Juste un instant (18) : une parole de Nisargadatta

La question de la réalité reste toujours posée : sans fin, sans limite. Qu’elle renvoie à moi et à cette immanence incontestable – « je suis » – ou à la transcendance inviolable d’un Autre absolu, et néanmoins, dans une certaine mesure, participé. Ce que la raison en dit, et les mots pour le dire, se heurtant, se contrariant indéfiniment les uns les autres… Je reviendrai à Nisargadatta, le plus grand maître contemporain qui ait été capable de ‘le’ dire: la non-dualité, sans en dissimuler les contradictions et les apories. On sait aussi, tout ce que j’écris le prouve, que ma grande préoccupation est de révéler, au-delà des paradoxes de la duplicité des conditions, l’unité du verbe nisargadattéen et celle du verbe jordanien, autrement dit la vérité de l’Un sans second et la vérité de l’Un en Deux. Les deux versants d’un mont unique. Pari impossible.

Après une lecture (je suis en train de relire Nisargadatta pour la xème fois…) je cite ceci, emprunté à Je suis, série d’entretiens rapportés et traduits par Maurice Friedman en 1973 :

« Question : Vous ne  pouvez pas sauver le monde en prêchant la perfection. Les gens sont ce qu’ils sont. Faut-ils qu’ils souffrent ?

Réponse : Tant qu’ils seront ce qu’ils sont, ils ne pourront pas échapper à la souffrance. Supprimez la sensation d’être séparé et il n’y aura plus de souffrance.

Q : (…) En réduisant toutes choses au rêve, vous ne tenez pas compte de la différence qu’il y a entre le rêve de l’insecte et celui du poète. Tout n’est que rêve, d’accord, mais tout n’est pas équivalent.

R : Les rêves ne sont pas tous équivalents, mais le rêveur est unique. Je suis l’insecte et je suis le poète – en rêve. Mais en réalité je ne suis ni l’un ni l’autre. Je suis au-delà de tous les rêves. Je suis la lumière où apparaissent et disparaissent tous les rêves. Je suis à la fois dans et hors du rêve. Comme un homme qui a mal à la tête connaît son mal, mais sait aussi qu’il n’est pas le mal, je connais le rêve, je me connais rêvant et je me connais non-rêvant, tout cela à la fois. Je suis ce que je suis avant, pendant et après le rêve. Mais je ne suis pas ce que je rêve. »

in Je suis, Les Deux Océans, 1982, page 131