Juste un instant (19) : Nisargadatta, encore

A la suite de l’instant précédent (18), on m’a écrit pour me demander à la fois d’ajouter un complément à cet extrait de l’entretien (29) avec Nisargadatta, et de préciser mon intention d’établir cette convergence entre une vision de non-dualité et celle qui, au contraire, veut préserver la personne désignée comme créature, mais aussi Fils – chacun de nous est un unique moi – et responsable de la création, à la fois de son authenticité et de son exhaussement. Nisargadatta, d’abord :

« Question : Tout cela n’est qu’une question d’imagination. L’un imagine et rêve, l’autre imagine qu’il ne rêve pas . N’est-ce pas pareil ?

Réponse : Pareil et pas pareil. Considérer de ne pas rêver comme un intervalle entre deux rêves fait partie, naturellement, du rêve. Ne pas rêver comme conséquence d’une saisie stable et ferme de la réalité et de la pérennité de ma présence au sein de cette même réalité n’a rien à voir avec le rêve. Dans ce sens-là, je ne rêve jamais et jamais je ne rêverai.

(…)

Q : Si je commence à rejeter toutes choses parce qu’elles ne seraient que rêve, où cela me mènera -t-il ?

R : Quel que soit le lieu où cela vous conduira, ce sera un rêve. L’idée même d’aller au-delà du rêve est illusoire. Pourquoi aller quelque part ? Contentez-vous de réaliser que vous rêvez un rêve que vous appelez le monde et cessez de chercher des portes de sortie. Votre problème, ce n’est pas le rêve, c’est que vous aimez une partie de votre rêve et que vous détestez l’autre. Aimez-le en totalité ou pas du tout et cessez de vous plaindre. Quand vous verrez le rêve comme tel, vous aurez accompli tout ce qui avait besoin d’être fait. »

Je voudrais maintenant souligner ceci : « Votre problème, ce n’est pas le rêve, c’est que vous aimez une partie de votre rêve et que vous détestez l’autre« . C’est ce qui rapproche tellement de Stephen Jourdain : le rêve, quelle que soit sa nature, son origine, semble bien une émanation de la puissance créatrice originelle : il dispose bien d’un certain coefficient d’êtreté. Nisargadatta dit même : « réalité prêtée… » La comparaison est bonne jusqu’au bout, ce rêve est ‘vrai’ tant que vous rêvez, tant que vous y croyez … en rêve. Et pourquoi pas ? Mais il se produit un évènement secondaire aux conséquences considérables : j’aime plus une partie de mon rêve, je la valorise plus, je m’y attache. C’est-à-dire que je lui confie une part supplémentaire de réalité, de vérité (parce que je justifie ma préférence) et de légitimité. Ce mouvement de logique pure, cette mentalisation qui va séparer un plus-être d’un moins-être, le qualifier au détriment de l’autre ; c’est ce que Stephen Jourdain appelle la ‘deuxième création’, rêve qui deviendra cauchemar à cause même de la fausseté de sa représentation, elle même résultant directement de l’usurpation de réalité qui lui donne naissance. Voilà bien ce qu’il faut ‘réaliser’ !

Le rêve est la création même. C’est pourquoi j’ai voulu m’arrêter ‘un instant’ sur cet entretien. La fatalité du malheur ne s’y inscrit pas automatiquement. Et si l’on en croit Stephen Jourdain, bien au contraire, c’est un jeu auquel on peut s’adonner en toute innocence – comme un jeu d’enfant, oui. Le malheur survient quand nous usurpons le pouvoir créateur pour ‘affirmer’ : vérité de l’empirie la plus grossière, vérité inspirée de magie ou confortée de vérification scientifique, c’est une expérience limitée aux pouvoirs de ma conscience humaine, non point tant limités que spécifiés à l’intérieur d’une sphère de phénoménalité que je peux explorer… sans au-delà concevable. Je transgresse, je me perds et je vais à la peine d’une déréliction infernale. C’est tout. Mais le rêve est la création même, l’oeuvre de l’imagination créatrice dont le Seul est la source et ‘moi’ l’agent, l’opérateur ou, plus noblement dit, le régent. C’est Ibn’Arabi qui l’a précisé, lui, avec une pertinence sans égale : il y a comme une imagination divine qui autorise la création (qui la désire même… fondant le monde ‘en réalité’…) et une imagination dans cette imagination, qui est l’imagination humaine, où se produit la faute et le dévoiement. C’est une autre question à voir.

(1) in Je suis, page 132