Siècles et gnose

Publié dans Connaissance du matin le 07.03.2008

J’aurais pu écrire : Histoire et Gnose, titre plus accessible et plus compréhensible tant est connue l’opposition radicale entre ces deux concepts d’humanité. Opposition trop connue même, et trompeuse, d’une conception qui inscrit notre destin tout entier dans l’Histoire, vicissitudes et salut, en admettant que cela soit possible, tandis que l’autre imagine notre vie véritable hors de l’Histoire, hors ce piège où nos âmes sont prisonnières, cauchemar plutôt, la réalité se situant dans un incomparable ‘ailleurs’ d’éternité et de repos. Je prétends que cette différence est moins radicale, de nature plutôt symbolique comme je l’ai déjà dit, et qu’il s’agit moins de territoires ontologiques exclusifs que d’expériences éthiques, une perception globale, capable de concevoir l’ici-même de nos jours comme un enfer ou comme le Royaume du Père. Mais je jetterais volontiers, une fois encore, mon regard sur la conception moderne de l’Histoire, son historicisme de principe, à savoir que tout se déterminerait dans et par la dimension du temps, dans la limite exacte de cette réduction.(1) Nous n’en finirons pas, ni de l’avalanche des bilans du siècle qui vient de s’écouler, ni des diagnostics alarmants concernant celui qui vient, une angoisse très médiatisée… N’oublions pas que précédemment, on avait déjà rangé le 19ème sous l’étiquette réactionnaire de ’stupide 19ème siècle’ (Maurras). Mais notre 20ème a tant amplifié les drames du précédent qu’il paraît aujourd’hui celui de toutes les défaites et tous les désespoirs : dictatures criminelles, révolutions et guerres à répétition, génocides, et, semble-t-il, cette panne de l’Occident, cet affadissement qu’on appelle crise de la modernité, avec corrélativement la réapparition de fanatismes qu’on croyait périmés, d’ethnicismes non moins féroces que par le passé le plus lointain. J’en ai lu des livres : retenez Badiou (2), si vous n’en voulez qu’un seul. Ne négligez pas Morin (3) et sa formule si bien trouvée de ‘politique de civilisation’ qui fait fortune chez certains politiciens de l’actualité. Chez Fukuyama (4), théoricien catastrophiste mais surtout néo-conservateur, cela m’a paru plus évident en seconde lecture, un optimisme relatif est lié à l’espoir d’une renaissance de la morale traditionnelle – vous pensez : à travers des enquêtes sociologiques sur le mariage, l’avortement, le suicide… – et de la religion traditionnelle. Mais aujourd’hui nous voyons pire concernant ces ‘renaissances’ : retour du dogmatisme, du fanatisme, de l’obscurantisme, surtout dans les pays les plus menacés par la modernité, en fait, les laissés-pour-compte du progrès, du développement et de la prospérité. Ces jours-ci, j’ai lu un texte publié dans Le Monde (28.02.08) : L’ONU contre les droits de l’homme, diffusé par licra@licra.org qui stigmatise l’état de confusion et de subversion où nous perdons pied aujourd’hui : La confusion des esprits est à son comble quand est dénoncée comme une attitude raciste toute critique de la religion… C’est d’une gravité inouï. Mais, à l’échelle franco-française, on assiste au même gâchis et je vous parie que tout sera fait une fois encore pour déformer la véritable nature des élans qui avaient porté les révoltes de Mai 68. Je renvoie également au Monde des Livres du 29.02.08, un texte de Pierre Bergounioux, Nous les sexagénaires aux 40 printemps : En mai 68, nous avons pensé autrement, voulu autre chose. La preuve, ce sont les voix dénigrantes qui voudraient clore ce chapitre de notre aventure où résonnèrent ces thèmes majeurs, la justice sociale, les Lumières, le souci de l’universel…

Rien n’est jamais aussi noir ni aussi blanc, l’Histoire est réellement parcourue d’élans d’espoir, de perpétuels recommencements visant le bonheur des hommes. Il y a des lumières qui se sont allumées qu’on voit peu, qui ne semblent ni correspondre ni communiquer entre elles et qui sont les signes avant-coureurs d’un autre monde possible. Je veux en citer trois qui me tiennent à coeur : la non-violence, idéal et même rêve à peine palpable ; néanmoins l’obstination haineuse à en combattre les représentants est révélatrice des craintes qu’elle inspire toujours aux sectateurs de Caïn. J’ai déjà raconté cette anecdote : dire à des élèves en classe de philo, et devant un ‘inspecteur’ de passage : et si l’on avait pris Gandhi pour modèle au lieu de Mao… et voir l’effet produit ! Est-ce que ce qui est caché le restera longtemps encore ?  Et maintenant,  pour revenir à un présent brûlant, ces assauts portés contre la laïcité, une des plus hautes conquêtes de l’humanisme des Lumières, non seulement parce qu’elle prône une véritable tolérance et un respect sans faille de toutes les croyances, mais parce que c’est un idéal qui se situe déjà dans une sphère de spiritualité pure, ouvrant un espace d’universalité, de vérité égale pour tous indépendamment de tout dogme et idéologie strictement définis. Parce qu’au-delà… Quel mensonge de dire que l’instituteur laïque n’irait pas aussi loin ni plus haut que le prêtre professionnel ! Et finalement, comme je l’ai déjà fait remarquer, quel mensonge, quelle tromperie de confondre systématiquement religion et spiritualité, de ne pas voir qu’aujourd’hui le renouveau des religions est un renouveau d’obscurantisme, de fanatisme, d’ethnicisme, et que le renouveau spirituel passe uniquement par la démarche aventureuse de libres-penseurs, dans les circonstances actuelles, poussés à se mêler à des mouvements prétendus sectaires, pour simplement apprendre, découvrir ‘ce qui est caché’ ! (5) J’ai utilisé le concept de ‘gnose’ à cette intention : découverte, connaissance (comparée) au-delà des coupures historiques institutionnelles, ces blessures qui saignent si fort… Mais la gnose n’est pas une religion, surtout pas une secte comme on l’entend aujourd’hui, espace fermé de pensée ou de croyance ; elle est cette spiritualité vivante au coeur d’une personne, la découverte intime, par soi-même, de l’essence une et unie, et de l’existence multiple et contradictoire – que je suis.

Il n’y a pas d’édifice théorique stable dans la gnose, sinon le rejet primordial, intuitif, de la gratuité, voire, comme on l’a dit, de l’absurdité de l’existence. De ce point de vue-là, je dois dire que l’état de décomposition de notre civilisation – ce qu’en voient surtout les réactionnaires du prétendu renouveau des religions – doit plus à l’athéisme libertaire qu’au matérialisme grossier et au réalisme primaire qui semblent inspirer ceux qui s’adonnent au culte du veau d’or, la si vieille assurance contre la peur. Je suis même persuadé que cette réaction de personnes étroitement religieuses et nostalgiques des morales passéistes est d’abord née de l’indignation provoquée des excès du laxisme et de l’immoralité systématiquement cultivés à contre-sens de tout scrupule et de toute éthique. Les ‘gens du blâme’ par le passé, certaines sectes gnostiques, avaient cultivé ce type de provocation, mais pour affirmer en contrepartie la supériorité d’une autorité purement spirituelle et surtout individuelle. Au Moyen-Age, on avait jugé ainsi, et persécuté, le ‘libre-esprit’ (5). N’empêche, comme je viens de l’écrire, la gnose n’est aucunement une religion et ne propose pas de vérité systématique : seulement le discernement, une absolue sincérité, un engagement total vis à vis de l’unique vérité dévoreuse de concepts, d’égoisme et de peur. Ni hiérarchie ecclésiastique, ni morale commandée, bien au contraire : une veille alerte, critique, à tous périls exposée… Il y a bien des malentendus encore concernant ce mouvement de pensée et d’expérience dépourvue d’étiquette véritable comme de noyau conceptuel dur. Le plus grave, parce que le plus fréquemment répété, est dans l’accusation de dualisme, dualisme absolu qui situerait le monde entier au royaume du mal, de la matière et de ses aveuglements, tandis que le salut serait dans l’échappée, la fuite voire la disparition et la mort dans un au-delà d’esprit pur non contaminé d’existence, de désir, exempt de toute aliénation ou perversion. Rien n’est plus faux. La gnose , que je choisis d’écrire sans majuscule, n’a pas de pensée unique et se trouve même partagée en courants, écoles, traditions parfois même bien différents, dont le dualisme des séthiens. Pour ma part je me réfère principalement à l’Evangile selon Thomas, gnose qu’on peut qualifier de chrétienne, qui fait l’objet d’une nouvelle édition, avec tous les textes contenus dans ce qu’on a appelé la Bibliothèque de Nag-Hammadi (7). Je m’abstiens faute de place, et parce que je ne veux pas non plus en faire mon propos, de me lancer dans l’examen historique et crytographique de ce corpus de textes. Je vais à l’essentiel.

La gnose, et toute gnose, est une voie de connaissance. La connaissance dont il est ici question se rapporte premièrement au sujet, au nominatif personnel de cet engagement de conscience, la conscience étant l’organe unique de la création, auteur, acteur, scène et théâtre. ‘Pas de dualisme absolu’ signifie que toute critique préliminaire et dans ce cas, fondamentale, portera sur la conception d’une seconde création, une représentation, rien de plus, mais qui confisque toute réalité à son profit, un ‘objectivisme’ d’autant plus affirmé que c’est l’unique conviction qui l’emporte qui lui confère légitimité et preuve. Le salut consistera dans ces conditions à retrouver chemin d’une autre connaissance, d’une autre épreuve du monde et de moi-même, ce que le Jésus de Thomas (8) appelle faire ‘une main d’une main’, ‘de deux yeux, un oeil’, ‘faire le deux Un’, (log.22) substituer un vrai monde au faux que l’ivresse d’une première venue a suscité, on ne sait pourquoi. Ceci, je suis peut-être le seul à le dire : on peut accuser un malin génie, et Descartes se souvenait là d’une antique tradition désignant ainsi l’agent de notre loucherie originelle, ou plus simplement, comme Maître Eckhart un ‘inclination pour les créatures’, dernièrement, une simple ‘bourde’ pour Stephen Jourdain… Ce n’est sûrement pas simple, et contrairement aux apparences – la puissance d’obnubilation du faux – c’est sûrement tout à fait naturel, le simple produit de la différence sans laquelle il n’est ni monde ni connaissance, interprétée comme une séparation, dramatique. Déficience ? Oui, quand la pensée, la mémoire, souvenir de plaisirs et de peines si douloureusement contrastés, surajoute les concepts issus de jugements, puis d’interprétations qui vont se figer progressivement jusqu’à provoquer cette ivresse également dénoncée dans Thomas. Je dois rappeler que j’ai déjà dit, aussi, que nous étions responsables: l’aveuglement qui nous pousse à l’abîme n’est pas une fatalité. J’ai relevé dernièrement un mot de Lester Brown, le célèbre écologiste américain, et sa conviction éminemment ‘gnostique’ que je partage : “Je propose tous moyens de sauver le monde, la seule faille de mon plan, c’est que le monde ne veut pas être sauvé !”

 Avant d’aller plus loin, avec un peu plus de précision – l’Evangile de Thomas souffle en rafales ces précisions inouïes – je veux avertir chacun de ceci : ce qui distingue d’abord cette démarche, c’est une question, obstinée, récurrente, qui n’est pas seulement philosophique puisqu’elle est ‘qui suis-je ?‘ avant ‘que puis-je savoir ou apprendre’, une question qui nécessite autant de patience et de persévérance que de discernement et, il faut bien le dire, d’éducation, en un mot, de culture. J’y insiste parce que, si la ‘question’ n’est pas posée, la culture n’est pas convoquée, instruite, et même elle ne prend pas racine parce qu’elle ne sert à rien, parce qu’elle ne sert, avant tout, qu’à répondre à cette question. Tout le reste est littérature, ou peut-être bien mensonge, propre à augmenter cette ivresse, prolonger indéfiniment la cécité. Pendant quarante ans, j’ai cru moi-même que l’instruction comme on l’a dit si longtemps, la formation intellectuelle, et donc l’école dont j’ai été un partisan farouche, favoriseraient l’émergence, la percée d’une conscience plus délicate, plus curieuse de son secret, plus opiniâtre dans sa recherche, mieux armée, et il n’en a rien été… La question qui porte en elle-même sa réponse, au creux d’elle-même, et sa preuve… Que celui qui cherche ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il trouve, et quand il aura trouvé, il sera bouleversé, et étant bouleversé, il sera émerveillé, et il règnera sur le Tout… (log.2) Avec cette nuance, un avertissement même, puisque nous sollicitons une ‘évidence’ excédant largement les limites reconnues de l’objectivité-subjectivité : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même est privé du Tout… (log.67) Un avertissement qui s’augmente de ces mots : Quand vous engendrerez cela en vous, ceci qui est vôtre vous sauvera ; si vous n’avez pas cela en vous, ceci qui n’est pas vôtre vous tuera. (log.70) C’est dire la sincérité, l’authenticité requise à poser la question, à prétendre, ou espérer, en obtenir réponse, sachant déjà qu’il n’y aura aucun profit de l’avoir et du paraître… Je me rassure aussi : cela n’inquiètera pas grand monde parce que cela n’est pas le moteur de la plupart des vies, cela tout à fait absent même, ou en sommeil encore pour longtemps. N’est-ce pas ? 

Pour qui veut un enseignement comme recettes de succès ou de … consolation – et notez que c’est souvent le sens familier qu’a pris le mot philosophie de nos jours – il n’y a rien de tel dans ce que j’appelle gnose. Uniquement des injonctions radicales qui portent toujours exclusivement sur le fond, et la promesse pourtant de régner sur le Tout. Nous sommes bien d’accord : le Tout, c’est-à-dire moi, désentravé de toutes ses fausses identifications, moi désaliéné, moi égal à moi, et à l’intime du mystère indicible, moi plus que moi-même, infiniment ! Le secret d’abord, que j’ai souvent cité : c’est les paroles cachées, précaution souvent alléguée, en même temps que l’insistante recommandation de chercher jusqu’à trouver, pour régner sur un monde qui ne s’étend pas à l’espace mesurable, ou plutôt qui le déborde. Le Royaume, il est le dedans et il est le dehors de vous… (log.3) Le Royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas. (log.113) La connaissance et l’ignorance sont catégoriquement définies, et toutes leurs contradictions, et toutes leurs apories qui trouvent résolution au prix de choix clairement tranchés, d’un discernement sans compromis. J’ai souvent cité le paradoxe illustré par l’emploi de la conjonction qui le souligne et l’annule en même temps – un mouvement et un repos (log.50). C’est tout ce qui peut en être dit, et l’évocation de ce qui ne peut être dit. La réponse se trouve à éprouver réellement ce que vous êtes – Heureux l’homme qui a connu l’épreuve, il a trouvé la Vie (log.58) – à dissiper toute illusion, vous laissant libre de faire ou de ne pas faire, maintenant, à l’instant où brille la valeur je, moi-vivant-conscient, si simplement que les mots ne pèsent plus rien en regard de la promesse : Celui qui boit à ma bouche sera comme moi : moi aussi je serai lui, et ce qui est caché lui sera révélé. (log.108) Réaliser l’Un, voir les modèles qui brillent au commencement, au début, ou avant de concevoir tout ce qui sépare et éloigne, ce n’est pas seulement vaincre l’Histoire, c’est conquérir le présent en vérité poétique, invincible à la course du temps et de la perte.

 (1) Ma note suivante : Soyez passant, exposera en une dernière mise au point la conception purement gnostique du temps : création et épreuve, occasion de la co-naissance. Je renvoie les esprits curieux de vérification à l’essai d’André Comte-Sponville (l’être-temps, PUF 1999) examinant les points de vue d’Aristote et de St-Augustin, fixant les limites de l’enquête philosophique bien avant Husserl et Heidegger.

(2) Alain Badiou : Le siècle (Seuil 2005) et un article : Le 21ème siècle n’a pas commencé (Art Press n°310, Mars 2005)

(3) Edgar Morin : La Méthode est une somme de philosophie prospective qu’il faut au moins avoir approchée, sinon parcourue toute entière. Sinon, l’auteur se résume lui-même dans son récent opuscule : Vers l’abîme ? (L’Herne-Carnets 2007) 

(4) Francis Fukuyama : Le Grand Bouleversement ; la nature humaine et la reconstruction de l’ordre social (La Table Ronde 2003)

(5) La question des sectes a rejailli à la suite d’une déclaration intempestive d’une haute personnalité politique : se reporter à un article récent paru dans le Monde ( 04.03.08) Révolution culturelle dans la lutte antisectes de Raphaël Liogier.

(6) Je renvoie à ma note : Des christianismes (06.02.07) ; à Michel Onfray maintes fois cité, notamment sa formidable Contre-histoire de la Philosophie qui paraît progressivement en Livre de Poche ; à Raoul Vaneigem, Les hérésies (QSJ) et un petit livre moins connu sur Le mouvement du libre-esprit (L’or des fous 2005). Bien entendu, on n’oubliera pas les travaux (op. cit.) de H-Ch Puech et le petit livre, déjà ancien et peut-être introuvable de Jacques Lacarrière sur les gnostiques.

(7) Tout récemment (et enfin !) sous la direction de J-P Mahé et de P-H Poirier, une traduction intégrale des Ecrits gnostiques retrouvés à Nag Hammadi est proposée à la Pléïade. Dans ce cas, le tri des lectures est rendu d’autant plus difficile par l’exhaustivité de la publication et la richesse de l’appareil critique. Robert Redeker en a fait une recension remarquable dans le Monde du 21.01.08.

(8) Jésus ou Thomas, j’appelle l’un ou l’autre, l’unique référent de cet évangile, récit d’une réalisation jumelle (Didyme Thomas), collection de ‘paroles’ ; au singulier, logions ; au pluriel, logia, que je cite par log. Je renvoie une nouvelle fois aux travaux d’Emile Gillabert et aux Cahiers Metanoïa de Marsanne qui ont contribué de manière décisive à faire connaître cet enseignement incomparable, source véritable du Christianisme.