Réalité et art chez Jean Baudrillard

Publié dans Connaissance du matin le 15.06.2007

Je n’ai abordé qu’un seul chapitre du célèbre livre de Vaneigem, laissant de côté la plupart de ses thèses iconoclastes ; je n’ai pas éclairé non plus sa virulence si contestée, ses appels à la violence révolutionnaire. Baudrillard a produit des opus plus brefs, mais souvent plus opaques, très polémiques aussi, véritables défis à l’intelligence. Puisqu’il est impossible également d’en faire le tour, je m’attacherai aux réflexions les plus originales d’un seul livre où se résume le plus fort de sa pensée : Le Pacte de lucidité (1). C’est ainsi que je pourrai à nouveau traiter de deux questions capitales : d’une part, ce qui est relatif au concept de réalité, d’autre part, ce qui se rapporte à la querelle de l’art contemporain. Mon parcours étant ainsi très simplifié, je recommanderai le petit livre-somme récemment paru, de Ludovic Leonelli (2) qui fait une exploration cursive mais approfondie et très documentée de cette pensée rare.

Baudrillard est parmi les plus originaux, les plus atypiques des maîtres de la pensée contemporaine ; et un des plus célèbres… En une phrase je tenterai de résumer mon interprétation, puisqu’il n’y a que des interprétations concernant Baudrillard, différentes et contradictoires (comme lui !), et que toutes ses citations, presque toujours incisives, ont déjà beaucoup servi à illustrer tel ou tel aperçu destiné à consolider une appropriation, une réduction de cette pensée paradoxale. Mais je le citerai moi aussi : j’émets simplement cette réserve parce qu’elle est également valable pour moi. Baudrillard me paraît comme le contestateur suprême du règne de la représentation, ce concept s’opposant à celui de réalité ; le jeu ou la dialectique des deux opposés conduisant forcément à des discours ambigus, ambivalents. Voici simplement pourquoi : la réalité, quoiqu’en pensent les réalistes du sens commun ou les scientistes, est toujours une représentation, un concept, un schème d’interprétation et de manipulation. La réalité s’expose non point en elle-même mais dans les réseaux complexes d’un regard d’observateur. Réalité et représentation sont deux concepts jumeaux, à la fois accolés et disjoints, qui peuvent se faire passer l’un pour l’autre, et sous couvert du nom prêté à l’autre, quelle que soit la perspective choisie, relativiste ou empiriste. Je rappelle le grand reproche adressé à la pensée théologique : la confusion pure et simple des deux, en raison pure ou doctrinale.

Je cite en bleu : L’évanouissement de Dieu nous a laissés face à la réalité et à la perspective idéale de transformer ce monde réel. Et nous nous sommes trouvés confrontés à l’entreprise de réaliser le monde, de faire qu’il devienne techniquement, intégralement réel. En admettant donc qu’il existe un réel ‘objectif’, nous assistons à la montée en puissance de la Réalité Intégrale – celle dont nous serions techniquement maîtres – d’une Réalité Virtuelle qui repose sur la dérégulation du principe même de réalité. Les phrases suivantes deviennent parfaitement claires : quand on dit que la réalité a disparu, ce n’est pas qu’elle a disparu physiquement, c’est qu’elle a disparu métaphysiquement. La réalité continue d’exister – c’est son principe qui est mort… La réalité objective – relative au sens et à la représentation – laisse place à la ‘Réalité Intégrale’, réalité sans borne, où tout est réalisé, techniquement matérialisé, sans référence à quelque principe ou destination finale que ce soit.

La ‘Réalité Intégrale’ passe donc par le meurtre du réel, par la perte de toute imagination du réel… L’imaginaire, qu’on associait volontiers au réel comme son ombre complice, s’évanouit du même coup. La ‘Réalité Intégrale’ est sans imagination. On est passé de la réalité comme principe et comme concept à la réalisation technique du réel et à sa performance… Saturation du monde, saturation technique de la vie, (…) le réel est asphyxié par sa propre accumulation… finalement une déprivation du rêve, déprivation du désir… et le désordre mental qui s’ensuit. Je ne puis pousser au-delà l’analyse d’une pensée qui se poursuit vers plus de complexité encore. En éclairer le fond, sur ce point, me paraît suffisant, du moins pour le développement de mon propre discours. En effet la réalité ‘objective’ dont il est ici question est celle d’un récit sans prétention impérialiste de domination totale, un récit poétique postulant l’improbabilité d’une connaissance totale, achevée, l’impossibilité d’une possession intégrale. Ce que Baudrillard dénonce, c’est la déréalisation du monde réel, et du sujet qui se le représente, par un transfert de toute réalité vers un certain type de représentation totalisante, et pas seulement scientifique ; idéologique au sens pur, névrotique, parce qu’incontestable en son fondement et son projet d’être. Ni vérité ni apparence désormais, une ‘Réalité Intégrale’ vérifiée comme telle ! Décision qui a évidemment une énorme implication dans le domaine de la création artistique.

Il est très difficile de suivre Baudrillard dans sa démonstration parce que son concept de réalité est constamment entaché d’ambiguité – pas celui de Réalité Intégrale, ou d’hyperréalité. Mais c’est parce que nous restons toujours dans la représentation : l’une s’acceptant parcellaire ou convenue, l’autre se proclamant exhaustive et irrécusable. Et dans ce cas précisément la possiblité de tout art s’est anéantie, condamnée à l’impuissance ou à la nullité. La ‘fontaine’ de Duchamp est l’emblème de notre hyperréalité moderne, résultat d’un contre-transfert violent de toute illusion poétique sur la réalité pure, l’objet transféré sur lui-même coupant court à toute métaphore possible… Le monde est tel qu’il est… les choses ne sont plus que ce qu’elles sont… totalement réelles, sans ombre, sans commentaire. Cette situation insupportable engendre le ‘cri’ – l’art contemporain est ce cri – et la dénégation de (la représentation de) toute réalité. Baudrillard interprète ainsi le “ceci n’est pas une pipe” de Magritte. Survient alors l’avènement, sorte de coup d’état métaphysique, du Virtuel, usurpateur de toute réalité, illusion légitimée en vérité, dont les caractéristiques sont : immersion, immanence, immédiateté… dans la stricte définition de lois objectives. D’une destruction l’autre, se déploie un malheur de conscience par anéantissement d’humanité, effacement du jeu, de la croyance, de toute transcendance possible. Le thème est traité par Baudrillard avec une virtuosité éblouissante : difficile à lire mais enivrant, ce qui semblerait tout autant démontrer que nous sommes toujours vivants et pas encore tout à fait robotisés. L’art dans tout ça ?

L’art contemporain n’est contemporain que de lui-même… sa seule réalité est celle de son opération en temps réel, et de sa confusion avec cette réalité… En dehors de cette complicité honteuse où créateurs et consommateurs communient sans mot dire dans la considération d’objets étranges, inexplicables, qui ne renvoient qu’à eux-mêmes et à l’idée de l’art, le véritable complot est dans cette complicité que l’art noue avec lui-même, sa collusion avec le réel, par où il devient complice de cette Réalité Intégrale, dont il n’est plus que le retour-image. Dois-je poursuivre ? Oui, pour préciser ceci : depuis le 19ème siècle, l’art se veut inutile (pas de vue empirique, pas de visée pragmatique) il s’en fait un titre de gloire… Par extension de ce principe, il suffit de porter n’importe quel objet à l’inutilité pour en faire une oeuvre (Duchamp une fois de plus visé) cette logique de l’inutilité ne pouvant que mener l’art contemporain à une prédilection pour le déchet, lui-même inutile par définition. L’art moderne se révoltait contre l’utilitarisme, le matérialisme, et finalement tout réalisme de figuration. L’art contemporain, par contre, en portant si loin son ambition de transgresser toute formulation artistique, en s’exprimant comme un anti-art, n’a fait, petit à petit, que renforcer son caractère esthétique d’anti-art… Contrairement à l’art moderne (de l’impressionnisme aux premiers engagements de l’abstraction) il s’immerge dans la réalité au lieu d’être l’agent du meurtre symbolique de cette même réalité, au lieu d’être l’opérateur magique de sa disparition.

Je ne me suis guère éloigné de mon propos initial : que l’idéologie pure, pensée pure ne référant qu’à elle-même, à sa propre modalité d’abstraction, à son exclusif concept de réalité, nous égare, nous rends fous, coupés de tout ‘réel’ qui est avant tout rapport d’échange imaginaire. Le cloisonnement idéologique est un ennemi mortel de la vie et de la vérité, ce que me semble démontrer Baudrillard, et plus même : qu’une telle faute d’intelligence, en fabriquant de l’illusion, détruit toute réalité, et nous-mêmes, êtres humains. Mais je persiste à envisager l’art contemporain comme la possible subversion de cette subversion, peut-être la plus efficace, et pour cela je crois toujours possible la lecture d’une création d’art contemporain comme un unique, réciproque engagement de sauvetage du réel. Malheureusement, il y a la répétition et l’imitation, mêmes recettes, mêmes trucs, ad nauseam ! Les expositions, les foires en débordent, sans vergogne. Je dis ‘bravo’ à Duchamp, pas à ses épigones : je pourrais multiplier les exemples. Et si je dis ‘bravo’ à Barceló, c’est parce que je le vois unique, même dans son maniérisme, son médiatisme, détestables chez la plupart, comme l’a dénoncé Onfray. Mais l’art n’est pas seulement un instrument de critique sociale. Il n’est pas non plus essentiellement nihiliste, négateur d’une pensée de réel et par conséquent de toute image. Il a pour mission de créer d’autres images, de désigner un autre réel, impensé, inconnu, une autre épreuve du monde, une signification jusqu’alors inatteignable et ignorée ; exactement, d’oeuvrer à notre libération totale.

(1) Jean Baudrillard : Le Pacte de lucidité ou lintelligence du Mal, Galilée 2004

(2) Ludovic Leonelli : La Séduction Baudrillard, Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, Paris 2007