Trois peintres de l’excès (1) : Miquel Barceló

Publié dans Connaissance du matin le 21.11.08 sous le titre : L’affaire Barceló

Y a-t-il, y aura-t-il une affaire Barceló ? J’en doute à vrai dire, mais si j’ajoutais à mon titre, pour être plus précis : “l’art piégé par le politique”, on verrait mieux ce qui me soucie, et qui renvoie, à mon sens, à la querelle déjà évoquée de l’art contemporain (1). Voyons les faits (2): Barceló a été choisi après concours pour repeindre entièrement la coupole de la nouvelle ‘Salle des droits de l’homme et de l’alliance des civilisations’ dans l’ancien Palais de la Société des Nations à Genève, soit un dôme de 1000 m² à 16 mètres de hauteur. Cela seul représente un immense investissement de travail et de création personnels, un énorme chantier aussi, qui ont nécessité une année de préparation en atelier d’étude et plusieurs semaines de travail intensif de l’artiste, en secret, nuit et jour, et avec l’aide d’une équipe de 20 personnes ! Pour partie cadeau du gouvernement espagnol à l’ONU, le financement total se monterait à 20 millions d’euros, mais le bouclage budgétaire aurait nécessité un ‘emprunt’ de 500 000 euros à des fonds spécialement destinés à l’aide aux pays en voie de développement : ’scandale’ révélé par la presse espagnole, monté en épingle par les protestations indignées du parti de l’opposition de droite en Espagne. Barceló n’est pas responsable de ce détournement, évidemment, il n’en a sans doute pas été informé, mais ses exigences pharaoniques – des tonnes de peinture pulvérisées par un canon spécialement conçu pour projeter 1000 litres à la minute – concourent largement, croit-on, à l’excès de la dépense … s’exposant ainsi aux critiques.

3234.1273741667.jpg Au travail sous la coupole de la SDN à Genève !

Quel serait le problème de fond au juste ? L’art contemporain coûte cher. Ses extravagances sont coûteuses, notamment dans le cas des commandes publiques, quand pleine liberté est accordée à un artiste de renommée internationale. Cela va de l’architecte au scénographe. Régime de subventions, oui, mais d’autre part il y a des prix de vente que le succès pousse aussi vers des sommets vertigineux. La vente aux enchères d’un lot important d’oeuvres de Damien Hirst a rapporté dernièrement 89 millions d’euros à l’artiste. Le succès peut aussi s’apprécier autrement : celui de l’exposition d’oeuvres (sic) de Jeff Koons dans quelques salles du Palais de Versailles, qui aurait attiré 250 000 visiteurs ! Nous sommes habitués à ce registre de l’excès, qu’il faut ici associer au phénomène de mode, dans ce contexte particulier d’une société d’hyper-consommation. Vous traversez le Louvre comme un super-marché, le Louvre champion des affluences record du grand-tourisme, et vous en tirez malheureusement le même profit spirituel, avec une belle migraine. Je l’ai écrit, j’ai donné mes exemples (1), l’art contemporain est un art de la démesure et de l’excès, contre la ‘raison’ bourgeoise d’abord, la mesure scientifique, le calcul capitaliste. C’est ainsi depuis Manet et ce fut l’honneur de l’art moderne au cours de toute son histoire (cf Midal, op. cit.) et c’est curieux de constater que le Déjeuner sur l’herbe fasse toujours scandale… avec les photos si particulières de Rip Hopkins ! C’est aussi l’excès et la démesure d’un monde pris en son entier : crise des savoirs, de l’argent, des inégalités, péril des fanatismes, terrorisme à grande échelle et j’en passe. Les artistes contemporains veulent crier plus fort pour se faire entendre dans ce tohu-bohu et dans la situation actuelle, j’estime que Michel Onfray, et Jean Clair aussi, ont fait des mises au point approfondies de la question dans leurs livres et leurs articles – récemment Jean Clair, dans le Figaro, sur l’expo Jeff Koons.

image_48715558.1273649702.jpg Barceló sous la coupole de la SDN à Genève !

Revenons au cas Barceló, doublement exemplaire. Barceló sait le chaos du monde et la puissance créatrice de l’homme, eros l’emportant sur thanatos. D’un côté il a choisi de vivre loin du monde des galeries d’art et de la spéculation ; il réside le plus clair de son temps au Mali parmi une population des plus pauvres et des plus démunies du monde – et là il se livre à ses expériences plastiques les plus originales sur les couleurs, les matières. Barceló aime les couleurs éclatantes et en invente sans cesse dans ce pays écrasé de soleil, qu’il exp(l)ose d’une vie ignorée à ce jour ; il explore tous les matériaux méprisés auparavant, tous déchets minéraux ou animaux, restes d’insectes ou cadavres qu’il ranime en funèbres concerts rappelant ainsi le génie d’un Goya. Barceló figure parmi les trois grands génies de l’hispanité contemporaine, avec le cinéaste Pedro Almodóvar et le chef-cuisinier Ferran Adria ! De l’inouï avant toute choses. Economie du peu aussi : Barceló s’est essayé passionnément à la réalisation de ces stalactites qui l’obsèdent, pendant longtemps des toiles plaquées au plafond, peinture d’abord appliquée avec une éponge, qui sèche rapidement mais qui va dégouliner quelque temps d’une forme imprévisible, aléatoire. Il y a ce petit détail saugrenu : Barceló doit gagner de vitesse la gloutonnerie des termites qui dévorent le tableau en cours. Finir avant et protéger… C’est donc à Genève que Barceló allait réaliser son grand-oeuvre, en créant ce jeu de couleurs et de lumière – le panorama apparaissant différemment coloré suivant l’abord – par multiplication anarchique (mais sait-on ?) de ces stalactites (jusqu’à 1,2 m de longueur) qui pendent de cette énorme voûte. Réussite totale. Et naïveté d’artiste : Barceló croit pouvoir épater ces milliers d’hommes et de femmes, et même ces potentats et autres dictateurs démocratiquement élus qu’on invite si souvent à jouer leur comédie dans les grandes réunions internationales.

Et là j’en arrive au statut de l’art, de l’art contemporain, je dis bien : aujourd’hui. C’est un sujet, comme à mon habitude, on ne m’en veut plus, que je tire de mon côté. Je le répète clairement à cette occasion. Tout mon propos a une ultime destination qui est éthique et politique, pédagogique sans doute, mais encore faut-il savoir bien clairement pour-quoi l’on parle et l’on oeuvre. Je me suis aperçu qu’il faudrait d’abord une élucidation approfondie et convaincante de notre condition, ce qui implique la critique centrale, radicale, de toutes les vieilles croyances, religions ou philosophies, une attaque au coeur de cet égoïsme et de cette identification de la personne à la somme de ses déterminations. J’ai fait ça pendant quarante ans. Quant à la portée éthique de l’oeuvre d’art, elle est finalement admise par tous, du moins je le crois, à moins que l’on estime que toute visée éthique n’est que vue de l’esprit, figure suprême d’illusion et d’ignorance. Nous sommes tous d’accord, j’espère, quand on dit : “la poésie ne sert à rien”, la formule vaut pour l’art tout entier et c’est en réalité une sédition programmée de cet utilitarisme qui commande tout aujourd’hui. Je renvoie autant à Michel Onfray qui accorde un rôle-phare à l’art dans l’exaltation de son athéisme, qu’à Michel Henry qui privilégie l’émotion esthétique comme la plus révélatrice de cette auto-affection de la Vie que je suis en personne. Et je reviens pour finir à Barceló. L’artiste a profité des millions qui lui ont été dévolus, mane providentielle de l’état espagnol en quête d’un gros coup médiatique. L’opération a foiré et quelle est la responsabilité de Barceló ? Peut-être finalement d’accepter de l’establishment ce financement disproportionné, un argent qui a toujours l’odeur de la sueur des pauvres ; de céder aux emportements d’un égocentrisme qui caractérise trop souvent les conduites artistiques, qui trahirait dans ce cas la vocation éthique et humaniste de l’art. J’ai tracé, quant à moi, les traits d’une ‘mission de l’art’, pour parler haut : désigner, ou évoquer ce qui se donne en plus de l’expérience habituelle des formes, plus que cette expérience répétitive ne laisse voir, plus que ce qu’il paraît, et que seule l’oeuvre d’art dévoile. Et j’ai dit ‘poétique’ pour désigner une création possible même à chaque instant. Je le sais bien, nous tentons souvent de ‘manipuler’ les puissants, mais ils sont plus habiles que nous à cet exercice. Et la crise actuelle pourrait nous enseigner au moins que le mécénat d’état ou privé ne peut pas être innocent.

(1) Je renvoie à mes notes sur la querelle de l’art contemporain (17.12.09 et 18.12.09) et de la liberté à outrance (10 et 11.12.09) Concernant Barceló, il faut se reporter à son site qui comporte de très nombreuses illustrations et bien noter l’annonce ci-dessous : www.miquel.barcelo.com

(2) On peut se reporter au Monde daté du 18.11.2008

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Alain Badiou et l’obscurantisme

Dans la polémique qui continue de gronder autour de la publication du livre de Michel Onfray, je trouve dans la presse du jour (1) un article d’Alain Badiou (2), intitulé De l’obscurantisme contemporain. Le ton en est différent, le nom de Michel Onfray absent : c’est une proclamation plus générale pour défendre les grands maîtres de l’athéisme moderne, et pourfendre tous les ‘livres noirs’, toutes les formules qui ont tenté de les abattre. L’article est court et j’en cite le dernier paragraphe : dans ces lignes très didactiques, on trouvera un ton de polémique très particulier, et comme un parfum suranné qui reprendrait vigueur ici. L’avenir est derrière nous.

Nous appellerons donc « obscurantisme contemporain » toutes les formes sans exception de mise à mal et d’éradication de la puissance contenue, pour le bénéfice de l’humanité tout entière, dans Darwin, Marx et Freud. 

Sans commentaire.

(1) Le Monde daté du samedi 8 mai, page 19

(2) On consultera avec profit tout ce qui peut se lire sur Alain Badiou dans Google (Wikipedia très intéressant ; un site même : alainbadiou.fr) Alain Badiou appartient à cette catégorie de penseurs qui s’efforcent aujourd’hui de redonner vie à l’idéologie communiste.

Contestation

Une fois de plus, c’est un message lourd de critiques virulentes qui m’amène à faire la mise au point suivante. L’attaque n’est pas portée directement contre moi. C’est à travers mon intérêt pour la recherche philosophique contemporaine que le coup est porté. Ce n’est pas à moi qu’on reproche cette fois de proférer « trop de mots » : on s’en prend au style de pensée et d’écriture des auteurs cités. « Incompréhensible » Cela me rappelle ce mot de Barthes si souvent repris par les philosophes en mal d’auto-défense : ne pas comprendre, c’est se croire « d’une intelligence assez sûre pour que l’aveu d’une incompréhension mette en cause la clarté de l’auteur et non celle de son propre cerveau ». C’est une vacherie, je l’admets, et quant à moi, je m’abstiens volontairement de toute méchanceté, un ton polémique parfois, mais juste pour donner du ‘piquant’… Je ne suis pas là non plus pour défendre la cause de la philosophie : les philosophes s’en chargent bien, on le voit, et moi-même je ne me prétends pas philosophe ! Ni agrégé ni docteur… à 25 ans, j’ai quitté les études, la France, j’ai déjà raconté cela… Mais puisque j’ai été si peu clair, je dois revenir sur les thèmes de J-L Nancy abordés dans les trois articles précédents, et préciser à nouveau ma critique, si j’ose dire…

Il y a d’une part l’excès, ou l’excédence (ça, c’était chez Paul Audi, Créer)) et la « déconstruction ». L’excédence se situe au registre pré-humain ou ante-humain et l’être n’est plus le concept approprié qui y répond. Par contre, elle excède, et cet excès se déverse dans l’humain, par destination donc, humain plus qu’humain. La pensée pense-telle cette condition ? Sinon, comment l’évoquer, c’est tout le problème. C’est là que nos philosophes s’en donnent à coeur joie : on n’est pas près d’oublier, pour ceux du moins qui ont eu la patience de lire ça, les dissertations de Heidegger sur l’être de l’étant et l’étant de l’être. Moi, je n’en fais pas totalement reproche à Heidegger – il y a bien d’autre reproches à lui adresser, d’autres ‘soupçons’. Il fallait sortir de l’onto-théologie (et quels prétextes, à quels jeux de mots : on ne s’en est pas privé) ou plutôt, dans mon langage, ce que je dois principalement à Stephen Jourdain, quitter le champ de l’affirmation logique. Née elle-même de l’expérience sensible elle ne peut s’empêcher de concevoir la réalité comme un objet ou une collection d’objets ; pire : elle va jusqu’à objectiver la vérité elle-même. On sait où cela mène. Alors, oui, pour que cette ‘excédence’ soit visible, conceptuellement au moins, désignée comme telle, se livrer à une « déconstruction » de toute la tradition (cela se fait de Heidegger à Derrida), et pour Nancy, à une « déconstruction » du christianisme qui aurait été la révélation la plus fidèle, contre toute apparence, au ‘rien’ qui fonde nos existences, un ‘rien’ comme l’entendent les bouddhistes (« objet de pensée mal identifié » dit Roger-Pol Droit maintenant !) qui est bien une excédence créatrice, infiniment, et qui donne à ‘penser’ … sans fin ! Mais attention, avec la langue, l’écriture comme on les pratique, nous « bétonnons’ sans fin ; il le fallait bien un peu (ou se taire), mais nous exagérons, nous systématisons, et la prétendue ‘tradition’ est un empilement de ‘systèmes’, où nous nous livrons à des gloses extrêment acrobatiques (ici Derrida champion !) qui nous conduisent au même résultat d’un figement conceptuel, ou d’un tournoiement tout pareil à une ivresse. Une pensée sans fin : cette fois, il semble bien, une logorrhée inextinguible.

Alors, reste la question de la pensée : la pensée pense-t-elle l’excédence comme elle était censée ‘penser’ l’être de l’étant et l’étant de l’être chez Heidegger ? Et s’agit-il bien de ‘pensée’, même si Heidegger parle aussi de ‘méditation’ ce qui est, reconnaissons-le, bien différent. Je crois qu’il faut aller bien en-deçà d’une pensée – où papa Freud devenait intéressant à interroger. Mais, je crois, c’est à la fois les gnoses traditionnelles et Michel Henry aujourd’hui, qui donnent réponse, perspective de réponse à ce grave problème devenu plus existentiel à proprement parler que gnoséologique. J’ai rappelé, je n’y reviens pas, ce concept-clef, la majeure vraiment de toute la philosophie de Michel Henry : ‘auto-affection’ où c’est l’Absolu – et je dis moi pour préciser l’antécédent absolu… – qui se donne en personne, s’éprouve soi-même (et ce n’est plus le soi ‘endetté’ de J-L Nancy, l’ego…) sur la scène d’un monde. La conscience, l’ébranlement du premier faisceau de conscience, ce commencement répété, cette ‘ouverture’, cette aurore – je renvoie à mes citations de Stephen Jourdain. Il ne s’agit pas de penser et les mots pour le dire peuvent aussi bien servir que trahir. Je le dis simplement et j’espère, sans trahir. Là, nous arrivons aussi loin que peut aller l’intelligence discriminante et même là, ou plutôt ici, nous contemplons. Tous les auteurs que je cite nous aident à y parvenir. Compréhension ? Oui, si cette communauté de paroles nous aide à ‘prendre’ et puisque nous sommes en réflexivité pure à nous prendre nous-mêmes. J’ai écrit ‘prendre’, mais ce n’est pas une saisie, encore moins une saisie objective. Stephen Jourdain avait écrit : « l’idée se ». Une voie d’amour ne s’oppose pas à une voie de connaissance comme l’avait si bien montré Georges Vallin. Sans parallèle, elles se rejoignent pourtant : « comprendre », ceci exige autant amour qu’intelligence. Tous le savent, sur la voie.

J’en profiterai naturellement pour rappeler mon propos, avoué depuis le début, répété à petites touches…. J’inscris, volontairement, la simple possibilité de cette découverte dans l’histoire, l’inspection la plus large comme on peut la faire aujourd’hui, de la pensée, d’autres expériences aussi, esthétiques en particulier. C’est seulement aujourd’hui que cette découverte peut se faire : mais depuis l’aube des temps sans doute… quelques hommes… l’exception ! Parce qu’une curiosité, une patience, une sincérité, une application de bonne foi y suffisent. Et pourquoi ne suffiraient-elles pas pour découvrir « ce que je suis » ? Et je simplifie : concernant les thèses des auteurs précédemment cités, je choisis mes citations dans le but de simplifier, plutôt de clarifier le propos, de le rendre plus accessible. Je prétends que cela peut et doit se faire. Mais dans la philosophie contemporaine, une fois extraits les quelques enseignements qui peuvent faire sens (et sans rien de bien nouveau d’ailleurs !) il reste beaucoup de papier à jeter. On est en droit de se dire amèrement : « comment, rien à dire et tant de talent pour le dire  » ! Et j’inclus dans l’exposé mon propos plus personnel, ‘explicatif’, mais pas trop, en tout cas ce qui vise authentiquement une connaissance… Il s’agit ici que chacun, à son tour, prenant relais, fasse la découverte, accomplisse le geste ultime de ce qu’on appelle un peu à la légère ‘éveil’ quand il s’agit de ‘réalisation’ et je dirais ici, l’image vient naturellement en cette saison : floraison. D’ailleurs Nisargadatta lui-même disait : « l’éveil est la floraison de la compréhension ». Vous n’avez pas lu Nisargadatta ? Lisez donc Je Suis (Deux-Océans)… Vous n’avez pas le temps ? Vous craignez que ce soit trop difficile : « lisez-moi ! » Une proposition qui m’a valu des horions, je ne vous dis pas !!! Mais voilà ma dernière remarque : si vous avez la ‘question’, un peu de culture favorisera cette éclosion, et vraiment je crois cette culture nécessaire. Si vous n’avez pas la question, la culture fera de vous, au mieux, un universitaire envié, opulent (dans la querelle autour d’Onfray, on parle beaucoup d’argent en ce moment !) et si vous n’avez ni la question ni la culture, vous avez la pêche à la ligne, la société protectrice des animaux ou ses innombrables équivalents. C’est d’ailleurs très bien.

Mais contre la liberté d’indifférence, tel choix, l’incuriosité crasse, cette paralysie, cet aveuglement, cette tare – je ne peux rien, et je ne m’en soucie pas. Dormez petits enfants. Mais gardez-vous de la polémique, d’un certain ton de polémique ! S’en prendre à moi personnellement, ou au travers de mes choix pédagogiques, appelons-les ainsi pour simplifier sur le moment, faire injure à mon idéal et à tout mon travail, épargnez-moi ça. Maintenant dois-je aussi comprendre que je ne suis pas crédible, car c’est bien le message que je reçois si souvent… Non, ce n’est pas mon dernier constat, et ce n’est pas mon souci non plus. Le problème-là appartient à celui qui formule cette pensée, même inconsciente : en réalité ‘il’ estime qu’il ne peut pas, et orgueilleusement, d’une manière totalement infantile, il se dit : « Non, je veux pas ! »  Eh bien, celui qui ne veut pas, je lui laisse la responsabilité de cette attitude de refus. Je sais aussi que chacun avance à son pas, et c’est bien une providence comme telle qui guide, imprévisiblement. « Tout est un jeu que la Déité se donne. » Il ‘me’ revient, je veux dire ‘à chacun’, de jouer avec un peu moins de cruauté.

L’adoration, l’adresse (J-L Nancy) – 2

Je poursuis : Précisons ce que veut dire l’opération de « déconstruction ». Déconstruire appartient désormais à une tradition, notre tradition… si l’on reprend en vue son origine dans le texte de Sein und Zeit (Être et Temps de Heidegger) où le mot apparaît… elle est le dernier état de la tradition – son dernier état en tant que retransmission, à nous et par nous, de toute la tradition afin de la remettre en jeu en totalité. Remettre en jeu la tradition selon la déconstruction… ne signifie ni détruire pour refonder, ni perpétuer… Déconstruire signifie remonter, désassembler, donner du jeu à l’assemblage pour laisser jouer entre les pièces de cet assemblage une possibilité d’où il procède mais que, en tant qu’assemblage, il recouvre… Concernant le christianisme, la question est de savoir si nous pouvons, en nous retournant sur notre provenance chrétienne, désigner du sein du christianisme une provenance du christianisme plus profonde que le christianisme lui-même, une provenance qui pourrait faire surgir une autre ressource… Une découverte se produit effectivement en considérant l’histoire même du christianisme : d’après J-L Nancy, christianime juif, puis grec, puis romain (l’institutionnalisation constantinienne), c’est que l’identité est d’entrée de jeu une constitution par auto-dépassement : la Loi ancienne dans la Loi nouvelle, le logos dans le Verbe, la civitas dans la civitas Dei, etc… C’est à ce point vrai que rien n’est révélé. Ses propres désarticulations, et d’autres auraient pu être citées, je pense à la Réforme, révèlent plutôt du christianisme un sens qui n’ordonne et qui n’agit plus rien, ou plus rien que lui-même ; le sens valant absolument pour soi, le sens pur, c’est-à-dire la fin révélée pour soi, indéfiniment et définitivement… Qu’est-ce que le christianisme ? C’est l’ Evangile. Qu’est-ce que l’Evangile ? C’est ce qui s’annonce, et ce ne sont pas des textes. Qu’est-ce qui s’annonce ? Rien. Mieux vaudrait préciser, cela se lit quelques lignes plus haut : une fin infinie, cette incompréhensible apocalypse !

En examinant les ‘catégories’ chrétiennes, J-L Nancy va s’attacher à l’examen détaillé de deux d’entre elles : la foi, dont il dit qu’elle est au fond adhésion à soi d’une visée sans autre – je dirai dans un langage phénoménologique, l’adhésion à soi sans corrélat d’objet ou sans autre remplissement de sens que la visée elle-même ; et le péché dont il  découvre qu’il n’est plus une faute comme celle à laquelle on a cru, où l’on s’est englué des générations durant – et ce serait même la notion de felix culpa qui se ferait le mieux comprendre comme dessin de salut – mais plutôt le rachat. La vérité de notre condition pécheresse ne conduit finalement pas à l’expiation d’une faute, mais au rachat ; au rachat de celui qui s’est soumis à l’esclavage (on rachète un esclave) de la tentation… La tentation est essentiellement la tentation de soi, elle est le soi comme tentation, comme tentateur, comme tentateur de soi… Le salut ne peut venir du soi lui-même mais de son ouverture. Le salut vient au soi comme son ouverture et, comme tel, il lui vient comme la grâce de son Créateur. Or, que fait Dieu par le salut ? Par le salut, Dieu remet à l’homme la dette dont ce dernier s’est chargé avec le péché, dette qui n’est autre que la dette du soi lui-même. Ce que l’homme s’est approprié et dont il est débiteur vis-à-vis de Dieu, c’est ce soi qu’il a retourné sur lui-même. Cela doit être remis à Dieu et non à soi. L’intercesseur, c’est l’annonce, non le Fils en tant que personne, mais plutôt, « en tant qu’image invisible du Dieu invisible », l’annonce ou l’adresse du Fils à destination de l’homme. C’est dans cette annonce… dans cet appel que la vision se fait. Or, ce qui est ainsi interpellé est la personne même : la vie du Dieu-vivant est proprement auto-affection, elle présente la personne à elle-même dans la dimension infinie d’elle-même à elle-même.

C’est ainsi qu’on en revient à la source même de tout ce qui a été dit, à la fois sur l’excédence, et le sens. Le Dieu-vivant est donc celui qui s’expose comme vie de l’appropriation-dépropriation portant au-delà d’elle même. Tout nous ramène ainsi, à nouveau, à l’ouverture en tant que structure même du sens. C’est l’Ouvert comme tel … qui, par le Dieu-vivant se révèle au coeur du christianisme… L’Ouvert (ou le « libre » comme le nommait aussi Hölderlin) est essentiellement ambigu… Dans son absoluité, il ouvre sur lui-même et il n’ouvre que sur lui-même, infiniment.. Mais, ainsi, la question est posée : qu’est-ce qu’une ouverture qui ne s’abîmerait pas dans sa propre béance ? Qu’est-ce qu’un sens infini qui pourtant fait du sens, une vérité vide qui a pourtant le poids de la vérité ? Comment tracer à nouveaux frais une ouverture délimitée, une figure, donc, qui pourtant ne soit pas une captation figurative du sens (qui ne soit pas Dieu) ?

Il s’agirait de penser la limite… le tracé singulier qui « boucle » exactement une existence, mais qui la boucle selon le graphe compliqué d’une ouverture, ne revenant pas sur soi – « soi » étant ce non-retour même… Pour cela, il ne nous reste ni culte, ni prière, mais l’exercice strict et sévère, sobre et pourtant aussi joyeux, de ce qu’on nomme la pensée… Pour conclure provisoirement…

Si j’ai voulu citer tous ces textes d’une lecture si difficile, c’est bien parce qu’ils pointent eux aussi cette connaissance qui est la révélation du premier christianisme, connaissance qui anime toutes les gnoses, chrétiennes et non chrétiennes – rien d’étonnant à ce que J-L Nancy cite le bouddhisme qui se frotte aux mêmes difficultés de la ‘définition’ d’une personne – connaissance qu’on doit mieux désigner comme une co-naissance. Je renvoie ici à Maître Eckhart. Ce clin d’oeil du désignant (le dieu…) qui ne s’affale pas dans l’étantité d’un être, qui surgit fortuitement (mais de rien, comme rien, c’est toute la question ?) s’adresse à une personne, cette figure sans définition, et pourquoi ne pas dire carrément un masque, qui est le battement du sens. Peut-on éprouver ce rapport à soi aussi vif que l’éclair, cette création qui échappe à la durée, qui ‘signifie’, oui, maintenant, que ‘rien’ n’est dans le temple du temps, aucune idole, aucun concept, aucune image à jamais imprimée ? Persona, masque, et je veux rappeler Stephen Jourdain qui compare la création à un jeu de masques (comment évoquer ‘idées’ ou ‘modèles’ ?) dans L’Illumination sauvage. Le ‘passage’ est une clef de l’Apocryphe (« Soyez passant » logion 42) comme la dissémination si chère à Derrida (cette cruche qui se vide inopinément, au logion 97, portée par une femme qui ne savait pas et ne put s’en affliger quand elle la trouva vide !) qui correspond clairement à la première création où pas même une différence (pas de scission ontologique sinon une différance) ne sépare le Père du Fils ; ceci chez Maître Eckhart (où le Père et le Fils sont un… les ouvriers de la même oeuvre) comme Stephen Jourdain qui appelle ‘moi’ la créature exempte de tout pouvoir créateur, je l’ai tant dit… C’est qu’il y a bien de l’autre, mais à distance, sans séparation. La création est un jeu que la Déité se donne dit Silesius. Comprendre cela. En être bouleversé, d’abord…

Il serait trop long, et bien hasardeux, de faire des rapprochements précis avec Michel Henry et son système de concepts tellement élaboré. Mais il y a bien auto-affection ; presque le dernier mot chez J-L Nancy lorsqu’il veut échapper à la définition (c’est tout le thème de sa ‘déclosion’, de la ‘destruction’ qui nous fait sortir des vieux systèmes de représentation : n’oublions pas que la re-présentation fixe le second dans une réalité telle qu’elle nous happe en ses catégories !) – et – ‘le’ maître-mot chez Michel Henry, que je veux préciser par ces deux citations. Dans ses EntretiensLa vie, c’est l’immanence, la présence dans, c’est-à-dire que dans le vivant il n’y a pas des traces de la vie mais la vie absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation avant d’être lui-même. Et celle-ci, que j’ai répétée plusieurs fois, qu’on trouve dans C’est moi la Vérité : Lillusion en laquelle, exerçant son pouvoir et se prenant pour la source de celui-ci, pour le fondement de son être, lego croit apercevoir sa condition véritable, consiste justement dans loubli de celle-ci et dans sa falsification. Loubli : celui de la Vie qui en son ipséïté le donne à lui-même et du même coup lui donne tous ses pouvoirs et capacités – loubli de sa condition de Fils. La falsification : faire de la donation à soi de lego et tous ses pouvoirs lœuvre de lego lui-même. Dans lillusion transcendantale, lego vit lhyper-pouvoir de la Vie – lauto-génération en tant que lauto-donation – comme le sien propre, transforme le second dans le premier… Cette illusion nest pas totalement illusoire Le don par lequel la Vie se donnant à soi donne lego à lui-même, ce don en est un. Donné à soi, lego est réellement en possession de lui-même et de chacun de ses pouvoirs, en mesure de les exercer : il est réellement libre. En faisant de lui un vivant, la Vie nen a pas fait un pseudo-vivant. Ma responsabilité, de ce point du vue, consiste bien en un ‘affranchissement’ (de cet esclavage dont parle J-L Nancy) de la conception erronée d’un moi-monde, en insistant peut-être davantage sur la caractéristique ‘moi’ (J-L Nancy ne le fait pas, pourquoi ?), moi qui suis au coeur de l’opération : qui moi ? L’élucidation est chez Jean Scot Erigène, je l’ai déjà cité : ‘moi’ comme ‘créateur créé’ – il n’y a pas qu’un seul christianisme.

Voici donc la question de fond, avec cette ambivalence de la réponse ‘orientale’ et ‘occidentale’ : comment dire le Seul et le di(f)férent, et j’adopte volontairement cette orthographe pour désigner cette di-stance qui n’est pas coupure ontologique, ou l’Un-en-Deux  puisqu’il faut bien avouer qu’il (se) ‘passe’ quelque chose, fût-ce ‘éclair’ ou ‘clin’ si fugace et pourtant matriciel puisqu’ici tout arrive réellement. L’autre question aussi, je ne voudrais pas l’oublier : s’agit-il bien de ‘pensée’ ? Et le christianisme ‘pense-t-il’ ? Ce n’est pas le christianisme, je crois, qui porte cette vérité, et quel christianisme, je viens de poser la question… J’insiste un peu plus : le thème de l’incarnation est à peine  effleuré chez J-L Nancy, traité plus en profondeur chez M. Henry, mais sans prêter à aucune comparaison avec le dogme chrétien soigneusement codifié ; pas plus que celui de la résurrection que j’ai traduit moi-même comme passage (cf mon article sur la Mystique de Pâques du 11.04 2009). Faut-il donc tant insister sur une vérité transhistorique du ‘christianisme’ ? Henry Corbin s’est essayé à une métahistoire – et c’est un tout autre récit, et nos philosophes ne craignent pourtant pas d’abuser du ‘tout-autre’… Leur témoignage est-il inachevé, inabouti, prudent ? Il y aurait là presque de la vulgarité. Quand J-L Nancy se moque d’une antécédence imaginaire du christianisme, d’une autre référence de parole (avant Paul, Augustin, Irénée ?)  – il parle d’un bon christianisme primitif, d’un « rousseauisme du christianisme » – je reste dubitatif.  Il y a de la légèreté à se moquer ainsi. Mais la philosophie, je constate, avec ses outils propres, aura tenté cette ‘éclaircie’ et je n’en attendais pas moins d’elle.

L’adoration, l’adresse (J-L Nancy)

Mes précédentes citations de J-L Nancy étaient empruntées à L’Adoration (Galilée 2010). L’adresse, je la trouve déjà dans La Déclosion (Galilée 2005) tout au long d’un commentaire de la parole, du mot plutôt de Heidegger (Winck) et de son exégèse derridéenne par un autre concept surprenant : la différance. De la fortuité déjà évoquée, nous examinerons la notion de passage qui n’est plus ici dimension de temps ou d’évènementialité mais bien le pas du dieu, celui de Heidegger, qui avait d’abord été invoqué par Hölderlin. Dans un chantier qui porte le titre générique de Déconstruction du christianisme, on peut se demander ce que tout cela signifie ; un retour, une nouvelle fois, aux travaux de Michel Henry finira bien par nous éclairer, peut-être. Mais voyons bien Heidegger : Le dernier dieu, il trouve son déploiement essentiel dans le signe (im Winck), l’accès et l’absence d’arrivée, aussi bien que la fuite des dieux passés et leur secrète métamorphose. Le dernier dieu, on le devine, qui n’est ni celui d’une histoire, ni d’une énumération, ni surtout d’une apocalypse. Mais dans quel rapport à nous – les citations précédentes montraient l’importance du rapport où se délivre du sens – et aux dieux passés, en quelle ‘métamorphose’ ?

J-L Nancy nous fournit en note un avertissement sur l’emploi du mot chez Heidegger : l’usage du mot « Winck » dans l’ensemble de l’oeuvre de Heidegger mériterait une étude particulière… Que ce soit dans le commentaire de Parménide ou dans celui de Hölderlin, que ce soit en le reprenant à Rilke ou bien à d’autres occasions, Heidegger a fait un appel répété à ce terme. Puis il laisse la parole à Derrida (dans La voix et le phénomène) : « Dès lors qu’on admet cette continuité du maintenant et du non-maintenant, de la perception et de la non-perception dans la non-originalité commune à l’impression originaire et à la rétention, on accueille l’autre dans l’identité à soi de l’Augenblick (l’instant d’un clin d’oeil !) : la non-présence et l’inévidence dans le clin d’oeil de l’instant. Il y a une durée du clin d’oeil, et elle ferme l’oeil. Cette altérité est même la condition de la présence… » Simple signe oui (Winck) mais comme un ‘clin d’oeil’, ou ‘passage’ comme nous l’avons vu, fortuite irruption d’un sens, d’une signification jusqu’alors inconnue ; ce que J-L Nancy en arrive à commenter de cette façon : comme on s’en aperçoit, ce n’est pas n’importe quel passage. Il s’agit ici de la structure et du mouvement, du mouvement – le clin – comme stucture de cette différance dont le motif ou le mobile est en train de faire passer Derrida à ce qui l’aura toujours mobilisé : à l’absentement de la présence au coeur de son présent et de sa présentation, et, de manière corrélative, à l’écartement du signe au coeur du rapport à soi, puis à l’évidement d’un passage insignifiant au coeur ou à la jointure du signe. Le clin d’oeil donne la structure de la différance, et, plus que la structure, il en donne l’excès ou le défaut de signification (« ni un mot ni un concept » dira plus tard Derrida) et il en fait briller l’éclat d’éclipse.

Personne ne joue ici : c’est même un grand moment de philosophie qui se joue… Avec le Wink et le a, avec le a qui winkt, la phénoménologie va au bout de son renversement : non seulement l’apparaître y devient celui de l’inapparent – ce qui était déjà accompli – mais toute la problématique de l'(in)apparaître laisse le pas à une dynamique du passage… La question n’est plus d’être ou de paraître, et elle n’est plus question : survient une affirmation du passage, c’est à dire du passant. Non pas l’être et l’étant, mais l’étant et le passant. Éclipse de l’être ou éclipse de la notion même d’être, métaphore astronomique ou coup d’état ontologique ? C’est le mouvement, et le mouvement comme passeur de sens qui semble privilégié : le Wink étire et courbe la ponctualité de l’identique et l’évidence patente de la vérité. La complicité du clin d’oeil, de la différance et du Wink se joue dans ce clinamen il est précisé quelques lignes plus loin : ce clinamen du sens sans lequel il n’y aurait pas de langues, mais seulement des caractéristiques… un monde de sens dont il signale la vérité insensée – dans ce battement et dans ce biais dynamique au milieu de la chute verticale du sens retombant infiniment sur soi… La différance n’est pas un concept parce qu’elle ne signifie pas mais fait signe, parce qu’elle est, ou plutôt fait un geste. Et parce qu’elle fait au lieu d’être, son geste est le geste d’un passant. Non, ne sommes plus en onto-théologie, nous ne sommes pas non plus en onto-chronologie : dans ce battement, nous nous sommes affranchis des tyrannies de l’être et du temps, nous avons rejoint l’inconnu qui fait signe tout en se cachant. Personne ne s’étonnera de mes prochains articles sur Bacon dont la peinture ‘bougée’ souffre en un clin d’oeil !

En dénonçant le sens du signe qu’ils ne sont pas, mais qu’ils font, en retirant la vérité d’un présent au profit d’un prae(s)ens qui excède l’être, d’une pré-sence toujours saisie d’un battement qui l’écarte de soi, le Wink et la différance s’engagent dans une sorte de co-désignation ou de copropriation de cela qui, en excès du sens, doit signaler cette excédence même. Ce que le passant désigne n’est rien qui se situe au-delà de l’être ni, par conséquent, de l’étant dont l’être n’est que l’être. Ce n’est pas le sens de l’autre ni d’un autre, mais c’est l’autre du sens et un autre sens, un toujours autre sens qui (se) recommence librement – si la liberté consiste dans le commencement, et non dans l’achèvement… l’accès survient et se retire. Il survient en passant, en se retirant. Tel est le passage… Mais ce passage ne peut pas non plus être le passage du dieu. Si le dieu winkt et n’est pas, s’il n’est même pas le non-être de l’être, ou son retrait, puisqu’il n’y a rien de tel à « être », c’est qu’il fait seulement signe vers, de et à distance de cela – qu’il n’y a rien de tel… Le dieu n’est donc pas le désigné, mais seulement le désignant, le faisant-signe… Le « dernier dieu »… n’est pas à comprendre au sens du dernier d’une série… Il est dernier au sens d’extrême, et cette extrêmité, en tant qu’extrêmité du divin, délivre le divin de lui-même dans le double sens de l’expression : le libère du théologique et le dégage dans son geste propre. Ce que, sans doute, il faut entendre, c’est que le dieu est geste : non pas être ni étant, mais geste en direction de l’inappropriable être de l’étant… Tout se passe entre… entre les forces, entre son pied et la terre, entre son corps lancé en avant, déséquilibré, et ce qui le retient…

Un dieu qui passe est un passant qui n’est pas nous, mais qui n’est pas non plus « un autre », au sens d’un autre sujet ou d’un autre étant, ni l’Autre de tout étant et/ou de toute mêmeté. Mais un autre que l’autre-du-même ou bien que ce qu’on pourrait nommer « l’autre-le-même » ou encore le Mêmautre… un autre qui n’est que son pas… Il n’arrive pas, il passe… passage d’un dieu identique à son retrait… Pour donner un éclat particulier et encore plus fort à sa démonstration, J-L Nancy va encore citer deux prophètes des plus révérés de la poésie française : « Passant considérable » selon le mot de Mallarmé, Rimbaud écrit : « Elle est retrouvée, / Quoi ? l’éternité. / C’est la mer allée / Avec le soleil. » 

On voit bien par ces dernières citations que si l’onto-théologie a pris fin, la philosophie peut prendre fin à son tour, confiant à d’autres le soin de ‘le’ dire : mais s’il n’y a rien à dire, que l’image qui désigne, qui pointe en direction de cette vérité inaccessible parce que trop proche, insaisissable comme l’éclair ?  Avec le ‘passage’, le ‘commencement’, cette liberté qui ne se saisit de rien pour n’être saisie par rien – rien étant l’objet, on l’aura bien compris, la réification, l’objet ou son concept – je suis en pays de connaissance, inopinément, par effraction même, dans le discours inentendu de Stephen Jourdain ou celui, soigneusement occulté, de l’Apocryphe de Nag-Hammadi. Et en quelle région, en quels confins où se dessineraient les pertinences imperçues du christianisme de Michel Henry – à moins que celles-ci, comme philosophie de la Vie, n’invalident celles-là comme philosophie de l’être converti au néant par différance. Où l’attache ou la rupture ? Voir d’abord cette déclosion, cette déconstruction du christianisme proposée par J-L Nancy, en comprenant, pour commencer, comme les deux mots s’expliquent mutuellement.

Cette fois encore, le chemin se révèle un peu plus long, et l’explication… Je marquerai une pause donc et je donne rendez-vous à mes amis lecteurs demain matin. Promis. 

L’excédence, l’adoration (J-L Nancy)

J’ai du mal à me sortir de mon ‘Freud’ : des questions qui ne sont pas près de refroidir. Et voilà qu’un lecteur me rappelle crûment que Michel Henry avait simplement conclu : « L’inconscient (freudien) n’existe pas du tout ! » C’est si évident et si bien connu que je n’ai pas voulu m’y risquer : un philosophe digne de ce nom ne va jamais confondre inconscient et ignoré – car nous ne sommes jamais victimes que de ce que nous ignorons, à commencer par nous-mêmes, toute la philosophie (en) est là !  Précisons en langue freudienne : ignoré et refoulé… L’autre critique est encore plus banale : on me rappelle que le freudisme se résume à ce constat désespérant,  » la névrose, c’est l’homme ! » Par conséquent, Michel Onfray qui défend un ‘spiritualisme’ athée, comme on dit aujourd’hui (mais là nous sommes plutôt du côté de Comte-Sponville, et j’y vois moi un humanisme), ne peut que l’attaquer véhémentement : mal vu ça au temps du ‘politiquement correct’ ! Bien évident encore ! Mais je m’en tiens à mes observations plus nuancées et je vais donc revenir à cette notion d’excédence. Là nous sommes dans le sujet, deux fois manière de le dire !!!

C’est une notion qui apparaît beaucoup dans les deux livres où Jean-Luc Nancy s’applique à une « déconstruction du christianisme » : d’abord La déclosion, publié en 2005 (éditions Galilée), et tout récemment L’adoration (toujours Galilée). Je serai bien obligé d’aborder cette notion de déconstruction, mais d’abord, sans m’éloigner de ce qui a déjà été dit de l’excédence par Paul Audi dans son livre intitulé Créer. Par contre je ne toucherai pas aujourd’hui à la question du christianisme : les thèses de Michel Henry sont trop éloignées de celles de J-L Nancy et il n’y a pas de comparaison possible, sinon indirectement en traitant d’abord de cette question de l’excès !  Une brève rencontre, en 1996, à l’issue d’une conférence, avait scellé leur désaccord au sujet du ‘christianisme’. En concluant, dans un article suivant, je ferai retour à ces auteurs en tâchant d’exprimer ma propre pensée. Si tenté qu’on puisse, je l’avoue de suite, voir le christianisme comme une philosophie constituante, une ‘pensée’ comme le prétend J-L Nancy, elle-même inscrite dans une histoire qui s’achèverait aujourd’hui mais dont les nervures pourraient encore s’irriguer d’une sève nouvelle. Quel christianisme ? Quoi d’autre que ce que tout le monde sait bien : d’une part un corpus de croyances, autant d’ignorance, d’obscurantisme, de superstition même et de fanatisme, et d’autre part, une théologie, voire une ‘philosophie chrétienne’ extrêmement élaborée mais qui doit tout à ses racines grecques ( et bien peu, quand on y regarde d’assez près, à ses origines juives) – et cet incroyable compromis politique à l’origine de son triomphe : le constantinisme, l’alliance avec le ‘prince’, fût-elle jalonnée de hauts et de bas ! Par contre une autre lecture de l’évangile de Jean, à partir d’une lecture vraiment ‘imaginante’ de l’Apocryphe de Thomas, et c’est tout un à-venir qui se délivre, et un encore à-dire, cette addiction que J-L Nancy apparente si volontiers à l’adoration ! 

L’excédence n’est pas éprouvée comme telle et la conscience commune l’ignore. Croyons-nous. Car il est une qualité d’éveil d’après J-L Nancy, non pas cet éveil ‘oriental’ si prisé aujourd’hui, un caractère naturel et commun de l’esprit, qui va favoriser l’irruption de cette excédence comme telle, ouverture autorisant l’excès, le débordement. (…) l’esprit qui s’éveille est l’esprit lui-même, tout simplement. Il n’est qu’éveil toujours recommencé… l’esprit ou la vie ? – c’est l’inégalité à soi de l’éveil qui ouvre à l’incommensurable… Mais cet éveil est intermittent, il n’est pas continuité mais inégalité, grâce à laquelle l’ouverture vient déchirer le ‘commun’ précédemment évoqué, pour la manifestation de cet excès. Le ‘commun’ heureusement est langage par où tout se donne en échange, la simple ‘adresse’ qui déchire l’horizon des masses, une unanimité  qui serait muette, dénuée de toute réalité, inconcevable… Par conséquent : le langage… c’est de lui et vers lui … que tout (se) passe.  « Lui » ou « ça » ou « rien » : la chose même qui n’est aucune chose mais ceci qu’il y a quelques choses, et un monde, ou des mondes, et nous, nous tous, tous les existants… l’avers même du réel, le réel tourné en tant que tel vers nous, ouvert à nous et à l’ouverture duquel nous nous adressons. C’est là ce qu’on nomme « adoration » : parole adressée à ce que cette parole sait sans accès… L’adoration désignerait un rapport à une présence… non une présence au sens courant du mot… la présence, non de quelque chose mais de l’ouverture, de la déhiscence, de la brèche ou de l’échappée de « l’ici » même. L’adoration sera cette parole issue de la déchirure à la fois survenue dans le commun, et communiquée par ‘excès’, celui-ci comme l’immanence même d’une excédence.

Tout l’horizon des existants, et de toute connaissance même en est modifié (…) Le monde n’a ni parties, ni éléments, ni dimensions : le monde est l’exposition de ce qui existe à la touche du sens qui s’ouvre en lui l’infini d’un « dehors » (…) Le sens du monde n’est rien de garanti, ni de perdu d’avance : il se joue tout entier dans le commun renvoi qui nous est en quelque sorte proposé. Il n’est pas « sens » en ce qu’il prendrait références, axiomes, ou sémiologies hors du monde. Il se joue en ce que les existants – les parlants et les autres – y font circuler la possibilité d’une ouverture, d’une respiration, d’une adresse qui est proprement l’être-monde du monde. Horizon tout autre et tout autre humanisme : cette parole l’exige, prix à payer pour accéder au sens. Ce n’est pas plus d’humanisme ni plus de démocratie qu’il nous faut d’abord : c’est de commencer par remettre en jeu et en chantier toute la pensée de « l’homme »… de ce qui, au premier abord, distingue les hommes : l’usage du langage… La parole ouvre dans le vivant – dans un vivant, mais pour le monde entier – une altérité à laquelle il ne s’agit pas dêtre « relié » mais ouvert. Cette altérité n’est pas à nommer : elle s’indique en excès sur tout nom. Elle n’est pas à joindre : elle forme la jointure et la jonction de nos paroles, la possibilité infinie du sens. Ce sens ouvrant à l’infini mais dans une dimension jamais perçue auparavant, une remise à l’endroit, un avers nouveau, comme on a pu croire jadis à un ‘nouveau monde’… L’infini dans le fini. La finitude en tant qu’ouverture à l’infini : rien d’autre n’est en jeu… le fait même de l’existence nie qu’elle soit « finie » au sens où elle manquerait d’une extension au-delà d’elle-même… Ici et maintenant, entre naissance et mort, chaque fois un absolu s’accomplit.

Il n’y a pas de sens du sens : ce n’est pas, tous comptes faits, une proposition négative. C’est l’affirmation même du sens … l’affirmation selon laquelle les existants du monde, en renvoyant les uns aux autres, ouvrent sur l’inépuisable jeu de leurs renvois… La véritable immortalité – ou éternité – qui est nôtre est précisément donnée par le monde en tant que lieu du renvoi mutuel infini… L’adoration parle de cet infini qui lui parle… louange du sens infini… Sans doute ne faut-il pas thématiser l’adoration… Cette pratique porte un nom inattendu : la pensée. La pensée ne se confond ni avec l’activité intellectuelle… ni avec une activité individuelle… La pensée est un mouvement des corps… Par tous ses accès sensibles… le corps suscite la pensée qui forme l’accès supplémentaire : celui qui ouvre tous les sens à l’infini… Leur diversité… se maintient dans l’infini et maintient aussi l’infini lui-même ouvert, inépuisable, surexcédent… Excédence sur tout tout ce qui est donné, mais encore excédence sur soi-même : excédence du don en amont du donné. Don de ceci : qu’il y ait quelques choses, les choses, tous les étants – mais non pas « quelque chose plutôt que rien » car rien est ce qu’il y a au lieu du don.

Cet excès qui s’offre par la fortuité d’une déchirure est lié au rien, non point celui de la tradition, un pur concept, mais un rien qui se donne en ‘réalité’. On pourrait montrer ici comment cette réalisation de rien ne propose pas autre chose qu’une glose de la « création ex nihilo »… ex ne signifie pas « à partir de » (mais) un écart, une rupture fortuite du néant… Il survient… cet écart ouvre le monde… ‘Ex nihilo’ est chaque configuration de cristal, chaque circonvolution de système nerveux, chaque rythme physiologique, chaque combinaisosn de pensée, de machine… Il se produit un écart, une rupture de ce qui aurait pu rester dans l’inhérence d’une identité close… La rupture ouvre l’identité par la différence et le dedans par le dehors. Mais en elle-même elle n’est rien, rien que l’écart, l’ouverture… ouverture risquée, aventureuse autant que fortuite, dangereuse autant que précieuse.

Dans la lueur de cet éclair, l’adoration s’adresse à elle. L’adoration consiste à se tenir au rien – ni raison, ni origine – de l’ouverture. Elle est cette tenue même… L’adoration est rapport à l’excès sur les fins et sur les raisons, rapport à l’existence comme cet excès même… tension sans intention : le fortuit comme fortune, la contingence de l’écart ouvert dans rien et faisant monde sans projet, sans destination, avec quelle force d’envoi ! Du cristal à la logique, il y a ordonnance et organisation dont nul dessein ne rend compte mais que sa tension elle-même – cristalline, organique, vivante, pensante – tend à notre attention : non pour la résoudre, mais pour venir à sa rencontre, pour l’éprouver. C’est ce qu’on appelle « pensée ». Ni activité intellectuelle, ni surgie d’une intention. L’adoration ne voudrait rien dire d’autre que cela : l’attention au bougé du sens, à la possibilité d’une adresse inédite, ni philosophique, ni religieuse, ni théorique, ni pratique, ni politique, ni amoureuse – mais attentive.

J-L Nancy prend beaucoup de soin à réveiller la parole appartenue aux religions des temps anciens, pas seulement celles qui forment le corps de ce qu’on appelle le ‘judéo-christianisme’ ; le bouddhisme aussi dont on a scruté avec pertinence et étonnement le prétendu ‘athéisme’. Mais il trouve plus inédit dans la parole coranique à laquelle il est trop facilement fait reproche d’anthropocentrisme. Lorsque le Coran dit que « Dieu a créé les hommes pour en être adoré »… si nous étions appelés à comprendre cette phrase tout autrement ? Si elle pouvait signifier que « Dieu » n’est que le prête-nom d’un pur excès… du monde et de l’existence sur eux-mêmes ? d’un pur et simple rapport infini à l’infini ? De rien à rien donc, la parole comme passage à l’excès du sens, sans raison, sans fin. Épreuve donc, et pas même connaissance.

Il y a les êtres parlants qui font paraître ceci, que leur parole parle au-delà d’elle-même ; elle ne parle pas d’un au-delà, elle parle au-delà. Elle ne fait rien d’autre que créer le monde : rapporter les existences au rien sur le fond duquel elles se détachent et se rapportent les unes aux autres… Tout… se reprend et se rejoue dans la pusion parlante qui le fait à la fois paraître – car elle nomme l’univers, le vivant, le signe – et reculer plus loin dans l’infini du sens.

Les étants s’affectent entre eux – même les minéraux – et le monde, ou le sens du monde, n’est rien d’autre que la communication générale de cette émotion : l’ébranlement de la création… Si l’adoration, dans cette communication, abolit la relation sans pourtant déboucher dans une fusion – ni une effusion… peut-être peut-on dire qu’elle parvient au comble du rapport : là où celui-ci réalise, expose ou délivre son sens. Le sens en tant que comblement. Le sens de l’adoration en tant que comblement de son élan, de son mouvement, de son désir.

Adorer s’adresse à ce qui excède toute adresse.

Il me semble que le thème traditionnel de l’inconnaissance ressurgit ici, se déplace, mais de rien à rien, tremblement d’un sens qui s’éprouve au comble de sa fortuité, simple passage sans plus, et cette parole pour le dire. Mais y a-t-il pensée ? L’adoration peut-elle vraiment s’épancher en modalité d’une ‘pensée’, quelle que soit la forme qu’on lui prête ? Ne vaudrait-il pas mieux associer parole et conscience, parce qu’il faut énoncer parole, et dire ‘moi’ pour tout commencer ? Dans l’insigne où elle prend feu en vie poétique, cette conscience qui se donne parole serait comme la réitération d’un unique qui se décline moi, d’un Absolu sans lieu adonné une fois à l’ici de cette conscience personnelle qui se conjugue miraculeusement à l’indicatif présent de ses modes singuliers – ceci simplement dit, encore, pour se ‘comprendre’. Mais il y a bien aussi un ‘secret’… Les réponses existent mais il faut être capable de les entendre, d’accéder à cette indicible, allogique préhension de l’inconnu, sans qu’on sache qui saisit ni quoi ni pourquoi : en son site même, celui d’un secret impénétrable et de sa possible aperception personnelle. Avant de poursuivre cette route je rappellerai ces mots de Michel Henry qui disent mieux à mon avis le possible de la parole, non point symbolique, ésotérique ou négative, et sans trahir le secret : « si la Vie est auto-révélation, si elle est là toujours là, comment peut-elle être cachée, occultée, pour ainsi dire constamment ? La cause en est que là où la Vie se révèle il ny a décart pour aucun regard, cest à dire que la pensée ne peut jamais la voir ni la rencontrer et que là où regarde la pensée, la Vie nest jamais Le fait que la Vie est oubliée tient au fait quelle est invisible perpétuellement en deçà du spectacle (du couple moi/monde)» Mais le ‘rapport’ à la question s’est transmuté et nous devrons examiner comment.