Les routes de l’été (1) : trois étapes romanes

Quelques photos prises au long de ma route d’été… Pour pouvoir en parler un peu savamment j’ai extrait quelques livres de ma ‘librairie’. Littérature savante en effet, avec une richesse d’illustration photographique (1) qui démontre plus que les théories l’immense profusion d’illustration et d’exégèse de la doctrine chétienne que propose l’art roman. Mais là est la surprise, il n’y a pas un seul art roman, ni une seule histoire ni un seul territoire ni une seule évolution, et l’iconographie établie aujourd’hui (2) prouve que les ‘séries’ imagées obéissent bien plus à des inspirations personnelles, purement artistiques, elles-mêmes aussi conditionnées par des cultures régionales très variées. En fait cette création artistique qui devait illustrer le mythe chrétien de la Création, ne l’oublions pas, lié à celui de la Chute et de la Rédemption, aux rôles des intercesseurs, parents, compagnons, martyrs ou témoins plus tardifs du Sauveur, a engendré une multitude d’images finalement assez éloignées de la rigidité d’un prototype précis. C’est bien le problème métaphysique de la création qui est ici illustré de façon exemplaire et même magistrale ! Un art roman donc qui n’est ni primitif ni naïf, mais qui est plutôt l’immense champ d’investigation où des hommes, ‘poètes’ comme j’ai appelé les authentiques créateurs, s’inventent une histoire merveilleuse aux figures aussi innombrables qu’incomparables pour le récit de leur condition, splendeur et péril, où « je suis » se décline dramatiquement dans tous les plis d’un destin en réalité imprévisible.

Le Christ en majesté de Tavant (Indre et Loire, à quelques kilomètres au sud de Tours) est un des plus impressionnants que j’ai jamais vus. Malgré des couleurs qui tendent à perdre leur éclat, et de plus en plus à cause de la lumière trop vive à l’intérieur de l’édifice, il rayonne autant par l’apparat des ses atours que par l’humanité de son expression et de ses gestes mêmes. Il est manifestement l’oeuvre d’un artiste qui a ici donné le meilleur de lui-même, à sa façon, pour dire, rendre visible la légende de l’Incarnation dans toutes ses vicissitudes. D’un côté, l’hommage des anges et archanges, de l’autre la simple histoire de cet homme : l’annonciation, la visitation, la naissance déjà en partie effacée… La visitation est aussi touchante que celle de Saint-Lizier (Ariège) que j’ai souvent citée : un embrassement qui rapproche et unit les deux femmes sans les confondre, promesse d’éclosion et de commencement. Tout ce qu’il fallait dire, illustrer…

Tavant : 

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Les particularités de l’architecture romane sont mieux connues, en comparaison surtout avec les évolutions ultérieures du gothique qui façonne progressivement une figure plus ‘moderne’ de l’homme, je veux dire par là moins ancrée dans le mythe ou une hiéro-histoire, plus psychologique et plus inquiète de sa dimension sociale et historique. Je ne connaissais pas l’église de l’Abbaye aux Dames, à Saintes (Charente Maritime), et je m’y suis arrêté pour admirer le portail occidental et son exubérante guirlande de voussures.  J’ai voulu aussi photographier une nouvelle fois l’église Saint-Pierre de Moissac (Tarn-et-Garonne) et son célèbre portail méridional aux trumeaux magniquement sculptés : on en trouve un d’identique à Sainte-Marie de Souillac (Lot), dû à la même main sans doute, une inspiration fantastique dirait-on aujourd’hui. Mais je ne m’étendrai pas. Ces photos sont souvenirs d’émotions, la preuve ressentie que l’art vivant, même en racontant une histoire parfaitement codifiée, est la mise en oeuvre d’un pouvoir de création qui jaillit très en-deçà de toute condition historiée et s’élève bien au-delà de toute croyance catégorisée. C’est ainsi, la marque d’un infini inscrite dans l’image, d’un invisible rendu visible et signifiant plus que les énoncés du dogme.

Saintes :

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 Moissac : l’église et le cloître,

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(1) C’est ainsi que j’ai retrouvé un livre vraiment indispensable, qui m’avait beaucoup aidé dans mes recherches et pour le choix de mes itinéraires : L’art roman en France, d’Éliane Vergnolle (Flammarion 1994). De même l’admirable livre de photos de Frank Horvat et Michel Pastoureau : Figures romanes (Seuil 2001), un inventaire très riche et l’illustration de tout mon propos. On consultera aussi avec profit le site internet Art-Roman.net et celui de Lucien Martinot qui s’y trouve proposé : un photographe à qui l’on doit de superbes images des récentes restaurations de fresques des quatre églises romanes de la vallée du Loir. Les couleurs y sont reproduites à perfection.

((2) Je pense ici au livre de Jérôme Baschet : L’iconographie médiévale, (folio histoire inédit, 2008). L’auteur y ose la contestation de ses grands prédécesseurs, Mâle, Wirth, Panofsky, pour démontrer dans la mise à jour de fresques qu’il parvient à inventorier en ‘séries’, l’inventivité de peintres qui, tout en obéissant au dogme dont étaient gardiens leurs commenditaires, modulaient leur message propre suivant leur tempérament et celui du lieu, région, culture, en l’occurence le savoir-peindre d’un moment donné. Une variable humaine beaucoup plus importante qu’on ne l’avait jamais cru.