Juste un instant (22) : le visage chez Michel Henry

Avant de publier mes ‘retours’ sur Maître Eckhart et Michel Henry, avant d’examiner de manière plus approfondie la question de l’immanence chez ce dernier, je voudrais m’arrêter un ‘instant’ sur la question du visage, quelques précisions apportées par Michel Henry dans une conférence de 1996 (1) où il avait abordé cette question en relation avec la philosophie de Lévinas (2). J’y trouve un intérêt renouvelé aujourd’hui après la publication de quelques observations suivant ma visite à la dernière exposition de Jean-Charles Taillandier à Lunéville (3). Le sujet est étroitement lié aussi à la question de la représentation sur laquelle je reviens dans la prochaine note. Mais tout se tient, avec mes observations sur le vitrail, les regards du Fayoun etc… Quelle est la duplication, ou réitération, d’Un Seul dans le procès de la création, et quels sont les degrés de légitimité, de ‘vérité’ dans le procès proprement dit de l’imagination ? Comment manifester la présence de la vie sans distorsion d’image, par quelle étincelle (dans quel oeil ?) par une présentation qui révèle sans cacher, manifeste en exhaussant ?

… quel est le statut phénoménologique du visage ? Pour moi la vie est sans visage. Je crois qu’il y a une altérité fondamentale dans la vie. L’egologie est dépassée, dans la mesure où il y a une naissance transcendantale de l’ego. Je ne pars donc plus de l’ego cogito, comme Descartes, mais je soutiens que l’ego a été apporté en lui-même. C’est la théorie de l’ipséité : l’ipséité n’est pas du tout une egologie, on ne peut pas confondre ipséité et ego, parce que l’ego n’est un ego que sur le fond d’une ipséité à lui-même et dans lequel il n’est pour rien. Autrement dit, il n’y a d’ego et de moi que par une ipséité fondamentale qui est le Soi, et qui est le Soi de la vie.

La vie – la Vie absolue, la vie qui s’auto-génère, qui est la vie dont parle Maître Eckhart, la vie qui s’auto-affecte en un sens radical -, en s’éprouvant soi-même, génère en elle une ipséité. Dans cette ipséité, et par elle, sont possibles de multiples moi et de multiples ego… Si l’on dit que l’homme est un animal « rationnel » on se heurte au fait que la raison est impersonnelle et en plus elle est sujette à caution car on peut concevoir d’autres raisons que la nôtre… Il y a d’autres mondes possibles. Il y a d’autres structures d’appréhension des choses. Mais ce n’est pas le cas pour le Soi, parce que le Soi est quelque chose qui se rapporte à soi absolument et selon une relation infrangible qui ne peut être autre que ce qu’elle est…

Il y a bien une transcendance au sens traditionnel, mais cette transcendance n’est pas du tout ek-statique, elle est la relation, impensée jusqu’à présent, du vivant à la vie, qu’on peut lire comme l’épreuve que le vivant fait de la vie, qui est, au fond, l’épreuve que font tous les mystiques et que les gens vivent sans le savoir. Ils vivent cette épreuve parce qu’ils ne sont rien d’autre que cela, mais ils la vivent sans le savoir parce qu’ils vivent dans l’hébétude, dans une espèce de fascination à l’égard du monde de l’aliénation radicale, dans un état que le monde moderne accroît vertigineusement avec les médias, ces images qui sont l’anti-art. Car l’image de l’art, c’est la résurrection de la vie en nous.

(1) Je cite à nouveau Auto-donation, (Art et phénoménologie de la vie, page 163) dans l’édition Prétentaine de 2002.

(2) Emmanuel Lévinas (1906-1995), dont la famille avait été entièrement anéantie par la persécution nazie, pose le problème du mal comme le plus irrécusable, une tache indélébile de la nature humaine. C’est le visage de l’autre par contre, son regard, qui, en m’interrogeant, me dévisageant moi-même, peut me rappeler à ma propre responsabilité, à la transcendance et m’engager à un possible salut.

(3) Le travail de Jean-Charles Taillandier, gravure et peinture associées, présente l’intérêt exceptionnel de rendre vie à des visages anonymes qu’un art baroque bien dépassé avait condamnés à l’oubli. On trouvera toutes explications et illustrations à l’adresse suivante :

http://dessins.blog.lemonde.fr