Mystique de la Présence réelle

Publié dans Connaissance du matin le 31.10 2008

J’ai traité du thème de la naissance miraculeuse du Fils, puis du Passage, ou Résurrection, en fait le “Soyez passant…” de l’Evangile de Thomas, et voici le thème de la ‘Présence réelle’, cette fois : “Je suis le Tout…” de l’Evangile de Thomas (log.77) défiguré par les affirmations doctrinaires d’un christianisme tardif à dessein politique et syncrétique, contrairement à cette gnose dont l’inspiration énonce le secret sans codification dogmatique. Il y aurait de la lassitude à répéter les mêmes choses, à polémiquer sans fin, et je ne cherche pas à convaincre : celui qui porte ‘cela’ en lui y vient tout naturellement et il suffit de le lui dire. Cette fois je me suis trouvé poussé à le dire par une information parue dans la presse, concernant la prochaine tenue d’un synode sur le sujet, particulièrement le thème de l’Eucharistie cher au christianisme institutionnel. Je vais donc répéter une parole, en elle-même, je le reconnais, difficile à interpréter, mais une parole qui a une tout autre portée et une tout autre signification. “Jésus a dit : Je suis la lumière qui est sur eux tous. Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi, et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là.” (1)

Il y a déjà problème en ce qui concerne l’origine (rédaction, copies successives, transmission… et disparition !) de ce logion. Il a été porté à la connaissance du monde savant dès sa découverte il y a plus d’un siècle, à Oxyrhinque, petite ville de Moyenne-Egypte qui connut un certain rayonnement à la période hellénistique et dans le monde romain. Ce sont quelques fragments très mutilés de papyrus, rédigés en langue grecque, et ces fragments ne rapportent pas le logion en entier. Ces paroles sont pourtant si impressionnantes qu’elles frappèrent, je m’en souviens, l’imagination d’une Marguerite Yourcenar qui les a citées dans son discours de réception à l’Académie française, révélant ainsi leur incroyable portée philosophique et poétique. Ce ne fut pas suffisant pour ébranler les convictions des ’spécialistes’, pas plus que la découverte plus récente des rouleaux de Nag-Hammadi où le logion se trouve cette fois en entier. La thèse suivant laquelle les synoptiques sont d’une rédaction antérieure n’est pas infirmée – j’estime, moi, que les travaux de Puech, particulièrement, laissent planer une incertitude – et par conséquent ce logion est considéré comme un ajout tardif, étranger à la tradition fondée par le Maître et ses apôtres. C’est qu’il faut une autre veine de compréhension pour évaluer l’importance de ce logion. “Je suis le Tout…” est typiquement gnostique certes, mais renvoie à une tradition bien plus ancienne, bien au-delà de cette Asie Mineure, berceau du christianisme : une tradition qui remonde au moins aux Upanishad brahmaniques, à une problématique souvent renouvelée de contradiction ou d’assimilation à un panthéisme grossier (et je m’abstiens de dire ‘païen’) critiqué par tous. Si le Maître habite la pierre ou le bois, il n’est ni la pierre ni le bois et ceux-ci ne sont pas Lui. Cette problématique va se renouveler tout au cours de l’Histoire et, ne nous y trompons pas, jusqu’à la célèbre distinction énoncée par Heidegger, de l’être et de l’étant, voire maintenant l’hypothèse de Marion sur le ‘phénomène saturé’… J’en reviens à l’option du réalisme des essences, que j’ai souvent cité, pierre angulaire des platoniciens médiévaux autant chrétiens que musulmans, je pense également à la mystique soufie ; également au coeur de l’enseignement d’un Stephen Jourdain qui professe l’objectivité même, c’est à dire la pleine et irrévocable réalité des essences (ou idées, ou mères) – premièrement – comme elles sont révélées, manifestées, par les objets, ces phénomènes si tangibles qui s’imposent aux dimensions de la matérialité et de l’expérience sensible.

Telle est la ‘Présence réelle’, nullement le moment exceptionnel d’une grâce permise par le recours d’un rituel, non, la vision ici et maintenant, de l’Un en Deux comme la création en est l’opération même à fin de co-naissance du Seul par Lui-Même. Notons aussi, parce que c’est très important, que ce logion 77 renvoie au 83, logion de l’image et de la lumière, que je vais citer in extenso et dont l’interprétation est une clef de la réalisation, plus précisément ce que j’ai appelé l’éveil occidental. “Jésus a dit : les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière.” L’image, qui peut cacher la lumière, ce qui va se produire pour ainsi dire mécaniquement, a pour raison d’être de la révéler et, j’ajoute, de la magnifier. Si l’on veut aujourd’hui approfondir la métaphore, on dirait que la lumière est ce courant unique d’énergie qui se transforme à la traversée de la personne, pas seulement du cerveau humain. Et j’ai ajouté, quant à moi, que c’était la mission de l’art de porter cette célébration à son plus haut niveau de perfection : rendre visible l’invu, par évocation ou désignation, non point seulement par allégorie ou symbole mais bien par une nouvelle présentation, confection d’image. Qu’on se souvienne ce que j’avais écrit de Cótan et Nicolas de Staël. Il y a, doublement 1/ une réalité du monde qui n’est ni un mirage ni une chimère, et là je m’éloigne de la version du non-dualisme indien, notamment de Shankara et ses suivants, et 2/ une sacralité du monde ; thèmes parfaitement et clairement exposés chez Thomas, Philippe, ou le Ch’an souvent mésinterprété, et aujourd’hui Stephen Jourdain. Mais encore faut-il que cette vision, cette ‘vue correcte’ (c’est à dire ‘corrigée’) ne voie pas des objets enfermés par et dans leurs définitions, notamment la logique, mais des objets organiquement liés comme le sont les essences elles-mêmes, la réalité de chacune dépendant de la réalité de toutes, l’ensemble s’égalant à la globalité d’une Vie elle-même sans mesure. Ibn’Arabi va jusqu’à dire que la création se produit d’instant en instant, un éclair après l’autre, “sans séparation logique”… Nous pouvons survoler cette véritable révélation de Plotin à Michel Henry, rendant justice au passage à Spinoza et Marx en dénonçant le totalitarisme philosophique hegelien, au risque du reproche d’un syncrétisme grossier ou d’un dilettantisme trop alerte ! Je me garde pourtant d’alléguer aux théories modernes des quantistes qui prennent trop la précaution de ne pas s’éloigner d’une expérience, même très affinée, de la réalité physique, fût-elle atomique : on peut même dire que ça va de Lucrèce à d’Espagnat ! Pour la précision philosophique qu’on peut exiger aujourd’hui, je renvoie à Christian Jambet : Le caché et l’apparent, un livre capital que j’ai déjà cité, et bien entendu aux audaces de la philosophie comparée de Corbin.

On peut y voir clair, directement, par soi-même, sans s’engluer dans une conceptualisation excessive, ce qui est bien essentiel, mais voilà… La di(f)férence – concept contemporain – est l’occasion – concept médiéval – qui entraîne le penchant – concept spécifiquement eckhartien – vers les ‘créatures’ – un mot piégé cette fois : telle est l’opération (de la création) et son péril éminent, réification et défiguration du monde. Je dirais encore ; cette opération comme notre secret, notre possible salut ou notre perte probable. Et j’admets ceci : il n’y a pas de vérité, parce qu’il n’y a pas de dicibilité de la ‘Présence réelle’ qui est pourtant la seule et unique Objectivité, que je majuscule cette fois comme Stephen Jourdain. Il n’y en a pas parce que le langage est impuissant. (2) Je le rappelle aussi : c’est tout le débat opposant les écoles brahmaniques aux écoles bouddhiques, notamment sur la question du Soi que j’ai dernièrement évoquée, que les tentatives d’un Nimbarka (3), par exemple, ne sont pas parvenues à résorber. Le dire poétique ignore, exorcise plutôt ces périls, et l’énumération serait trop longue de tous ces poètes, à commencer par Baudelaire et ses correspondances, qui sont parvenus à ‘le’ dire, à leur façon. Ils ont eu recours, parfois, à une langue si impénétrable qu’ils se sont attirés les plus sévères reproches – je pense à Char évidemment. Je crois que la non-figuration, l’abstraction comme on dit aussi, est une belle tentative de sortir du dilemne, et pas seulement dans des oeuvres plastiques. Mais comment se tenir sauf de la confusion, comment ’savoir’ ? Je suis moi-même très embarrassé parce que je ne vois pas chez le dernier Kandinsky ce que voit Michel Henry, alors que je le vois très bien chez Hartung et Zao Wou Ki, chez certains figuratifs contemporains, Balthus sans doute, et modernes même : ai-je parlé de Monticelli (actuellement à Marseille avec Van Gogh), d’Hammershøi (à Orsay, bientôt visible à Lille) ? Un jour, plus tard… Le Maître nous avertissait jadis : “Je dis mes mystères à ceux qui en sont dignes…” Faut-il tenter de les dire à voix plus haute aujourd’hui ? Ces mystères ne sont-ils pas toujours inaccessibles aux esprits vulgaires qui restent attachés aux conditions de l’empirie quotidienne, aux dialectiques si aliénantes du plaisir et de la peine ? Y a-t-il urgence plus vitale de nos jours ? J’avais prévu un article : Quel désastre ? choisissant l’interrogation parce que l’exclamation retentit vraiment trop fort en ce temps de crise. N’avons-nous pas l’embarras du choix entre tant de crises qui nous menacent ? Elles me paraissent désormais inéluctables et je crois que nous les subirons toutes en même temps pour finir : en particulier ce ‘choc des civilisations’, mélange explosif d’inégalités économiques et culturelles, d’intolérances et de fanatismes. Elles nous ravageront si nous ne (re)découvrons pas cette gnose universelle où prendraient racine une nouvelle connaissance, une nouvelle éthique, une écologie, une politique etc… Oui, mais finalement je n’en dirai pas plus.

(1) Je rappelle une fois encore mes références souvent citées aux travaux d’Emile Gillabert, à la fois ’savants’ et inspirés, mais trop exclusivement limités aux concepts guénoniens d’une métaphysique prétendue ‘traditionnelle’.

(2) Toute la philosophie contemporaine se tiendrait dans le partage dramatique de ces deux styles confirmés : celui de la philosophie analytique qui se réduit volontairement aux limitations de logiques restées attentives, d’abord, aux leçons de l’expérience et à la sémiologie – cela va de Frege, Russell, à Quine, Goodman et consorts – et de la phénoménologie qui, elle, a opéré un ‘tournant théologique’ – ce qui est manifeste chez Henry, Marion et quelques autres. Je renvoie au récent livre de Roger Pouivet : Philosophie contemporaine, PUF 2008

(3) Nimbarka : ’sage’ indien du 12ème siècle qui tenta la conjonction du ‘distinct’-‘non distinct’, sans opposition de rejet ou d’exclusivité, pour tenter de surmonter une difficulté qui engendra finalement le dualisme avoué de l’école de Madhva. J’ai moi-même pris le même pari, mais il n’est pas d’équilibre pensable entre un monisme conceptuel purement imaginaire et un dualisme mondain aussi préoccupé de ‘raison’ que de ’satis-faction’.