Deus sive persona (3) : Ce que j’ai voulu dire…

Publié dans Connaissance du matin le 13.06.2008

Il n’y a pas de recette. L’attention, une qualité de bienveillance, la simplicité du regard ; ni précipitation, ni partialité. Mais un de mes lecteurs m’a écrit : “… comment pouvez-vous négliger à ce point la part de volonté, qui peut être faible ou forte, débile ou énergique ; comment pouvez-vous négliger certains facteurs qui interviennent dans la décision qui emporte le choix, qui ne relèvent pas seulement de la discrimination, de l’intention avisée d’agir au mieux pour soi-même ou autrui ?” Bien sûr… je n’ai pas évoqué cela, parce que je veux rester en amont, où la conscience sourd d’elle-même, riche de toute sa lumière native et de tous ses possibles, dans un ici pur, originaire, inviolé, intact, avant l’envasement et l’encrassement de dépôts que les suborneurs entasseront pour en dévier le cours. C’est ici où j’ai accès à moi, et pour toujours, ici que je suis, constitué comme une personne, ici aussi que surviendra l’aliénation, si vite, et dont je peux aussi vite me délivrer si je me retrouve, si je me connais, si je veux bien un instant faire attention. Et voilà que je me répète : l’attention libère… force qui étonne en tout premier lieu celui qui se rend attentif, et qui s’aperçoit – ô ce mot si pauvre devenu – de tout cela…

Bien sûr il y a un travail à faire, de nettoyage : une catharsis ! mais il y a d’abord la simple aperception de celui qui suis, et de ce qui est, et de ma naturelle autorité à dire oui (ou non), et de tout ce qui m’entrave. Ceci, on l’a trop dit, parce que c’est une évidence massive sans doute, mais qu’on a érigée en fatalité, naturelle ou surnaturelle, aliénation ou péché originel, sans oublier cette déficience qui hantait certains gnostiques et alimentaient leur pessimisme radical. Je veux moi pointer vers le pouvoir originel de se découvrir soi-même : origine certes, source, et donc force, pureté et dynamisme, élan, comme une détermination première, car ce n’est pas ce qui nous empêche qui est irrésistible mais notre désir, jaillissement plus précoce à concevoir ; notre vouloir-vivre dont on a donné tant d’interprétations douteuses. Cet élan n’est ni élan de mort ni force aveugle, bien au contraire, il est la naissance, la co-naissance d’un être humain manifestant le pur antécédent de tout ce qui arrive, en soi inconnaissable mais donateur de vie. Bien sûr je suis autorisé à la critique, à la subversion, à la désobéissance, à la révolte – cette découverte commande tout – et l’exercice de la liberté sera toujours acte de délivrance : parler toujours de libération, jamais de liberté. Il fallait le dire, je l’ai dit, et j’y reviendrai. Bien sûr je rejoins la métaphysique spinoziste de la construction de soi, bien sûr je désigne de hauts sommets qui vont du platonisme à la philosophie de Michel Henry, mais je ne peux plus m’attacher à ce boulot de philosophie comparée. Je l’ai fait, un peu, suffisamment j’estime pour donner à celui ou celle qui sont prêts l’envie de faire le geste sûr de se connaître, pas à pas, de s’engager sur la voie. Bonne foi et bon espoir : en s’aimant soi-même, car toute espérance, tout engagement capable de lui répondre commence par l’amour de soi, tendre, affectueux, bienveillant, dévotion à se connaître sans narcissisme…

Bien sûr je tiens à rappeler mon attachement à cette notion de surabondance qui autorise tout, en même temps, c’est le cas de le dire : l’avilissement par ignorance, l’anoblissement par connaissance, et le règne ! Cette surabondance est magnifiquement illustrée par la geste plotinienne (procession, conversion) et le règne, c’est dans l’Evangile de Thomas que j’en trouve l’exemplaire proclamation, précisément par la définition du procès de la création, car il ne se passe jamais rien d’autre, maintenant et toujours. Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière. Il y a ce renversement de courant, cette modification de polarité et d’intensité : d’un côté l’image occultant la lumière, de l’autre la lumière se révélant par l’image, occultant son évidence sensible contre toute expérience naturelle et tout jugement qui en dépend exclusivement. La surabondance é-meut un être en perpétuel débordement, débordant-débordé, et la création se produit en ce flux de conscience illimité. C’est moi qui suis responsable du renversement, de la conversion, de la métanoïa : on dira comme on veut, mais cela veut dire que c’est moi qui me déterminerai à y voir clair (et jouer juste), ou qui m’abandonnerai aux apparences, à la confusion, à l’aliénation. Eveil ou mutation philosophique, éveil soudain ou graduel, qu’importe, c’est le renversement, le retournement du rapport lumière/image qui autorise le règne, et son contraire : l’aveuglement, la folie.

J’ai dit : il n’y a pas de recette… Et si Magritte pouvait dire : “ceci n’est pas une pipe” moi je dirais : “ceci n’est pas philosophie…” Parce que c’est la sagesse qui importe (je n’ose pas dire le salut) comme c’est la pipe avec laquelle on peut fumer, et non son image, qui importe. Un maître tibétain, Ghögyam Trungpa Rinpoche, disait : “vous sautez, à un moment donné, vous devez sauter…” Moi, je propose de faire attention, une disposition, un regard ; l’impossible pour beaucoup, trop aliénés, trop aveuglés par l’ivresse de leurs passions, empêchés par les conditions dont j’ai dit, reconnu, qu’elles pouvaient, dans la limite de notre finitude, de telle situation sociale ou famililiale, culturelle, constituer un obstacle insurmontable. Il faut bien voir où se trouve le véritable obstacle, dans quel roc, ou quel sable, quelle culture du mensonge et de la fausseté. Aussi monstrueux soient-ils, ces rouages sont si facilement décelables qu’il suffit d’un peu de bon sens et de bonne foi pour les dénoncer et, quelle que soit l’étendue et la violence de leur dictature, les identifier comme tels et les subvertir. Si l’on veut bien ! au lieu de tenter d’en profiter à son tour. Je glisse au degré du sens commun ? Non, j’ai voulu dire qu’il suffit d’un peu de fausseté seulement pour façonner l’enfer, et d’un peu d’acuité de ce regard critique, à peine un peu, pour ruiner l’imposture. Si l’on veut bien… sans intention de profit, s’honorant soi-même en honorant le vrai, avec le seul avantage de s’étonner soi-même et de se délivrer, même un peu, déjà, comme de se rendre propre en se lavant les mains, pour commencer ! Les bonnes questions s’orientent d’elles-mêmes vers la culture appropriée et chaque pas les confortant, elles s’augmentent en force, pertinence et vigueur critique : une insolence qui n’épargne finalement rien, sapant tout abri mensonger, même la funeste illusion d’en avoir fini avec ce travail… de le croire pour affirmer à nouveau, (re)donner vigueur au spectre d’une idéologie.

Le règne, de la lumière du Père, restaurée dans ma vision ; on a l’habitude de dire le Royaume… Le règne renvoie plus précisément à quelqu’un qui l’exerce et non une situation, un éta(n)t donné ; le règne est un acte, personnel, et maintenant j’ajoute : bien plus que l’aperception de soi, le discerment de lumière au monde proliférant des images. Et j’ai voulu dire, je le répète simplement une dernière fois : c’est votre affaire, cela ne concerne que vous, plutôt, tout cela passe par vous… Le règne, j’ai dit aussi, en citant Ibn’Arabi, la régence ; et je peux dire la création, en citant S. Jourdain, en prenant soin une fois de plus de désigner par là non une imagination dévoyée par la logique des choses mais l’imagination créatrice qui s’est réglée (comme on règle un poste radiorécepteur) au flux miraculeux des réalités essentielles. Cachées ? Voilées ? Ce que je dis, c’est que je ne les crois vraiment ni voilées, ni cachées. Elles le sont, oui, en comparaison des réalités sensibles si évidentes, presque brutalement, alimentant ce réalisme qui infeste les esprits paresseux. Les vérités scientifiques ne sont pourtant pas non plus des évidences données, ni même des évidences d’aucune sorte. Elles s’offrent néanmoins avec une autorité incontestable à l’intelligence qui les mérite en les soumettant à vérification, les pliant aux applications mêmes auxquelles elles se prêtent. Elles apparaissent aussi éphémères, modulables, mutables, à ceux qui savent plus finement mesurer l’infinie plasticité du monde, et son devenir. J’ai dit réalités essentielles parce qu’elles sont immuablement présentes, offrant l’expérience d’un monde que nous pouvons pervertir mais que nous ne pouvons pas repousser, pas même nier, ce réel indéclinable caricaturé par les réalismes chosistes. “Ce monde est bien réel” me disait Stephen Jourdain contre les sectateurs d’un idéalisme absolu. Tout ce qui m’est accordé en réalité m’est en réalité prêté : ni possession abusive ni jouissance effrénée ne peuvent inaltérablement se conserver à la satisfaction de quelques uns. Le geste poétique ne s’empare pas, n’emprisonne pas, ne cède à aucune hégémonie, à aucune voracité, fût-elle mentale ou sentimentale ; il se nourrit, s’enrichit, trouve sa plénitude, sans anéantir ! Passant lui-même, il laisse passer, favorisant la métamorphose du temps en éternité d’instants, la donation des richesses qui s’augmentent par le partage, la célébration du mouvement d’amour qui commande la création où ‘je suis’, mouvement et repos, se pare d’humanité, personne ou infini dansant aux périls de sa liberté.

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