Deus sive persona (2)

Publié dans Connaissance du matin le 06.06.2008

Il y a une clarté spirituelle qui est plus que conviction intellectuelle. Comment en juger ? Moi, puisque je me situe ici à un plan subjectif, ultimement. Cette clarté peut avoir la qualité d’une intuition définitive, survenue si vivement, si abruptement qu’on la nomme éveil, et le mot veut bien dire ce qu’il veut dire dans la tradition où il a cours. Egalement, ce peut être une floraison, et donc une maturité, non pas le fruit du temps, le temps n’étant jamais que le milieu d’apparition des ‘choses’ – le fameux ‘transcendantal’ kantien, avec l’espace – mais un accomplissement, ici, durable j’ajoute pour rejoindre cette dimension temporelle. Ici, moi, Dieu, n’est à chercher nulle part ailleurs car il n’est ni objet ni moment mesurable, assignable ; il est le présent et la vie, la source profonde d’où découle, sourd et jaillit, le meilleur ou le pire de moi-même. Je me suis un peu avancé sur ce propos et les réactions n’ont pas manqué, ce souci-là : “Faut-il comprendre qu’une intention ouvertement mauvaise, volontairement nuisible, criminelle même, prend sa source en Dieu, au foyer de vie et de conscience où s’opère la création ?” Oui. C’est à peine si je peux parler de détournement, de dénaturation, sans doute… Il s’agit du même cours, du même flux…

D’où l’intérêt, l’urgence, le devoir même, impérieux, d’apprendre et de comprendre en vue de déceler ce qui est faux, pervers, et de le corriger, voire l’expugner. Je ne dirai pas comment : on peut m’apprendre ce comment, me le dicter même, me l’imposer. Je peux le découvrir seul, opérer cette catharsis, libérer cette lucidité ; je peux même choisir de ne pas obéir à ces neuves injonctions, désobéir, trahir. Ce n’est pas exactement là que je veux porter mes lumières, mais à dire qu’il n’y a qu’une source et que je suis responsable, à la mesure de ma connaissance, de ma disposition à connaître. Il y a une surabondance de vie – la pâle mer de la totale Déïté – et ce je-u qui survient, procès qui est exactement conscience, conjugaison d’un moi et d’un monde à l’horizon des conditions. C’est contradictoire ? On a pu dire que tout est imaginé, même l’espace et le temps (Nisargadatta) et que ce monde est néanmoins bien réel (S. Jourdain) : on manquerait tout sans s’apercevoir plus précisément que ce je-u, agent et même régent de cette création (Ibn’Arabi) porte un nom, moi – comme toi tout pareil à moi, mon frère, mon semblable… Cette compréhension précise, éprouvée, s’impose par là-même comme morale, éthique fraternelle de solidarité, partage, non-violence, sans condamnation d’aucun comportement finalement puisqu’il s’agit toujours de moi-vivant aux périls des conditions. Je dirai : la seule morale, oui, mais la floraison de la compréhension, ce qu’on peut appeler éveil si l’on veut lier tout en cette unique et pourtant multiple expérience personnelle. L’unité du Seul y est attestée dans la plupart des traditions, mais toujours dans un discours, un horizon de conditions, parfois l’expérience apparemment sans comparaison d’une unique existence, d’une unique prophétie. Je peux mesurer aujourd’hui qu’elle les transcende toutes, commande l’amour qui est bien alors connaissance mais, je le répète inlassablement, co-naissance, désentravée des concepts fallacieux d’une interprétation louche du réel vivant. ‘Deus est monos monadem ex se gignens in se unum reflectens ardorem : Dieu est unique, faisant jaillir l’unité à partir de Lui-Même, renvoyant vers Lui-Même un unique réel flamboyant’ (1). A l’instant-là, dans ce geste où je me révèle conjoint à l’ici intemporel d’Un Seul, Le Vivant.

Mais qu’est-ce qui est ‘faux’, et qui a réellement pouvoir de le corriger et, surtout, pourquoi l’empire du faux qui semble régner presque sans partage ? Pour y voir plus clair il faut revenir : 1/à la critique des concepts qui façonnent nos mentalités – ici, celui de ‘perfection’ (liée à une révélation de la ‘loi de Dieu’ et de toute promesse messianique ou de ‘fin de l’histoire’, promesse de paradis etc…). Concurrence, conflit, rivalité appartiennent à une dialectique naturelle et la violence qu’ils génèrent est naturelle. Pas de programme de pacification du monde ! /2 revenir à soi : dans la conscience humaine, c’est la connaissance générant l’amour qui atténuera, effacera parfois complètement cette propension au conflit. Revenir à soi c’est s’apercevoir, à la fois, de l’immense que je suis en tant qu’être se conjuguant pronominalement ‘je’ et (donc) simultanément, de cette coloration existencielle : moi-à-l’horizon-des-conditions. Le ‘juste’ (ou le ‘vrai’) perle juste ici, perlement minuscule où s’enroulent l’infinie noblesse d’être (et j’ajoute, je crois qu’on ne peut faire autrement, conscient-vivant) et cette humilité d’appartenir à une condition, sinon d’en dépendre, sinon surtout d’être constitutivement et génériquement conditionné. La conscience particulière qui naît, se développe de cette co-naissance, délivre un pouvoir d’attention, de veille extraordinaire. De ce paradoxe des deux dimensions de mon être, et de leur claire et immédiate connaissance, naît une acuité de regard, une pertinence de jugement, une santé de sentiment, une propreté d’affect inaltérables. C’est dans ce foyer de lumière que s’é-nerve (littéralement, le contraire de l’acception commune du mot, le nerf en est ôté !) toute passion : que s’éteint le courant impulsif de son ivresse propre. Je ne prêche pas une morale de l’abstension (suspension), ni de la tiédeur ou de la médiocrité ; pas davantage une morale des ‘mains sales’ qui admet (et autorise) un mal qu’on veut croire ‘relatif’. Non, mais ‘les parties restent en conflit’ comme dit Nisargadatta ; simplement l’antitode au poison existe, qui lui ôte toute sa venimosité. C’est la libération, et si on veut bien le dire ainsi, l’illumination, ce qui se voit lucidement et s’éprouve en pleine conscience, c’est une autre identité majorée d’infini – fût-il d’un ordre inconnu ! sans rupture, sans cloisonnement, ’je suis’ débordant les frontières indélébiles de mes attributs. Je l’ai énoncé ainsi, porté à son extrême (ex)tension : Je suis Dieu en personne bien que personne ne soit Dieu ni Dieu (une) personne. Je ne suis pas empêché – je crois même impossible de s’empêcher soi-même de quoi que ce soit – à moins de se mentir, de se censurer, de se refouler, les pires torts qu’on puissent se causer à soi-même par cette contrariété aveugle qui scelle l’ignorance définitive de soi.

A plusieurs reprises je me suis déclaré partisan d’une morale de scrupule. J’avertis de suite : scrupule n’est pas hésitation, encore moins indécision. Ce n’est ni faiblesse ni confusion, bien au contraire, parce que ce n’est ni une morale de la soumission, ni de l’obéissance. C’est une morale qui apprend que le mal que je fais à autrui, je le fais d’abord à moi-même, ne serait-ce qu’en m’abaissant aux calculs d’un ego affamé de satisfaction. Ignorer son prochain, c’est s’ignorer soi-même. Le scrupule est veille, attention, réflexion, puisque la dualité d’expérience est transpercée, toute énergie concentrée pour cela, pour qu’il soit possible de déjouer le pouvoir hypnotique de l’auto-tromperie, du pouvoir de se duper soi-même. La discrimination, le discernement de l’égoïsme et de sa perversité camouflée, c’est la voix personnelle qui peut s’élever avant de prononcer le ‘oui’ ou le ‘non’ d’un choix. Dans cette vision si neuve encore une fois, puisque j’y suis totalement impliqué, moi plus que moi-même et avant moi-même, je délivre une force imprévue, inconnue, inimaginable même d’intelligence et de subtilité, de volonté et de patience, d’autorité et d’amour, qui ne me prive pas, ne m’inhibe pas. C’est la délivrance, comme on le dit d’un accouchement, d’une noblesse de choix et d’action qui n’a pas vaincu l’égoïsme par le refoulement ou la condamnation mais par la diffusion d’une lumière à la fois naturelle et spirituelle, divine et humaine, cosmique et personnelle. Je retiens ‘personnelle’ parce que c’est la floraison la plus haute de moi-même en création de moi-même par ce mouvement d’amour dont parle Ibn’Arabi, floraison miraculeuse de l’Esprit pur au chant de la Vie. Mais les mots ne doivent pas tromper non plus : cet avènement se cache, c’est un don secret et sa seule finalité est la métamorphose de tout ce qui était précédemment perçu en mode ordinaire. Aucune frustration n’est permise, aucun bonheur n’est brimé : le ‘oui’ prononcé porte simplement sur le vrai qu’on peut bien appeler aussi bien ou beau. Mais la vérité de ‘je suis’ exigeant découverte et conquête, est devenue la cible et la flèche, triomphe et récompense, que le silence de son propre acquiescement atteste plus que toute démonstration, tout spectacle, tout retentissement de surface.

Faut-il croire cela ? Hé bien non, évidemment pas. Tout au contraire : il s’agit même de sortir de la malédiction véritable qui oppose un ‘croire’ à l’expérience malheureuse, pauvre, des objets, des choses, vécus, ressentis comme les réalités seules tangibles, vérifiables, indiscutables. Parce qu’on ne s’avoue pas ce réalisme inconscient, refoulé, on croit ’à’, on croit ‘en’, des pseudo-valeurs, des pseudo-réalités qui pourraient compenser notre misère. L’attention, un peu de curiosité et de patience autorisent d’autres découvertes, les unes les autres se fortifiant jusqu’à un salut possible. Il ne faut pas croire cela ; il suffit de s’en apercevoir, de l’éprouver et de ne pas négliger l’enseignement si simple qui s’en dégage. Par la simple aperception de conscience-que-je-suis, je suis plus que tous mes attributs ajoutés, plus que ma définition, plus que le masque imposé, plus que l’image que j’ai formée de moi-même. On parle beaucoup ces temps-ci de désenchantement, de réenchantement du monde. Il s’agit plutôt de moi, essentiellement. En tout cas le mot est juste, exact. Car la connaissance dont je fais toujours état ne modifie rien de ce qui nous paraît extérieur, mais le réenchante en retrouvant sa lumière, son sens, la légitimité de son existence et de la mienne, mais de la mienne d’abord ! J’aurai simplement trouvé qu’elle ne se réduit pas à un regard inutile et absurde posé ‘pour rien’ sur un monde qui n’est rien non plus en sa prétendue objectivité.

(1) Livre des XXIV Philosophes ; Millon édit. 1989