Les routes de l’été (2) : Barceló à Avignon

Miquel Barceló est un peintre de l’excès. Comme Bacon peint l’excès d’un sentiment, d’une émotion à nulle autre comparable, Barceló peint à la fois l’excès de la vie et l’excès de la vérité. Ce n’est pas rien. L’excès de la vie, parce qu’on éprouve à regarder ses oeuvres la même impression de présence qu’à regarder les paisibles images de Chardin ou, paradoxalement, les dessins torturés de Picasso. On a dit aussi que Barceló était peintre du temps, de tout ce qui passe, que le temps défait par simple usure, délitement, destruction physique brutale ou dévoration animale. C’est une façon de le voir et de le comprendre. Je prétends moi qu’il est peintre de la réalité, comme ces peintres de l’excès, d’une réalité surgissant dans l’excédence de l’être avec une force, une férocité inhumaine. Et je dis ‘la même impression’ qu’à regarder les plus grands, parce qu’il y est d’abord question de vérité pure, donnée à l’image, et conformément – on retiendra bien qu’il s’agit de fidélité à une forme, à ‘la’ forme – au jaillissement originel de la création. Il y a plusieurs images, plusieurs ‘maisons’ habitables de l’invisible, plusieurs tra-ductions de son excédence immensurable. D’où l’impression de monstruosité, de cruauté, d’inhumanité. C’est le choix de Barceló. Mais la vérité, j’y viens, est remède, guérison des blessures. Accéder au délire de Barceló, c’est accéder aussi à une sérénité, mais qui s’accorde en puissance : une plénitude devrais-je dire, vibrante, vivante, tous les cuivres de l’orchestre à la fois ! Excès de vie et excès de vérité, cette forme et cette couleur qui sont de Barceló seul, ensemble, pour l’exhaussement le plus haut de la manifestation : mon regard à la rencontre de ce travail-là, de cette oeuvre-là, réunis au dire de l’impensable, de l’indicible, en un seul cri ici, torrent de peinture et de sens pur.

J’ai parlé de cuivres, de fanfare, et j’ai lu dernièrement dans le Monde (20.07.10) l’article d’Emmanuelle Lequeux : Le retour sans fanfare de Miquel Barceló, qui marque bien, au contraire, une déception. C’est manifestement une journaliste qui prise avant tout le cabotinage, la provocation, chez Barceló, et qui reste hantée du souvenir de la performance de Barceló associé à Josef Nadj : Paso Doble, visible également dans une petite salle où un film est projeté, expression d’autant plus manifeste de cette violence qui brise et délivre, une expérience que j’avais déjà reconnue inédite et indépassable (12.05.10). Mais l’exposition que j’ai vue, la seule des trois à Avignon, à la Fondation Lambert (Hôtel de Caumont), me paraît à moi très complète et nullement décevante. Toutes les ‘manières’ et les thèmes de Barceló y sont déclinés : peintures, sculptures, céramiques, toutes utilisant des matériaux divers et souvent des plus inattendus, dans une rétrospective qui va de la Bibliothèque et de la barque de Ahab (1984) aux récentes ‘natures mortes’, ces tomates ‘non-comestibles’, ces oignons, ces poivrons, ces grenades, sans oublier les poissons, les mers étales d’une épaisse couche de peinture blanchâtre, une tête de crocodile peinte sur une toile pliée et soulevée à la forme du crâne, et ces étonnants paysages maritimes où tourbillonnent des nuages de pluie qui rappellent … Turner (?) Ce n’est pas toujours le cas dans les ‘rétrospectives’, on y voit l’unité de ton qui marque toute l’évolution de Barceló : un art de révéler, une fidélité aux réalités invisibles ou imperçues, et cette vérité qui proclame que la vie est surabondance et débordement, même dans les figures de mort qui interrogent encore, défient toujours, proclament indéfiniment l’empreinte d’un sens qui ne s’efface pas même dans la silhouette d’un squelette. Les urnes et les vases fissurés, brisés, éclatés, le disent aussi à leur manière : la forme du récipient comme telle anéantie, il reste une forme encore plus élémentaire, ce qu’on appelle même à tort l’informe, qui expose encore le jaillissement explosif de l’être et de la nature. Quant aux papiers ou aux toiles exposées, certains en partie dévorés des termites, c’est encore une idée de Barceló, bien à lui, et d’une telle portée dans ce contexte ! En opposant plâtre et bronze dans les mêmes sculptures, Barceló montre à l’évidence que ce n’est pas la noblesse du bronze, traditionnellement admirée, qui donne sa vérité à la sculpture mais la forme même, délivrée, agressivement ou scandaleusement adonnée aux volumes les plus inattendus, disons bien, les moins esthétiques.

Voilà Barceló comme on peut le voir à Avignon. Malgré la chaleur accablante de cette troisième semaine de juillet, cela méritait le détour. Comblé, j’ai pu m’éviter la presse des touristes au pied des murailles du célèbre Palais des Papes !!! Barceló suffit, sans équivalent !

Les illustrations suivantes sont toutes empruntées au très beau catalogue de l’exposition : TERRA MARE, publié par Actes Sud

numeriser0002.1280231505.jpg En pays Dogon

 

numeriser0005.1280231565.jpg Le coin du tableau…

numeriser0007.1280231609.jpg              numeriser0006.1280231586.jpg Poissons…

 numeriser0001.1280231487.jpg Aubergines

numeriser0003.1280231525.jpg Tomates             numeriser0004.1280231547.jpg Grenades

 

numeriser0009.1280309997.jpg Paysage maritime

 

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