Les routes de l’été (4) : à Sarrebourg, Chagall, les Coptes

A Sarrebourg (Moselle), c’est pour Chagall qu’il faut s’arrêter, son immense vitrail en célébration de la Paix – et, de plus en ce moment, pour une exposition temporaire des trésors d’art copte prêtés par le Louvre, dont deux portraits du Fayoun… Impossible d’associer ces deux émotions esthétiques : si, en vérité, mais je ne veux pas m’exposer à des critiques trop faciles puisque les images données ici en exemple semblent si éloignées les unes des autres. Dans le cas du vitrail, un immense vitrail de 12 m de haut qui occupe toute une façade de la Chapelle des Cordeliers, Chagall lui-même nous avertit dès l’entrée qu’on devra le juger sur les « formes et les couleurs… et non sur le langage symbolique utilisé… » Le vitrail dépeint un Arbre de Vie, mais en effet, c’est bien le mot, c’est l’accord de la couleur et de la lumière qui opère ici, et bien plus que la multiplicité des silhouettes profilées qui sont empruntées aux fables de la Bible et du Nouveau Testament. Compte tenu de la surface totale du vitrail, c’est un rythme, un élan qui s’imposent au regard, comme le jaillissement et l’éclosion de ce bouquet en grappes roses et bleues abritant le couple primitif, nu et enlacé, très émouvant de jeunesse et de pudeur réunies.

Le vitrail de Chagall 2010_08232007_08032007_0803200001.1282660584.JPG Arbre de Vie

J’avais publié des notes précédemment sur les vitraux de Chartres, Rouen, Reims, et les vitraux de G. Braque et R. Ubac à Varengeville sur Mer (Seine-Maritime). Ici la féérie s’accroît en s’offrant exclusivement dans cette chapelle vide de toute autre présence que celle de ses vitraux -quelques autres plus petits, avec encore la signature de Chagall ornant les murs latéraux. Je veux le redire : en dépassant l’acception courante de l’art par cette émotion esthétique si spécifique, le vitrail fait voir une image à seule fin de révéler de la lumière, la puissance créatrice de la lumière. Bien étrange objet le vitrail : de l’extérieur, avant que la lumière ne traverse, sur ce plan qui apparemment lui fait obstacle, qui ne réfléchit rien en tout cas, il expose un gris informe et même moins remarquable que la pierre qui l’encadre – pierre de grès rose à Sarrebourg, élément et couleur robustes ! De l’autre côté, à l’intérieur, la lumière qui traverse l’image et lui donne vie semble en même temps s’y cacher. Mais c’est au premier degré, à première vue, car il est une autre évidence qui s’impose très vite : que c’est une pure lumière qui anime le vitrail et que la scène colorée qu’il offre à la vue est légende, ostensoir de lumière et n’est que cela. Après l’évidence sensible, une sorte de miracle déjà, l’évidence intellectuelle : que l’essence habite l’existence et que c’est bien d’inhabitation qu’il s’agit. S’il y a distance, elle est dans ce cas métaphysique mais pas réelle. Il n’y a de connaissable, mais au sens de ce qui s’éprouve, d’émotion et d’intuition, que d’essence existenciée, et que tout ce qui ‘est’ ne paraît que par cette inhabitation secrète, substantielle, cachée à première vue mais nullement inaccessible, manifestée de fait par cette opération, cette présentation.

Tissages coptes : aigle, grenadier, poissons (6ème, 7ème siècle ap JC)

2010_08232007_08032007_0803200018.1282660675.JPG       2010_08232007_08032007_0803200006.1282660656.JPG        2010_08232007_08032007_0803200026.1282660703.JPG

Occultation, révélation comme par jeu, et j’en viens à ‘je’, finalement l’opération, lorsque je fais le saut sémantique, l’opération la plus secrète et la plus visible de toute la création, puisque c’est de cela qu’il s’agit. La réalisation personnelle, celle qui donne à être et à voir en connaissance du matin, c’est celle qui fait de moi, de mon existence dois-je préciser, un vitrail de l’Absolu infigurable dont je sais uniquement, j’imagine, qu’il veut se co-naître. L’art illustre cette vérité si haute qu’on peut formuler ainsi après Paul Klee : il ‘rend visible’, en ajoutant cette précision qu’il s’agit à la fois d’essences pures, et d’existences manifestes que la beauté rend aimables en conférant à cette visibilité un éclat que l’habitude a éteint dans l’expérience courante. La beauté irradie le ‘plus’ que nous avons désappris à voir, à la suite des fatigues, des répétitions, de l’inadvertance. Elle donne à voir d’un ton nouveau une figure qui peut être à peine ressemblante au connu, favorisant la perception d’un objet qui paraît alors radicalement autre, dépourvu de banalité ou de vulgarité, jamais repoussant. L’allégorie ou le symbole sont devenus bien secondaires, comme les mots auxquels ils se destinaient à donner un nouvel éclat. C’est le jeu des ‘formes et des couleurs’ qui parle seul ici, au gré des heures du jour et dans la variation d’un ciel perpétuellement changeant. J’entendais une fois une artiste contemporaine se moquer des peintres encore appliqués à ‘faire’ des bouquets : celui de Chagall, sous mes yeux, s’éclaboussait lui-même de toutes les figures qui l’entouraient, mais toujours par la seule force des couleurs animées de lumière.

2010_08232007_08032007_0803200034.1282661479.JPG        2010_08232007_08032007_0803200032.1282661460.JPG fresques murales

Alors, j’y viens quand même, quelle association possible avec cet art copte exposé au Musée de Sarrebourg ? Il n’y a pas de ‘commencement’ de l’art, je l’ai écrit aussi. L’art commence avec l’homme, il y a 15 000 ans et sans doute plus. Il y a cependant des mutations, des inventions, des régressions parfois – toute l’histoire des hommes, partout – qui le rendent passionnant à observer en vie, en évolution et souvent, ne l’oublions jamais, associé à un artisanat, à la fabrication des objets du quotidien. L’art copte est un art provincial, hellénistique, mi-grec, mi-romain, mais surtout pétri d’influences égyptiennes pré-alexandrines : un art chrétien enfin. Il propose des objets qui appartiennent au culte (les dieux, les ancêtres, puis les personnes du Nouveau Testament, saints, martyrs…), des objets utilitaires (artisanat, agriculture, vie domestique) et, plus raffinés, des bijoux, des tissus, des toilettes même, révélant tous une grande maîtrise de l’outil et des matières. Pierre, métaux, étoffes sont ouvragés avec un savoir-faire moindre qu’aux grandes époques de l’antiquité égyptienne ou gréco-latine, mais ici, dans cette région de la Basse-Egypte, avec des raffinements propres, une élégance et une intelligence de la composition, un esprit même tout à fait incomparables. Un esprit – et voilà cette comparaison avec toute inspiration d’un art qui dépasse la visée utilitaire ou platement imitative – c’est ici un ensemble de traits, de figures, ‘formes et couleurs’ qui façonnent une image complexe et vivante, profondément animée, d’humanité et de culture. L’art du tissage (lin et laine), de la peinture (fresques murales et les célèbres ‘portraits’ peints sur bois qui sont les ancêtres de l’icône) atteint des sommets. Certains y verront des traces de maladresse, une inspiration trop rustique : ce sont pourtant des images d’une éloquence immédiate, et qui nous parlent directement par-delà les siècles. Le regard des portraits du Fayoun, c’est le regard de l’impérissable, non point ce qui échapperait à un destin mortel, mais ce qui le dépasse, franchit la limite natuelle et nous défie des siècles plus tard par l’illustration d’un « je suis » admirablement modulé par la seule lumière d’un regard qui ne s’éteindra jamais.

2010_08232007_08032007_0803200029.1282660761.JPG         2010_08232007_08032007_0803200004.1282660634.JPG Portraits, 2ème, 3ème siècle ap JC

(1) J’ai pris moi-même les photos proposées ici en illustration, rendues un peu floues parfois par les vitrages de l’exposition au musée. Dans la chapelle il était interdit de photographier Chagall et cette fois-ci… je n’en ai pas tenu compte !

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