le Monde du 12.08, L’intelligence de la foi. Citant d’entrée l’exhortation d’Isaïe : “Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas” (Isaïe 7,9) – thème repris par Augustin – il développe un propos auquel je me suis permis de répondre le même jour par cette interrogation : Et si vous croyez, que vous reste-t-il à comprendre ? Car c’est bien le drame, que si vous estimez impossible de comprendre et légitimement possible de croire, de croire en une révélation que vous supposez vraie parce que d’origine divine et de transmission prophétique ; que vous reste-t-il à comprendre ? De plus cette croyance-là vous fera ‘croire que…’ tout ce qui s’ensuit, tout ce qui s’en déduit logiquement, et que vous croirez conforme à la source révélée. J’ajoutai : L’augustinisme, comme le paulinisme, sont l’essence même du christianisme, haine déclarée non de la raison – car elle peut servir – mais du souhait de comprendre, à tout prix, et s’il le faut, par l’immolation de toutes les ‘vaches sacrées’. C’est une autre, longue histoire que je rappelle par bribes au cours de mes notes… Si notre ignorance paraît une indigence naturelle, une fatalité, à quelle fin des maîtres ès-savoirs veulent-ils affirmer que la foi peut seule atténuer cette déficience et nous ouvrir l’esprit ?

L’affirmation de l’incurabilité de cette carence va conforter nos passions, augmenter même leur saveur – ô la belle génération d’une littérature augustinienne – et finalement cimenter l’empêchement de toute libération. C’est là que le spectacle vient tout aggraver. Sommes-nous si stupides qu’on puisse impunément nous dissimuler le fait que deux religions fondamentalement antagonistes collaboraient ce jour-là : et à quoi donc ? Et comment leur démarche si évidemment suspecte pouvait-elle bénéficier de l’approbation médiatique d’un philosophe universitaire renommé ? Je ne m’associe pas aux partisans irrationnels d’un prétendu complot, mais je vois dans ce cas la perversion de la raison (celle qui ’sert’ malheureusement contre l’intelligence) rejoindre la perversion de la scène : ce vieillard chamarré proclamant théâtralement ‘un Cardinal juif’, ces prêtres professionnels réunis de partout, ces politiciens de tous bords, coude à coude… La ’société du spectacle’, ses ‘pompes’ (belle expression d’un grand usage ecclésiastique aussi), est un empoisonnement prémédité, délibéré et appliqué de l’intelligence. C’est le mépris des hommes sussuré par une démagogie sûre d’elle-même : parce que vous le valez bien, disent-ils… Je ne ferai pas une énumération de tant d’affronts faits à l’intelligence. Si. Dans cette société qui rêve de porter à 80% de sa population le nombre de ses jeunes bacheliers (études secondaires achevées et réussies, à 18 ans !) l’organisation d’un défilé militaire ‘européen’ (la noble idée, un 14 juillet !) qui mélange uniformes-souvenirs de l’empire austro-hongrois et, cent pas plus loin, de l’empire soviétique, relève du pur et simple crétinisme, tant l’intention de crétiniser en arrive à se retourner contre ses propres instigateurs… L’intelligence de la foi ! Mais l’intelligence est discernement, élucidation et choix, au service de la liberté !!

Et voilà donc aussi mon scrupule : le procès du spectacle ne s’instruit pas très loin de celui de l’image, de l’imaginaire, de l’imagination, et je devrai sans doute y revenir. Le spectacle peut s’apparenter à un rituel, une célébration ; à un hommage rendu à la mémoire d’actes méritants et nobles, à l’illustration de valeurs. D’un côté le spectacle, figure d’imposture et de parodie, abêtissement ; de l’autre, révélateur de beauté et dispensateur de lumière, éducation ? Cette élucidation revient précisément à l’intelligence, à sa générosité et à sa bonne foi : cela seul qu’il faut croire et honorer pour l’embellissement et l’ennoblissement de nos vies. Non, je ne ‘conclus’ pas de manière scolaire, avec cette pointe de solennité naïve qu’on me reproche souvent. Je veux dire au contraire que la discrimination est difficile, mal servie par ceux-là mêmes qui devraient favoriser ses percées, que la discrimination n’est pas manichéenne – le discours de l’imprécateur l’est toujours – et que la conquête de la vérité, l’instauration même de sa simple possiblité, avec ses requis de tendresse et de patience, d’humilité et de courage, est déjà révélation de lumière, d’espérance et d’amour.

(1) Guy Debord : La société du spectacle Gallimard Folio 1996. A noter aussi un complément du même auteur dans la même collection : Commentaires sur la société du spectacle.

(2) Michel Henry : Marx, tomes 1 et 2, Gallimard 1976, rééd en 1991. Et ce livre ultime de sa recherche, en attendant les publications posthumes : Paroles du Christ, Seuil 2002