Juste un instant (20) : Nisargadatta, dernier mot

J’ai encore trouvé de l’incompréhension dans ce que j’écrivais dernièrement. Je reviens donc compléter mes citations de cet entretien 29 paru dans Je suis. C’est court et cela porte encore sur cette notion de rêve sur laquelle le Maître revient une dernière fois.

« Question : Le rêve est un produit de la pensée ?

 Réponse : Tout n’est que jeu de pensées… » (page 132)

C’est la thèse principale, très contestable, je l’ai bien assez dit, de l’éveil oriental… Par ailleurs, comme Nisargadatta l’a souvent précisé lui-même, si les mots contribuent à nous éclairer, ils provoquent aussi beaucoup d’incompréhension, entraînant même parfois aux pires confusions. Surtout les recours à la comparaison, à la métaphore. Le rêve ici, et c’est déjà ambigu, désigne à la fois la manifestation originelle, la création voulue du Seul afin de se co-naître, de s’éprouver lui-même au miroir de ses créatures – et il y a déjà tant à dire – et aussi ma propre imagination qui crée un monde irréel, pure représentation ajoutée, faite de jugements de réalité et de vérité totalement illusoires. Si bien que je suis toujours au contact d’un rêve, le monde comme rêve de Dieu même, ou bien mon rêve propre, l’ensemble de mes croyances, de mes convictions. 

Mais pourtant ce rêve, ces pensées n’en sont pas, du moins pas tels que nous voudrions le croire maintenant pour les effacer de notre esprit, les congédier hors du théâtre quotidien de notre existence. Ne nous fions plus à ce mot. Bonheur ou malheur s’éprouvent de telle façon qu’ils ne se dissipent pas si aisément : le premier tant désiré et si passionnément goûté, le second assez puissant pour nous hanter et nous affliger sans recours. C’est qu’il n’y a pas là que rêve et pensée. Il y a bien cette ‘réalité’ qui nous résiste, ces ‘choses’ qui procurent du plaisir ou de la peine. Il y a aussi une objectivité du monde, irrécusable. Et notre épreuve du monde, notre ‘ressenti’ comme on dit maintenant souvent à la légère.

C’est que s’il n’y a pas monde sans conscience qui l’accueille et le fait sien, il n’y a pas non plus de pure pensée capable de se détacher au point de répudier le monde, ou de se répudier elle-même comme elle s’efforce de s’en croire capable. Et il y a le désir qui est monde, mon monde ; et la potentialité de tout ce qui va s’apparaître dans une histoire autant personnelle que collective. En fait, puisqu’il y a bien quelque chose qui appartient à l’ordre des faits irrécusables, il y a bien un monde qui est peut-être le rêve d’un dieu – et il y a mon monde qui est à la fois tous mes rêves, ceux qui sont légitimes (comme chez l’enfant qui se raconte des histoires) et ceux qui ne le sont pas : la volonté de faire coïncider une représentation avec l’unique réalité et son unique vérité. C’est là que j’erre de mensonge en mensonge au royaume usurpé de ma représentation elle-même inspirée par mes désirs et ma volonté. Et ces deux mondes sont si proches, à ce point calqués l’un sur l’autre, qu’il est bien difficile d’empêcher l’un de cacher l’autre, de s’abriter sous ses traits ou ses faux semblants, de démêler une réalité de l’autre et finalement une vérité légitime, si telle est qu’elle puisse exister.

C’est une autre question encore, et c’est la grande question. Elle se rapporte à la création. Ce dont je parle sans cesse n’est-ce pas ? Faites passer ou repasser le disque. Que devrais-je ajouter maintenant, quel éclairage supplémentaire ? Dans l’entretien suivant (30) Nisargadatta avertit que « c’est le sérieux qui apporte la libération » (p. 133) : ni la théorie, ni les mots, ni aucune adhésion à eux. Le « sérieux total », dit-il, est « sincérité », « honnêteté », « intégrité »… Oui. J’ai souvent cité l’Apocryphe qui ajoute : « Sans ‘cela’ en vous… » qu’il faut bien entendre comme une intelligence spirituelle particulière capable de vous faire voir que tout arrive maintenant – oui, toute la création se conjugue au présent – et qu’il faut y voir à l’oeuvre un dieu caché, et moi-même, à la fois totalement libre et conditionné, déterminé même, incertain, défaillant. Voir tout cela à la fois, maintenant. C’est effectivement une autre question, la grande question, la « grande affaire » et tout simplement votre affaire.