La question de la représentation, retour

Publié dans Connaissance du matin le 14.08 2008

Retour, répétition, je me sers de ces petits mots pour revenir à des ‘questions ouvertes’, sans fin… J’entends par là des questions qui fondent une continuité intellectuelle d’interrogation et d’investigation, auxquelles on ne cesse d’apporter des réponses, sans en trouver jamais de définitive, si bien que ces réponses appellent de constants approfondissements et un éclairement sans fin. La ritournelle des concepts (et des convictions changeantes) peut finalement lasser, frustrer, jusqu’à provoquer le désir de répudier la question, d’adopter une attitude ouvertement ‘agnostique’ et récusatrice. Professeur de philosophie il y a des années, j’ai révolté des élèves quand, après deux mois de cours passé au chapitre de la conscience, je concluais en disant que cela restait une ‘question ouverte’ ! Néanmoins je tiens beaucoup à présenter ainsi une problématique sans âge et à prétendre que, sans la curiosité philosophique qui les aborde – pour une issue, peut-être, exclusivement personnelle finalement – on reste à jamais coulé dans la nuit de l’ignorance.

En matière d’art, chapitre central de l’esthétique, et avant même la définition de cette discipline, la question de la représentation est essentielle, qui est celle de l’imitation qui nous renvoie à Platon et à la critique d’Aristote. Cette fois encore, je ne me risquerai pas au rappel de tous les aspects de cette question si richement informée mais, comme je l’ai déjà dit, reprenant un mot du peintre Balthus, la question de la représentation renvoie à celle de la présentation, qui est procès de la création même et pour préciser : la mienne, en qualité de ‘créateur créé’. La présentation s’instaure dès ma perception, dès cette capture perceptive dont on sait bien qu’elle est aussi un jugement perceptif, bien éloigné de la pure sensation. Mais la présentation passe inaperçue, parce que devenue si habituelle, si commune au courant quotidien ; qui pourtant se produit à chaque fois, à chaque instant lorsque nous venons à la rencontre d’un monde et que nous nous éprouvons nous-mêmes alors vivants-conscients. Ma réponse était simple, formulée dans ma note sur la mission de l’art du (20.02.07) : l’art rappelle qu’il y a création quand il y a perception et que l’image qu’il ‘représente’ cette fois si différente de l’habituelle, est une autre, nouvelle présentation destinée à forcer notre attention, à l’éveiller, à lui rendre ses forces et son dynamisme formateur, à proposer une image du monde rédemptrice de l’objet et de nous mêmes, sujet, ‘le’ sujet.

J’ai retrouvé prise dans une relecture de Malraux (La Création artistique I, in Les Voix du silence ) : S’il advient que l’artiste fixe un instant privilégié, il ne le fixe pas parce qu’il le reproduit mais parce qu’il le métamorphose. Un coucher de soleil admirable, en peinture, n’est pas un beau coucher de soleil, mais le coucher de soleil d’un grand peintre – comme un beau portrait n’est pas d’abord le portrait d’un beau visage ; et il y a plus de nuit pascalienne dans telle face de Rembrandt que dans tous les nocturnes…. Le sens de ces paroles était enrichi d’une autre réflexion, plus lapidaire, un peu plus loin dans le Création artistique II : Ce qui fait l’artiste, c’est d’avoir été dans l’adolescence plus profondément atteint par la découverte des oeuvres d’art que par celle des choses qu’elles représentent, et peut-être celle des choses tout court… Malraux, parlant de représentation, reste prisonnier du vocabulaire habituel mais il a réglé son compte au vieux préjugé attaché au concept de mimésis qui occupe une bonne partie de la littérature. Si les choses elles-mêmes comptent si peu, deviennent réellement secondaires, c’est que l’art se préoccupe d’abord d’établir un rapport de connaissance, de suggérer une vérité que la sensation pure n’accorde pas seule et que la sensiblité éprouve en un tout autre registre, un autre plan d’humanité, de vie. Cela m’a rappelé la célèbre distinction établie par Kant entre beauté libre et beauté adhérente, dont l’importance m’avait échappé jadis : La beauté libre ne présuppose aucun concept de ce que l’objet doit être : la beauté adhérente suppose un tel concept et la perfection de l’objet d’après lui. Les beautés de la première espèce s’appellent les beautés (existant par elles-mêmes) de telle ou telle chose ; l’autre beauté, en tant que dépendant d’un concept (beauté conditionnée), est attribuée à des objets compris sous le concept d’une fin particulière… Dans l’appréciation d’une libre beauté (simplement suivant la forme) le jugement de goût est pur… (Critique du jugement) Nous sortons du vieux débat opposant art et technique, autrement dit idéalisme pur et réalisme. C’est une fois de plus remonter à la querelle opposant disciples de Platon et d’Aristote, querelle d’école, puis rivalité d’influences jusqu’à nos jours, jusqu’aux découvertes de Kandinsky, aux premiers essais de la ‘déconstruction’ cubiste.

Il y a des précisions utiles à dire, que l’on doit aux travaux récents. Je me souviens par exemple du séisme provoqué par la publication de la thèse d’Aubenque, en 1962, qui ruinait l’anti-aristotélisme de Brunschvicg ! Aristote a corrigé Platon en le complétant, et ceci pour éviter les excès d’un dualisme idéaliste portant trop vite au mépris du monde et de soi-même. Cet excès-même, contrairement à certaines légendes entretenues sur le dualisme gnostique, était dénoncé dans les écrits de Thomas ou Philippe que j’ai cités, notamment ceci : certains voulurent entrer dans le royaume des cieux en se moquant du monde, ils en ressortient, ils n’en étaient pas dignes. Ou encore : Certains plongèrent dans l’eau (de l’esprit, de la résurrection) Quand ils en remontèrent ils reconnurent la Présence en tout. C’est pourquoi il n’y a rien à mépriser…(Evangile de Philippe, trad. de J-Y Leloup ). Aujourd’hui les travaux de la phénoménologie contemporaine, depuis Heidegger, et ceux précisément de Merleau-Ponty – je renvoie autant à Signes qu’à ses dernières publications – Loreaux (La Création), Maldiney (Ouvrir le rien, l’art nu ), qui visent toujours à anéantir les prétentions d’un platonisme d’école, tendent à montrer que l’idée, non seulement habite le réel sensible, mais qu’elle en est pour ainsi dire l’esprit vivant, qu’elle le féconde, qu’elle lui confère la réalité par l’unité invisible d’un Absolu (appelé être ou non-être, il importe peu finalement) ; sa visibilité propre en une certaine cohérence de perception que la science contemporaine a su enfin mesurer, science physique et sciences humaines concordantes. Nous sommes loin aussi de l’eidos grec, bien sûr, et même du transcendantal kantien, mais le concept positiviste de la chose nue, en soi, a été abandonnée et selon moi, nous nous retrouvons plus près des croyances de Jean Scot Erigène que de celles de Renan ! On peut dire à la limite qu’une conception entièrement neuve de la beauté rejoint celle, neuve également, d’une spiritualité, mais dégagée des formulations qui commandaient la pensée et l’oeuvre des plasticiens jusqu’aux découvertes de l’abstraction. Mais quelle peut être la commune émotion, si toutefois commune parce que justement esthétique, que j’éprouve, ici, en regardant la Pietà d’Avignon, là, un auto-portrait d’Eugène Leroy ? Exemples que je choisis précisément ’sans commune mesure’ possible ?

Avant de lire cette page plus contemporaine de l’histoire de ma question, je reviens aussi sur la notion d’empathie que l’on doit à Worringer, toujours cité dans les manuels sans qu’on sache bien pourquoi, ni dans quelle perspective. Dans son livre publié en 1908, Abstraction et Einfülung, la thèse défendue conduit à traduire ce mot par empathie pour désigner un sentiment qui nous unit, voilà le plus important, à une nature qui ne se définit plus par la ’surface visible des choses’ ; un sentiment, panthéiste dit-on alors, que l’oeuvre éveille parce qu’elle n’est pas la représentation d’un objet ou d’une scène mais la révélation d’une réalité plus riche, cachée ou sous-jacente, et plus substantielle. C’est à la même époque que Kandinsky va révolutionner la peinture par ses premières compositions abstraites, par ses écrits également, qui vont anéantir le préjugé réaliste. Mais pour en révéler le sens profond, il faudra attendre le livre de Michel Henry qui leur est consacré et dont le titre est tout un programme : Voir l’invisible (Ed F. Bourin 1988). Je vais me limiter ici à la thèse de Michel Henry sur l’essence de l’art. (…) d’être représentée la vie perd ce qu’elle est, l’immédiation pathétique où elle trouve son bonheur… l’art n’est pas plus une mimésis de la vie qu’il n’est celle de la nature… il n’y a art que pour autant que la vie ne s’y propose jamais à titre d’objet… c’est parce que la vie n’est jamais pour elle-même un objet qu’elle peut et doit former l’unique contenu de l’art et de la peinture – pour autant que ce contenu est abstrait, est invisible. Nous y revoilà : à partir d’une critique de la représentation qu’il identifie à une objectivation, une chosification, Michel Henry conteste toute image qui serait celle d’un objet, mais plus encore, comme si la perception d’un objet n’était plus évocable dans une langue de l’art, comme s’il n’y avait de perception juste de l’objet qu’en conscience spirituellement éveillée, toujours en intériorité, jamais sur le ‘devant’ d’une pré(s)entation, a fortiori d’une re-présentation. Toute peinture d’un objet, fût-elle impressionniste ou cubiste (qui contestait le réalisme des écoles précédentes, Courbet ou même Corot), aussi éloignée fût-elle de la perception ordinaire, dans son souhait de pré(s)enter l’objet, manquait la vie de l’objet, toujours, et ce qui lui donne à être en vue. Il n’est d’art possible qu’en langage abstrait !

L’art ne représente rien : ni monde, ni force, ni affect, ni vie… Parce que la vie n’est pas un état, mais devient selon le procès de son inlassable venue à soi, il est besoin de l’art… La peinture fait voir… en tant quelle rend la vision à elle-même, accroît sa capacité de voir… L’art est un fait de culture et la culture est le procès par lequel la vie réalise son essence éternelle… de s’accroître de soi… de pousser à son terme chacun des pouvoirs qui la constituent. Ce sont ceux de la sensibilité que l’art prend en charge… Et l’abstraction seule en est capable, l’élimination de l’objet et des significations objectives et pratiques qui le constituent, tandis que la figuration cède toujours à représenter le ‘monde des choses en soi’ transposant ainsi dans le domaine de l’art les présupposés du scientisme. Michel Henry est néanmoins prêt à reconnaître dans la représentation d’un évènement purement mythique, irréel en vertu des normes réalistes, grâce à des procédés de mise en scène illustrés notamment par le choix de couleurs, une allégorie de cette Force en mouvement ; ainsi dans la Résurrection du rétable d’Issenheim peint par Grünewald (au Musée Interlinden de Colmar). Qui ne serait emporté par l’émotion à la vue de cette auréole de pure lumière, jaune, puis rouge, puis verte ? Mais pourquoi admettre cette exception, comment reconnaître une unité d’élan et de révélation rapprochant la peinture du Maître allemand et celle, purement abstraite, de Kandinsky ? J’ai partiellement abordé cet aspect de la question dans ma note : Désigner ou prouver ? (Jeudemeure du 08.12.09) Il faudrait donc étudier le rôle spécifique de la couleur dans la picturalité même, repartir des thèses de Goethe par exemple, aller jusqu’à l’anthroposophie de Rudolf Steiner. J’irai jusque là peut-être dans une note spécialement dédiée à la couleur. J’en reste à dire que c’est le seul concept de représentation qui nous perd, et sa définition étroite d’une copie de l’étantité d’objet posé devant nous. Si l’objet n’existe vraiment que dans la vision que j’en ai, ici et maintenant – je reviens là aux thèses de Stephen Jourdain – que je construis moi-même, avec mes savoirs sans doute, avec ma sensibilité, d’abord, c’est tout différent. Le peintre capable de délivrer une présentation neuve et originale délivre au même instant une autre lumière du monde, manifeste cette puissance de la vie qui sourd en moi et illustre la création d’un monde !

Je vais donc répéter mes citations : Chardin, Cotàn, Morandi, de Staël dont je suis sûr, mais d’autres encore que j’hésite à énumérer, tous capables de bouleverser ma subjectivité, ma vie. Je cite chez Morandi et de Staël, plus libres, plus hardis, ce passage de la figuration réaliste à l’abstraction : aquarelles de l’un, cette cafetière, ces flacons, ces bols ; les bouteilles de 1954 de l’autre. Expliciter la différence, sans séparation : l’absolu en art. Mais les premiers impressionnistes savaient aussi : l’humble Eugène Boudin lui-même savait, qui espaçait ses touches de pinceau au point de ne plus ‘représenter’ personnes ou animaux, taches de couleur révélant un monde en vie, bien présent, à tout jamais sous nos yeux. (Musée A. Malraux au Havre) Finalement, quand Cézanne ‘inachève’ – j’écris ce mot barbare pour souligner son intention, volontaire – ses dernières aquarelles, les ponctuant de larges ‘trous’ blancs, il accomplit ce miracle de faire voir une image plus intensément évocatrice, une totalité débordant son apparente objectivité, paradoxalement par l’effacement d’une partie de ses constituants naturels, visibles. Ni l‘objet, ni son image, ne peuvent être entièrement exclus. Ils doivent être refondés ontologiquement, réintroduits dans la sphère du sujet, au centre de cette circonférence qui englobe tout parce qu’elle est d’esprit pur (et de vie) conjugué à la première personne. Je veux dire et répéter le plus incroyable : la matérialité elle-même est idée vivante et toute concrétude est luminescente, et j’ai écrit une fois lumen-naissance comme genèse de toute création, et humaine naissance. Ne pas effacer l’objet : simplement le désobjectiver, l’extraire de la perception qui en fait une chose et le rendre au règne le la Vie. Mais la rivalité des concepts comme réel, abstrait, des antithèses logiques, doit être déjouée, et une autre vision du monde engendrée.

Finalement le Beau nous instruit de la réalité du monde, et de sa vérité en tant que présentation, indissolublement liées aux modes, à la praxis d’une subjectivité ‘agente’, toutes irrécusables. Il ne s’ajoute pas : c’est nous qui modifions notre vision, et le peintre nous en donne de nouveaux indices, les siens, qui deviennent les nôtres… Il ne vise pas à nous exclure du monde ‘naturel’. Nous savions déjà qu’il peut nous le faire admirer, aimer ; apprenons aussi qu’il puisse nous initier au regard de l’être qui l’informe ; dans le langage de la tradition, à la sublimité de la lumière qui l’éclaire et le révèle pour notre bonheur. En ajoutant un concept qui m’est cher, je dirai que le Beau réalise une certaine conjonction de réalité et de vérité, c’est à dire de fidélité à l’idée, dans le procès éternel de la co(n) naissance.

Juste un instant (22) : le visage chez Michel Henry

Avant de publier mes ‘retours’ sur Maître Eckhart et Michel Henry, avant d’examiner de manière plus approfondie la question de l’immanence chez ce dernier, je voudrais m’arrêter un ‘instant’ sur la question du visage, quelques précisions apportées par Michel Henry dans une conférence de 1996 (1) où il avait abordé cette question en relation avec la philosophie de Lévinas (2). J’y trouve un intérêt renouvelé aujourd’hui après la publication de quelques observations suivant ma visite à la dernière exposition de Jean-Charles Taillandier à Lunéville (3). Le sujet est étroitement lié aussi à la question de la représentation sur laquelle je reviens dans la prochaine note. Mais tout se tient, avec mes observations sur le vitrail, les regards du Fayoun etc… Quelle est la duplication, ou réitération, d’Un Seul dans le procès de la création, et quels sont les degrés de légitimité, de ‘vérité’ dans le procès proprement dit de l’imagination ? Comment manifester la présence de la vie sans distorsion d’image, par quelle étincelle (dans quel oeil ?) par une présentation qui révèle sans cacher, manifeste en exhaussant ?

… quel est le statut phénoménologique du visage ? Pour moi la vie est sans visage. Je crois qu’il y a une altérité fondamentale dans la vie. L’egologie est dépassée, dans la mesure où il y a une naissance transcendantale de l’ego. Je ne pars donc plus de l’ego cogito, comme Descartes, mais je soutiens que l’ego a été apporté en lui-même. C’est la théorie de l’ipséité : l’ipséité n’est pas du tout une egologie, on ne peut pas confondre ipséité et ego, parce que l’ego n’est un ego que sur le fond d’une ipséité à lui-même et dans lequel il n’est pour rien. Autrement dit, il n’y a d’ego et de moi que par une ipséité fondamentale qui est le Soi, et qui est le Soi de la vie.

La vie – la Vie absolue, la vie qui s’auto-génère, qui est la vie dont parle Maître Eckhart, la vie qui s’auto-affecte en un sens radical -, en s’éprouvant soi-même, génère en elle une ipséité. Dans cette ipséité, et par elle, sont possibles de multiples moi et de multiples ego… Si l’on dit que l’homme est un animal « rationnel » on se heurte au fait que la raison est impersonnelle et en plus elle est sujette à caution car on peut concevoir d’autres raisons que la nôtre… Il y a d’autres mondes possibles. Il y a d’autres structures d’appréhension des choses. Mais ce n’est pas le cas pour le Soi, parce que le Soi est quelque chose qui se rapporte à soi absolument et selon une relation infrangible qui ne peut être autre que ce qu’elle est…

Il y a bien une transcendance au sens traditionnel, mais cette transcendance n’est pas du tout ek-statique, elle est la relation, impensée jusqu’à présent, du vivant à la vie, qu’on peut lire comme l’épreuve que le vivant fait de la vie, qui est, au fond, l’épreuve que font tous les mystiques et que les gens vivent sans le savoir. Ils vivent cette épreuve parce qu’ils ne sont rien d’autre que cela, mais ils la vivent sans le savoir parce qu’ils vivent dans l’hébétude, dans une espèce de fascination à l’égard du monde de l’aliénation radicale, dans un état que le monde moderne accroît vertigineusement avec les médias, ces images qui sont l’anti-art. Car l’image de l’art, c’est la résurrection de la vie en nous.

(1) Je cite à nouveau Auto-donation, (Art et phénoménologie de la vie, page 163) dans l’édition Prétentaine de 2002.

(2) Emmanuel Lévinas (1906-1995), dont la famille avait été entièrement anéantie par la persécution nazie, pose le problème du mal comme le plus irrécusable, une tache indélébile de la nature humaine. C’est le visage de l’autre par contre, son regard, qui, en m’interrogeant, me dévisageant moi-même, peut me rappeler à ma propre responsabilité, à la transcendance et m’engager à un possible salut.

(3) Le travail de Jean-Charles Taillandier, gravure et peinture associées, présente l’intérêt exceptionnel de rendre vie à des visages anonymes qu’un art baroque bien dépassé avait condamnés à l’oubli. On trouvera toutes explications et illustrations à l’adresse suivante :

http://dessins.blog.lemonde.fr

Les routes de l’été (4) : à Sarrebourg, Chagall, les Coptes

A Sarrebourg (Moselle), c’est pour Chagall qu’il faut s’arrêter, son immense vitrail en célébration de la Paix – et, de plus en ce moment, pour une exposition temporaire des trésors d’art copte prêtés par le Louvre, dont deux portraits du Fayoun… Impossible d’associer ces deux émotions esthétiques : si, en vérité, mais je ne veux pas m’exposer à des critiques trop faciles puisque les images données ici en exemple semblent si éloignées les unes des autres. Dans le cas du vitrail, un immense vitrail de 12 m de haut qui occupe toute une façade de la Chapelle des Cordeliers, Chagall lui-même nous avertit dès l’entrée qu’on devra le juger sur les « formes et les couleurs… et non sur le langage symbolique utilisé… » Le vitrail dépeint un Arbre de Vie, mais en effet, c’est bien le mot, c’est l’accord de la couleur et de la lumière qui opère ici, et bien plus que la multiplicité des silhouettes profilées qui sont empruntées aux fables de la Bible et du Nouveau Testament. Compte tenu de la surface totale du vitrail, c’est un rythme, un élan qui s’imposent au regard, comme le jaillissement et l’éclosion de ce bouquet en grappes roses et bleues abritant le couple primitif, nu et enlacé, très émouvant de jeunesse et de pudeur réunies.

Le vitrail de Chagall 2010_08232007_08032007_0803200001.1282660584.JPG Arbre de Vie

J’avais publié des notes précédemment sur les vitraux de Chartres, Rouen, Reims, et les vitraux de G. Braque et R. Ubac à Varengeville sur Mer (Seine-Maritime). Ici la féérie s’accroît en s’offrant exclusivement dans cette chapelle vide de toute autre présence que celle de ses vitraux -quelques autres plus petits, avec encore la signature de Chagall ornant les murs latéraux. Je veux le redire : en dépassant l’acception courante de l’art par cette émotion esthétique si spécifique, le vitrail fait voir une image à seule fin de révéler de la lumière, la puissance créatrice de la lumière. Bien étrange objet le vitrail : de l’extérieur, avant que la lumière ne traverse, sur ce plan qui apparemment lui fait obstacle, qui ne réfléchit rien en tout cas, il expose un gris informe et même moins remarquable que la pierre qui l’encadre – pierre de grès rose à Sarrebourg, élément et couleur robustes ! De l’autre côté, à l’intérieur, la lumière qui traverse l’image et lui donne vie semble en même temps s’y cacher. Mais c’est au premier degré, à première vue, car il est une autre évidence qui s’impose très vite : que c’est une pure lumière qui anime le vitrail et que la scène colorée qu’il offre à la vue est légende, ostensoir de lumière et n’est que cela. Après l’évidence sensible, une sorte de miracle déjà, l’évidence intellectuelle : que l’essence habite l’existence et que c’est bien d’inhabitation qu’il s’agit. S’il y a distance, elle est dans ce cas métaphysique mais pas réelle. Il n’y a de connaissable, mais au sens de ce qui s’éprouve, d’émotion et d’intuition, que d’essence existenciée, et que tout ce qui ‘est’ ne paraît que par cette inhabitation secrète, substantielle, cachée à première vue mais nullement inaccessible, manifestée de fait par cette opération, cette présentation.

Tissages coptes : aigle, grenadier, poissons (6ème, 7ème siècle ap JC)

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Occultation, révélation comme par jeu, et j’en viens à ‘je’, finalement l’opération, lorsque je fais le saut sémantique, l’opération la plus secrète et la plus visible de toute la création, puisque c’est de cela qu’il s’agit. La réalisation personnelle, celle qui donne à être et à voir en connaissance du matin, c’est celle qui fait de moi, de mon existence dois-je préciser, un vitrail de l’Absolu infigurable dont je sais uniquement, j’imagine, qu’il veut se co-naître. L’art illustre cette vérité si haute qu’on peut formuler ainsi après Paul Klee : il ‘rend visible’, en ajoutant cette précision qu’il s’agit à la fois d’essences pures, et d’existences manifestes que la beauté rend aimables en conférant à cette visibilité un éclat que l’habitude a éteint dans l’expérience courante. La beauté irradie le ‘plus’ que nous avons désappris à voir, à la suite des fatigues, des répétitions, de l’inadvertance. Elle donne à voir d’un ton nouveau une figure qui peut être à peine ressemblante au connu, favorisant la perception d’un objet qui paraît alors radicalement autre, dépourvu de banalité ou de vulgarité, jamais repoussant. L’allégorie ou le symbole sont devenus bien secondaires, comme les mots auxquels ils se destinaient à donner un nouvel éclat. C’est le jeu des ‘formes et des couleurs’ qui parle seul ici, au gré des heures du jour et dans la variation d’un ciel perpétuellement changeant. J’entendais une fois une artiste contemporaine se moquer des peintres encore appliqués à ‘faire’ des bouquets : celui de Chagall, sous mes yeux, s’éclaboussait lui-même de toutes les figures qui l’entouraient, mais toujours par la seule force des couleurs animées de lumière.

2010_08232007_08032007_0803200034.1282661479.JPG        2010_08232007_08032007_0803200032.1282661460.JPG fresques murales

Alors, j’y viens quand même, quelle association possible avec cet art copte exposé au Musée de Sarrebourg ? Il n’y a pas de ‘commencement’ de l’art, je l’ai écrit aussi. L’art commence avec l’homme, il y a 15 000 ans et sans doute plus. Il y a cependant des mutations, des inventions, des régressions parfois – toute l’histoire des hommes, partout – qui le rendent passionnant à observer en vie, en évolution et souvent, ne l’oublions jamais, associé à un artisanat, à la fabrication des objets du quotidien. L’art copte est un art provincial, hellénistique, mi-grec, mi-romain, mais surtout pétri d’influences égyptiennes pré-alexandrines : un art chrétien enfin. Il propose des objets qui appartiennent au culte (les dieux, les ancêtres, puis les personnes du Nouveau Testament, saints, martyrs…), des objets utilitaires (artisanat, agriculture, vie domestique) et, plus raffinés, des bijoux, des tissus, des toilettes même, révélant tous une grande maîtrise de l’outil et des matières. Pierre, métaux, étoffes sont ouvragés avec un savoir-faire moindre qu’aux grandes époques de l’antiquité égyptienne ou gréco-latine, mais ici, dans cette région de la Basse-Egypte, avec des raffinements propres, une élégance et une intelligence de la composition, un esprit même tout à fait incomparables. Un esprit – et voilà cette comparaison avec toute inspiration d’un art qui dépasse la visée utilitaire ou platement imitative – c’est ici un ensemble de traits, de figures, ‘formes et couleurs’ qui façonnent une image complexe et vivante, profondément animée, d’humanité et de culture. L’art du tissage (lin et laine), de la peinture (fresques murales et les célèbres ‘portraits’ peints sur bois qui sont les ancêtres de l’icône) atteint des sommets. Certains y verront des traces de maladresse, une inspiration trop rustique : ce sont pourtant des images d’une éloquence immédiate, et qui nous parlent directement par-delà les siècles. Le regard des portraits du Fayoun, c’est le regard de l’impérissable, non point ce qui échapperait à un destin mortel, mais ce qui le dépasse, franchit la limite natuelle et nous défie des siècles plus tard par l’illustration d’un « je suis » admirablement modulé par la seule lumière d’un regard qui ne s’éteindra jamais.

2010_08232007_08032007_0803200029.1282660761.JPG         2010_08232007_08032007_0803200004.1282660634.JPG Portraits, 2ème, 3ème siècle ap JC

(1) J’ai pris moi-même les photos proposées ici en illustration, rendues un peu floues parfois par les vitrages de l’exposition au musée. Dans la chapelle il était interdit de photographier Chagall et cette fois-ci… je n’en ai pas tenu compte !

Juste un instant (21) : « comme » un devoir de vacances

Mes précieux amis lecteurs m’ont tous écrit !!! Cette histoire de ‘rêve’ les a  éveillés. Alors je poursuis maintenant sur ma lancée, proposant d’autres mots, mais pour écarter un peu plus des mots et de leur tyrannie – tyrannie logique – et pour entraîner vers cette expérience unique du précédent. Ce sont mes mots cette fois : « le précédent absolu de tout ce qui existe », où moi-source et/ou l’Absolu premier moteur semblent ne faire qu’un dans la manifestation même de leur différence initiale. Je cite cette fois Michel Henry :

« … ma conception de la subjectivité (ne peut être) assimilée à la notion traditionnelle de ‘personne’. Dans la perspective classique en effet celle-ci apparaît comme une réalité autonome. Alors qu’à mes yeux, désormais, si la subjectivité est certes une ipséité, ce moi m’apparaît en réalité comme fondé dans la vie ; et c’est parce que cette subjectivité s’auto-éprouve elle-même qu’un moi peut à chaque fois prendre naissance en elle, se fonder dans un événement qui le dépasse. Je ne suis pas une sorte de monade qui serait sa propre origine, mais je suis plutôt comme un nageur dans la mer. Je suis porté par la vie. Ce point est difficile à concevoir. Certes, tout ce que j’éprouve est moi-même et cependant ma passivité à l’égard de moi-même implique nécessairement la présence d’un Fond qui me porte. L’idée de Déité chez Maître Eckhart pourrait l’éclairer. Une sorte de présence me fait être moi et ne peut s’accomplir sans que je sois – Eckhart disait que, si je n’étais pas, Dieu ne serait pas. Sa structure même fait que je suis engendré et porté par elle. Le moi n’est pas un naturant mais un naturé. Ou plutôt il est sur le trajet d’un naturant à un naturé, et c’est pourquoi il s’éprouve soi-même… »

Auto-Donation, page 72

Il y a un point litigieux : cette apparente confusion entre la vie, comme la biologie l’étudie, et la Vie, Absolu que les gnostiques appellent eux-mêmes le Vivant : « Le Père le Vivant… » Mais on retrouve ici la notion de double dimension, d’amphibolie qui caractérise notre condition : créateur-créé. C’est essentiel à comprendre, à réaliser. Ici, Michel Henry emprunte son vocabulaire à Spinoza (‘naturant’, ‘naturé’)… Je n’hésite pas, quant à moi, à remonter à une plus ancienne tradition, révélation encore méconnue, celle de Jean Scot Érigène : « créateur-créé » pour dire l’homme. Mais ici, on ne s’arrête plus aux mots, ici, l’Esprit souffle.

PS : Je reviendrai très prochainement sur Michel Henry et Maître Eckhart…

Juste un instant (20) : Nisargadatta, dernier mot

J’ai encore trouvé de l’incompréhension dans ce que j’écrivais dernièrement. Je reviens donc compléter mes citations de cet entretien 29 paru dans Je suis. C’est court et cela porte encore sur cette notion de rêve sur laquelle le Maître revient une dernière fois.

« Question : Le rêve est un produit de la pensée ?

 Réponse : Tout n’est que jeu de pensées… » (page 132)

C’est la thèse principale, très contestable, je l’ai bien assez dit, de l’éveil oriental… Par ailleurs, comme Nisargadatta l’a souvent précisé lui-même, si les mots contribuent à nous éclairer, ils provoquent aussi beaucoup d’incompréhension, entraînant même parfois aux pires confusions. Surtout les recours à la comparaison, à la métaphore. Le rêve ici, et c’est déjà ambigu, désigne à la fois la manifestation originelle, la création voulue du Seul afin de se co-naître, de s’éprouver lui-même au miroir de ses créatures – et il y a déjà tant à dire – et aussi ma propre imagination qui crée un monde irréel, pure représentation ajoutée, faite de jugements de réalité et de vérité totalement illusoires. Si bien que je suis toujours au contact d’un rêve, le monde comme rêve de Dieu même, ou bien mon rêve propre, l’ensemble de mes croyances, de mes convictions. 

Mais pourtant ce rêve, ces pensées n’en sont pas, du moins pas tels que nous voudrions le croire maintenant pour les effacer de notre esprit, les congédier hors du théâtre quotidien de notre existence. Ne nous fions plus à ce mot. Bonheur ou malheur s’éprouvent de telle façon qu’ils ne se dissipent pas si aisément : le premier tant désiré et si passionnément goûté, le second assez puissant pour nous hanter et nous affliger sans recours. C’est qu’il n’y a pas là que rêve et pensée. Il y a bien cette ‘réalité’ qui nous résiste, ces ‘choses’ qui procurent du plaisir ou de la peine. Il y a aussi une objectivité du monde, irrécusable. Et notre épreuve du monde, notre ‘ressenti’ comme on dit maintenant souvent à la légère.

C’est que s’il n’y a pas monde sans conscience qui l’accueille et le fait sien, il n’y a pas non plus de pure pensée capable de se détacher au point de répudier le monde, ou de se répudier elle-même comme elle s’efforce de s’en croire capable. Et il y a le désir qui est monde, mon monde ; et la potentialité de tout ce qui va s’apparaître dans une histoire autant personnelle que collective. En fait, puisqu’il y a bien quelque chose qui appartient à l’ordre des faits irrécusables, il y a bien un monde qui est peut-être le rêve d’un dieu – et il y a mon monde qui est à la fois tous mes rêves, ceux qui sont légitimes (comme chez l’enfant qui se raconte des histoires) et ceux qui ne le sont pas : la volonté de faire coïncider une représentation avec l’unique réalité et son unique vérité. C’est là que j’erre de mensonge en mensonge au royaume usurpé de ma représentation elle-même inspirée par mes désirs et ma volonté. Et ces deux mondes sont si proches, à ce point calqués l’un sur l’autre, qu’il est bien difficile d’empêcher l’un de cacher l’autre, de s’abriter sous ses traits ou ses faux semblants, de démêler une réalité de l’autre et finalement une vérité légitime, si telle est qu’elle puisse exister.

C’est une autre question encore, et c’est la grande question. Elle se rapporte à la création. Ce dont je parle sans cesse n’est-ce pas ? Faites passer ou repasser le disque. Que devrais-je ajouter maintenant, quel éclairage supplémentaire ? Dans l’entretien suivant (30) Nisargadatta avertit que « c’est le sérieux qui apporte la libération » (p. 133) : ni la théorie, ni les mots, ni aucune adhésion à eux. Le « sérieux total », dit-il, est « sincérité », « honnêteté », « intégrité »… Oui. J’ai souvent cité l’Apocryphe qui ajoute : « Sans ‘cela’ en vous… » qu’il faut bien entendre comme une intelligence spirituelle particulière capable de vous faire voir que tout arrive maintenant – oui, toute la création se conjugue au présent – et qu’il faut y voir à l’oeuvre un dieu caché, et moi-même, à la fois totalement libre et conditionné, déterminé même, incertain, défaillant. Voir tout cela à la fois, maintenant. C’est effectivement une autre question, la grande question, la « grande affaire » et tout simplement votre affaire.

Juste un instant (19) : Nisargadatta, encore

A la suite de l’instant précédent (18), on m’a écrit pour me demander à la fois d’ajouter un complément à cet extrait de l’entretien (29) avec Nisargadatta, et de préciser mon intention d’établir cette convergence entre une vision de non-dualité et celle qui, au contraire, veut préserver la personne désignée comme créature, mais aussi Fils – chacun de nous est un unique moi – et responsable de la création, à la fois de son authenticité et de son exhaussement. Nisargadatta, d’abord :

« Question : Tout cela n’est qu’une question d’imagination. L’un imagine et rêve, l’autre imagine qu’il ne rêve pas . N’est-ce pas pareil ?

Réponse : Pareil et pas pareil. Considérer de ne pas rêver comme un intervalle entre deux rêves fait partie, naturellement, du rêve. Ne pas rêver comme conséquence d’une saisie stable et ferme de la réalité et de la pérennité de ma présence au sein de cette même réalité n’a rien à voir avec le rêve. Dans ce sens-là, je ne rêve jamais et jamais je ne rêverai.

(…)

Q : Si je commence à rejeter toutes choses parce qu’elles ne seraient que rêve, où cela me mènera -t-il ?

R : Quel que soit le lieu où cela vous conduira, ce sera un rêve. L’idée même d’aller au-delà du rêve est illusoire. Pourquoi aller quelque part ? Contentez-vous de réaliser que vous rêvez un rêve que vous appelez le monde et cessez de chercher des portes de sortie. Votre problème, ce n’est pas le rêve, c’est que vous aimez une partie de votre rêve et que vous détestez l’autre. Aimez-le en totalité ou pas du tout et cessez de vous plaindre. Quand vous verrez le rêve comme tel, vous aurez accompli tout ce qui avait besoin d’être fait. »

Je voudrais maintenant souligner ceci : « Votre problème, ce n’est pas le rêve, c’est que vous aimez une partie de votre rêve et que vous détestez l’autre« . C’est ce qui rapproche tellement de Stephen Jourdain : le rêve, quelle que soit sa nature, son origine, semble bien une émanation de la puissance créatrice originelle : il dispose bien d’un certain coefficient d’êtreté. Nisargadatta dit même : « réalité prêtée… » La comparaison est bonne jusqu’au bout, ce rêve est ‘vrai’ tant que vous rêvez, tant que vous y croyez … en rêve. Et pourquoi pas ? Mais il se produit un évènement secondaire aux conséquences considérables : j’aime plus une partie de mon rêve, je la valorise plus, je m’y attache. C’est-à-dire que je lui confie une part supplémentaire de réalité, de vérité (parce que je justifie ma préférence) et de légitimité. Ce mouvement de logique pure, cette mentalisation qui va séparer un plus-être d’un moins-être, le qualifier au détriment de l’autre ; c’est ce que Stephen Jourdain appelle la ‘deuxième création’, rêve qui deviendra cauchemar à cause même de la fausseté de sa représentation, elle même résultant directement de l’usurpation de réalité qui lui donne naissance. Voilà bien ce qu’il faut ‘réaliser’ !

Le rêve est la création même. C’est pourquoi j’ai voulu m’arrêter ‘un instant’ sur cet entretien. La fatalité du malheur ne s’y inscrit pas automatiquement. Et si l’on en croit Stephen Jourdain, bien au contraire, c’est un jeu auquel on peut s’adonner en toute innocence – comme un jeu d’enfant, oui. Le malheur survient quand nous usurpons le pouvoir créateur pour ‘affirmer’ : vérité de l’empirie la plus grossière, vérité inspirée de magie ou confortée de vérification scientifique, c’est une expérience limitée aux pouvoirs de ma conscience humaine, non point tant limités que spécifiés à l’intérieur d’une sphère de phénoménalité que je peux explorer… sans au-delà concevable. Je transgresse, je me perds et je vais à la peine d’une déréliction infernale. C’est tout. Mais le rêve est la création même, l’oeuvre de l’imagination créatrice dont le Seul est la source et ‘moi’ l’agent, l’opérateur ou, plus noblement dit, le régent. C’est Ibn’Arabi qui l’a précisé, lui, avec une pertinence sans égale : il y a comme une imagination divine qui autorise la création (qui la désire même… fondant le monde ‘en réalité’…) et une imagination dans cette imagination, qui est l’imagination humaine, où se produit la faute et le dévoiement. C’est une autre question à voir.

(1) in Je suis, page 132

Juste un instant (18) : une parole de Nisargadatta

La question de la réalité reste toujours posée : sans fin, sans limite. Qu’elle renvoie à moi et à cette immanence incontestable – « je suis » – ou à la transcendance inviolable d’un Autre absolu, et néanmoins, dans une certaine mesure, participé. Ce que la raison en dit, et les mots pour le dire, se heurtant, se contrariant indéfiniment les uns les autres… Je reviendrai à Nisargadatta, le plus grand maître contemporain qui ait été capable de ‘le’ dire: la non-dualité, sans en dissimuler les contradictions et les apories. On sait aussi, tout ce que j’écris le prouve, que ma grande préoccupation est de révéler, au-delà des paradoxes de la duplicité des conditions, l’unité du verbe nisargadattéen et celle du verbe jordanien, autrement dit la vérité de l’Un sans second et la vérité de l’Un en Deux. Les deux versants d’un mont unique. Pari impossible.

Après une lecture (je suis en train de relire Nisargadatta pour la xème fois…) je cite ceci, emprunté à Je suis, série d’entretiens rapportés et traduits par Maurice Friedman en 1973 :

« Question : Vous ne  pouvez pas sauver le monde en prêchant la perfection. Les gens sont ce qu’ils sont. Faut-ils qu’ils souffrent ?

Réponse : Tant qu’ils seront ce qu’ils sont, ils ne pourront pas échapper à la souffrance. Supprimez la sensation d’être séparé et il n’y aura plus de souffrance.

Q : (…) En réduisant toutes choses au rêve, vous ne tenez pas compte de la différence qu’il y a entre le rêve de l’insecte et celui du poète. Tout n’est que rêve, d’accord, mais tout n’est pas équivalent.

R : Les rêves ne sont pas tous équivalents, mais le rêveur est unique. Je suis l’insecte et je suis le poète – en rêve. Mais en réalité je ne suis ni l’un ni l’autre. Je suis au-delà de tous les rêves. Je suis la lumière où apparaissent et disparaissent tous les rêves. Je suis à la fois dans et hors du rêve. Comme un homme qui a mal à la tête connaît son mal, mais sait aussi qu’il n’est pas le mal, je connais le rêve, je me connais rêvant et je me connais non-rêvant, tout cela à la fois. Je suis ce que je suis avant, pendant et après le rêve. Mais je ne suis pas ce que je rêve. »

in Je suis, Les Deux Océans, 1982, page 131