Deus sive persona (1)

Publié dans Connaissance du matin le 31.05.2008

Je ne trouve pas facilement des formules qui ne seraient qu’à moi, je les emprunte le plus souvent aux autres, créant des assemblages qui éclairent et fortifient un message plus neuf : c’est un peu corsaire, je suis bien d’accord, et on me le reproche avec des accents différents. On m’a écrit, les uns, que j’avais trop de références, pas assez d’inspiration personnelle ou pas assez d’audace pour exposer clairement mes convictions concernant un tel sujet ; les autres, que je me prenais pour qui, usant de mots que j’arrachais à leur contexte(s) et même, compte tenu des questions abordées, à leurs racines traditionnelles, cette sorte de sanctification religieuse ou philosophique opérée par les consensus. Syncrétisme interdit,vous voyez… Alors la formule m’est venue, pour partir cette fois du centre, et non y aller : Deus sive persona, paraphrasant (un peu) Spinoza pour affirmer non plus ce panenthéisme qu’on lui a tant reproché, mais affirmer que ‘Dieu’ même est à hauteur d’homme, d’une personne plus précisément, pas plus, pas plus loin, l’immense affleurant ici et nulle part ailleurs, ici où je me sais moi-même et me deviens moi-même suivant les possibles , quoique si contradictoires, que je porte en moi.

Je persisterai donc en me tenant à mes principales références, celles auxquelles je tiens le plus, estimant que là tout est dit. Et, principalement à ce sujet, le logion 83 de l’Evangile de Thomas : Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière ; à compléter, pour recentrer la question de l’image à celle de la personne, du sujet, par le logion 55 : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout . Le détour par le 22 s’impose sans doute aussi : Quand vous ferez le deux Un… (et) une image à la place d’une image… (1) Je ne crains pas de citer encore l’un de ceux qui, bien avant moi, l’expose très clairement, Ibn’Arabi, dans la métaphore du miroir (la Sagesse des Prophètes : le Verbe de Seth) : le sujet recevant la révélation essentielle ne verra que sa propre ‘forme’ dans le miroir de Dieu ; il ne verra pas Dieu – il est impossible qu’il Le voie – tout en sachant qu’il ne voit sa propre ‘forme’ qu’en vertu de ce miroir divin… Il n’existe pas de symbole plus direct et plus conforme à la contemplation et à la révélation… Tâche de voir le corps du miroir tout en regardant la forme qui s’y reflète ; tu ne les verras jamais en même temps… La forme réfléchie ne cache pas essentiellement le miroir (et) c’est celui-ci qui la manifeste… Si tu savoures cela, tu savoures l’extrême limite que la créature comme telle puisse atteindre dans sa connaissance ; n’aspire donc pas au-delà et ne fatigue pas ton âme à dépasser ce degré… (2) En foi de cela je devrais moi-même renoncer à tout embrasser, tout arraisonner, tout avérer ; à réunir toutes les perspectives et retrouver leur possible légitimité. Il y aurait pourtant une visée, comment dire, ‘contemporaine’, plus ample de cette vérité-là.

Je propose deux interprétations. 1/ Vous n’avez pas, vous n’aurez jamais la connaissance de Dieu, par contre vous pourrez – non connaître, faut-il encore souligner – éprouver, la valeur, la valeur infinie qui s’exerce par vous, une personne, et particulièrement dans l’acte initial perpétuellement inaugurant d’un je (ou je-u) que j’appelle aussi un procès : co-naissance. 2/ Vous avez l’autorisation, la permission, l’autorité même – d’être un grand saint, un criminel, d’être tout cela parce que vous avez cela en vous et si cela vous inspire… Vous êtes cela, ou une personne, disposant de liberté, j’ose le préciser, de la liberté de devenir vous-même, d’y consentir, vaudrait-il mieux dire, de vous incarner parmi une multitude de modèles, parfois contradictoires. ‘Cela’ : qu’est-ce à dire ? Cette liberté en elle-même se double d’une fatalité, comme une prédisposition à se manifester dans telles circonstances, que l’on soit déterminé par elles, ou que l’on trouve la force et la chance de se déterminer contre elles. Comme dit Maître Eckhart dans une phrase si étrange : Le Père engendre le Fils comme son image… Et le Père engendre le Fils dans l’âme exactement comme dans l’éternité et pas autrement. Il faut qu’il le fasse, que cela lui plaise ou non J’ai souligné les derniers mots. Il y a de l’être, il y a de l’existence et le fiat du je-u, de la création ouvre tous les possibles de cette personne dont Maître Eckhart a précisé que, s’il ne s’agissait pas de moi, que m’importe ? Pour être équitable je devrais également citer Silesius, par exemple : Je dois être soleil, peindre de mes rayons la pâle mer de la totale Déïté… Citations disparates ? Peut-être, mais avec un sens si précis, si cohérent et si exceptionnel qu’on peut les réunir ainsi pour montrer quelle est leur racine, cette vérité unique de l’Un en deux. J’y tiens beaucoup, on s’en sera aperçu, et les dizaines d’articles précédents ne sont écrits que pour y conduire, démonstration, illustration, célébration si toutefois j’y suis parvenu. Mes notes sur l’art, lues et relues des centaines de fois, exposaient ces exemples que je choisissais pour affermir mon propos sur ‘la mission de l’art’, délivrer l’image, délivrer le sens, créer comme je suis autorisé à le faire (et non copier, imiter) ; j’ai même voulu lui donner force d’histoire en évoquant successivement l’invention préhistorique de la peinture et les peintre contemporains de l’excès.

Je l’avoue : hors cela, cette perspective métaphysique (suivant le mot de Vallin), je n’entends que bavardages et même j’ajoute, parvenu à ce seuil d’affirmation, puisqu’il faut bien le dire ainsi: “Néant de cette culture, ‘ivresse’ des hommes qui cultivent un tel champ de pavots”. Hors la question : Comment suis-je Moi l’Absolu et moi une personne ? pffuit ! du vent ! Comment cette grande richesse a habité cette pauvreté ? (log. 29 de l’Evangile selon Thomas) Bien sûr il faut éprouver comme telle cette richesse et cette pauvreté, sans préjugé, sans concept, directement. Les mots qui vous détournent de cette immédiate et paradoxale connaissance de soi sont à sacrifier sans exception : tous les ismes qu’on trouve prêts à servir, ce qui vaut aussi bien pour les idéologues de l’établissement que pour les chantres d’une culture marginale qui s’apparente plus aux perversions d’un consumérisme effréné qu’à une authentique recherche zététique. Autorité mitrée ou académisée ; sous-culture, spiritualité de Mac’Do – je ne crains pas de le dire de ces tenants actuels d’un prétendu non-dualisme de type oriental devenu la ‘tarte à la crème’ de tous les ignorants-réunis : jetez tout, mais je précise, au feu de votre inlassable curiosité philosophique, de votre passion d’être, juste être et être juste. (3)

(1) Je rappelle que mes citations de l’Evangile selon Thomas sont empruntées à Gillabert, Bourgeois, Haas, Métanoïa 1979, réédité depuis.

(2) La Sagesse des Prophètes d’Ibn’Arabi (traduction et notes de Titus Burckhardt) est toujours disponible chez Albin Michel, Collection Spiritualités vivantes.

(3) J’ai pêché encore par citations… Mes références sont données et répétées dans toutes mes notes précédentes. Mais faut-il que j’avertisse qu’une bonne lecture est un entretien spirituel, non une accumulation de savoir(s) ?

Un commentaire sur “Deus sive persona (1)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s