La question de la représentation, retour

Publié dans Connaissance du matin le 14.08 2008

Retour, répétition, je me sers de ces petits mots pour revenir à des ‘questions ouvertes’, sans fin… J’entends par là des questions qui fondent une continuité intellectuelle d’interrogation et d’investigation, auxquelles on ne cesse d’apporter des réponses, sans en trouver jamais de définitive, si bien que ces réponses appellent de constants approfondissements et un éclairement sans fin. La ritournelle des concepts (et des convictions changeantes) peut finalement lasser, frustrer, jusqu’à provoquer le désir de répudier la question, d’adopter une attitude ouvertement ‘agnostique’ et récusatrice. Professeur de philosophie il y a des années, j’ai révolté des élèves quand, après deux mois de cours passé au chapitre de la conscience, je concluais en disant que cela restait une ‘question ouverte’ ! Néanmoins je tiens beaucoup à présenter ainsi une problématique sans âge et à prétendre que, sans la curiosité philosophique qui les aborde – pour une issue, peut-être, exclusivement personnelle finalement – on reste à jamais coulé dans la nuit de l’ignorance.

En matière d’art, chapitre central de l’esthétique, et avant même la définition de cette discipline, la question de la représentation est essentielle, qui est celle de l’imitation qui nous renvoie à Platon et à la critique d’Aristote. Cette fois encore, je ne me risquerai pas au rappel de tous les aspects de cette question si richement informée mais, comme je l’ai déjà dit, reprenant un mot du peintre Balthus, la question de la représentation renvoie à celle de la présentation, qui est procès de la création même et pour préciser : la mienne, en qualité de ‘créateur créé’. La présentation s’instaure dès ma perception, dès cette capture perceptive dont on sait bien qu’elle est aussi un jugement perceptif, bien éloigné de la pure sensation. Mais la présentation passe inaperçue, parce que devenue si habituelle, si commune au courant quotidien ; qui pourtant se produit à chaque fois, à chaque instant lorsque nous venons à la rencontre d’un monde et que nous nous éprouvons nous-mêmes alors vivants-conscients. Ma réponse était simple, formulée dans ma note sur la mission de l’art du (20.02.07) : l’art rappelle qu’il y a création quand il y a perception et que l’image qu’il ‘représente’ cette fois si différente de l’habituelle, est une autre, nouvelle présentation destinée à forcer notre attention, à l’éveiller, à lui rendre ses forces et son dynamisme formateur, à proposer une image du monde rédemptrice de l’objet et de nous mêmes, sujet, ‘le’ sujet.

J’ai retrouvé prise dans une relecture de Malraux (La Création artistique I, in Les Voix du silence ) : S’il advient que l’artiste fixe un instant privilégié, il ne le fixe pas parce qu’il le reproduit mais parce qu’il le métamorphose. Un coucher de soleil admirable, en peinture, n’est pas un beau coucher de soleil, mais le coucher de soleil d’un grand peintre – comme un beau portrait n’est pas d’abord le portrait d’un beau visage ; et il y a plus de nuit pascalienne dans telle face de Rembrandt que dans tous les nocturnes…. Le sens de ces paroles était enrichi d’une autre réflexion, plus lapidaire, un peu plus loin dans le Création artistique II : Ce qui fait l’artiste, c’est d’avoir été dans l’adolescence plus profondément atteint par la découverte des oeuvres d’art que par celle des choses qu’elles représentent, et peut-être celle des choses tout court… Malraux, parlant de représentation, reste prisonnier du vocabulaire habituel mais il a réglé son compte au vieux préjugé attaché au concept de mimésis qui occupe une bonne partie de la littérature. Si les choses elles-mêmes comptent si peu, deviennent réellement secondaires, c’est que l’art se préoccupe d’abord d’établir un rapport de connaissance, de suggérer une vérité que la sensation pure n’accorde pas seule et que la sensiblité éprouve en un tout autre registre, un autre plan d’humanité, de vie. Cela m’a rappelé la célèbre distinction établie par Kant entre beauté libre et beauté adhérente, dont l’importance m’avait échappé jadis : La beauté libre ne présuppose aucun concept de ce que l’objet doit être : la beauté adhérente suppose un tel concept et la perfection de l’objet d’après lui. Les beautés de la première espèce s’appellent les beautés (existant par elles-mêmes) de telle ou telle chose ; l’autre beauté, en tant que dépendant d’un concept (beauté conditionnée), est attribuée à des objets compris sous le concept d’une fin particulière… Dans l’appréciation d’une libre beauté (simplement suivant la forme) le jugement de goût est pur… (Critique du jugement) Nous sortons du vieux débat opposant art et technique, autrement dit idéalisme pur et réalisme. C’est une fois de plus remonter à la querelle opposant disciples de Platon et d’Aristote, querelle d’école, puis rivalité d’influences jusqu’à nos jours, jusqu’aux découvertes de Kandinsky, aux premiers essais de la ‘déconstruction’ cubiste.

Il y a des précisions utiles à dire, que l’on doit aux travaux récents. Je me souviens par exemple du séisme provoqué par la publication de la thèse d’Aubenque, en 1962, qui ruinait l’anti-aristotélisme de Brunschvicg ! Aristote a corrigé Platon en le complétant, et ceci pour éviter les excès d’un dualisme idéaliste portant trop vite au mépris du monde et de soi-même. Cet excès-même, contrairement à certaines légendes entretenues sur le dualisme gnostique, était dénoncé dans les écrits de Thomas ou Philippe que j’ai cités, notamment ceci : certains voulurent entrer dans le royaume des cieux en se moquant du monde, ils en ressortient, ils n’en étaient pas dignes. Ou encore : Certains plongèrent dans l’eau (de l’esprit, de la résurrection) Quand ils en remontèrent ils reconnurent la Présence en tout. C’est pourquoi il n’y a rien à mépriser…(Evangile de Philippe, trad. de J-Y Leloup ). Aujourd’hui les travaux de la phénoménologie contemporaine, depuis Heidegger, et ceux précisément de Merleau-Ponty – je renvoie autant à Signes qu’à ses dernières publications – Loreaux (La Création), Maldiney (Ouvrir le rien, l’art nu ), qui visent toujours à anéantir les prétentions d’un platonisme d’école, tendent à montrer que l’idée, non seulement habite le réel sensible, mais qu’elle en est pour ainsi dire l’esprit vivant, qu’elle le féconde, qu’elle lui confère la réalité par l’unité invisible d’un Absolu (appelé être ou non-être, il importe peu finalement) ; sa visibilité propre en une certaine cohérence de perception que la science contemporaine a su enfin mesurer, science physique et sciences humaines concordantes. Nous sommes loin aussi de l’eidos grec, bien sûr, et même du transcendantal kantien, mais le concept positiviste de la chose nue, en soi, a été abandonnée et selon moi, nous nous retrouvons plus près des croyances de Jean Scot Erigène que de celles de Renan ! On peut dire à la limite qu’une conception entièrement neuve de la beauté rejoint celle, neuve également, d’une spiritualité, mais dégagée des formulations qui commandaient la pensée et l’oeuvre des plasticiens jusqu’aux découvertes de l’abstraction. Mais quelle peut être la commune émotion, si toutefois commune parce que justement esthétique, que j’éprouve, ici, en regardant la Pietà d’Avignon, là, un auto-portrait d’Eugène Leroy ? Exemples que je choisis précisément ’sans commune mesure’ possible ?

Avant de lire cette page plus contemporaine de l’histoire de ma question, je reviens aussi sur la notion d’empathie que l’on doit à Worringer, toujours cité dans les manuels sans qu’on sache bien pourquoi, ni dans quelle perspective. Dans son livre publié en 1908, Abstraction et Einfülung, la thèse défendue conduit à traduire ce mot par empathie pour désigner un sentiment qui nous unit, voilà le plus important, à une nature qui ne se définit plus par la ’surface visible des choses’ ; un sentiment, panthéiste dit-on alors, que l’oeuvre éveille parce qu’elle n’est pas la représentation d’un objet ou d’une scène mais la révélation d’une réalité plus riche, cachée ou sous-jacente, et plus substantielle. C’est à la même époque que Kandinsky va révolutionner la peinture par ses premières compositions abstraites, par ses écrits également, qui vont anéantir le préjugé réaliste. Mais pour en révéler le sens profond, il faudra attendre le livre de Michel Henry qui leur est consacré et dont le titre est tout un programme : Voir l’invisible (Ed F. Bourin 1988). Je vais me limiter ici à la thèse de Michel Henry sur l’essence de l’art. (…) d’être représentée la vie perd ce qu’elle est, l’immédiation pathétique où elle trouve son bonheur… l’art n’est pas plus une mimésis de la vie qu’il n’est celle de la nature… il n’y a art que pour autant que la vie ne s’y propose jamais à titre d’objet… c’est parce que la vie n’est jamais pour elle-même un objet qu’elle peut et doit former l’unique contenu de l’art et de la peinture – pour autant que ce contenu est abstrait, est invisible. Nous y revoilà : à partir d’une critique de la représentation qu’il identifie à une objectivation, une chosification, Michel Henry conteste toute image qui serait celle d’un objet, mais plus encore, comme si la perception d’un objet n’était plus évocable dans une langue de l’art, comme s’il n’y avait de perception juste de l’objet qu’en conscience spirituellement éveillée, toujours en intériorité, jamais sur le ‘devant’ d’une pré(s)entation, a fortiori d’une re-présentation. Toute peinture d’un objet, fût-elle impressionniste ou cubiste (qui contestait le réalisme des écoles précédentes, Courbet ou même Corot), aussi éloignée fût-elle de la perception ordinaire, dans son souhait de pré(s)enter l’objet, manquait la vie de l’objet, toujours, et ce qui lui donne à être en vue. Il n’est d’art possible qu’en langage abstrait !

L’art ne représente rien : ni monde, ni force, ni affect, ni vie… Parce que la vie n’est pas un état, mais devient selon le procès de son inlassable venue à soi, il est besoin de l’art… La peinture fait voir… en tant quelle rend la vision à elle-même, accroît sa capacité de voir… L’art est un fait de culture et la culture est le procès par lequel la vie réalise son essence éternelle… de s’accroître de soi… de pousser à son terme chacun des pouvoirs qui la constituent. Ce sont ceux de la sensibilité que l’art prend en charge… Et l’abstraction seule en est capable, l’élimination de l’objet et des significations objectives et pratiques qui le constituent, tandis que la figuration cède toujours à représenter le ‘monde des choses en soi’ transposant ainsi dans le domaine de l’art les présupposés du scientisme. Michel Henry est néanmoins prêt à reconnaître dans la représentation d’un évènement purement mythique, irréel en vertu des normes réalistes, grâce à des procédés de mise en scène illustrés notamment par le choix de couleurs, une allégorie de cette Force en mouvement ; ainsi dans la Résurrection du rétable d’Issenheim peint par Grünewald (au Musée Interlinden de Colmar). Qui ne serait emporté par l’émotion à la vue de cette auréole de pure lumière, jaune, puis rouge, puis verte ? Mais pourquoi admettre cette exception, comment reconnaître une unité d’élan et de révélation rapprochant la peinture du Maître allemand et celle, purement abstraite, de Kandinsky ? J’ai partiellement abordé cet aspect de la question dans ma note : Désigner ou prouver ? (Jeudemeure du 08.12.09) Il faudrait donc étudier le rôle spécifique de la couleur dans la picturalité même, repartir des thèses de Goethe par exemple, aller jusqu’à l’anthroposophie de Rudolf Steiner. J’irai jusque là peut-être dans une note spécialement dédiée à la couleur. J’en reste à dire que c’est le seul concept de représentation qui nous perd, et sa définition étroite d’une copie de l’étantité d’objet posé devant nous. Si l’objet n’existe vraiment que dans la vision que j’en ai, ici et maintenant – je reviens là aux thèses de Stephen Jourdain – que je construis moi-même, avec mes savoirs sans doute, avec ma sensibilité, d’abord, c’est tout différent. Le peintre capable de délivrer une présentation neuve et originale délivre au même instant une autre lumière du monde, manifeste cette puissance de la vie qui sourd en moi et illustre la création d’un monde !

Je vais donc répéter mes citations : Chardin, Cotàn, Morandi, de Staël dont je suis sûr, mais d’autres encore que j’hésite à énumérer, tous capables de bouleverser ma subjectivité, ma vie. Je cite chez Morandi et de Staël, plus libres, plus hardis, ce passage de la figuration réaliste à l’abstraction : aquarelles de l’un, cette cafetière, ces flacons, ces bols ; les bouteilles de 1954 de l’autre. Expliciter la différence, sans séparation : l’absolu en art. Mais les premiers impressionnistes savaient aussi : l’humble Eugène Boudin lui-même savait, qui espaçait ses touches de pinceau au point de ne plus ‘représenter’ personnes ou animaux, taches de couleur révélant un monde en vie, bien présent, à tout jamais sous nos yeux. (Musée A. Malraux au Havre) Finalement, quand Cézanne ‘inachève’ – j’écris ce mot barbare pour souligner son intention, volontaire – ses dernières aquarelles, les ponctuant de larges ‘trous’ blancs, il accomplit ce miracle de faire voir une image plus intensément évocatrice, une totalité débordant son apparente objectivité, paradoxalement par l’effacement d’une partie de ses constituants naturels, visibles. Ni l‘objet, ni son image, ne peuvent être entièrement exclus. Ils doivent être refondés ontologiquement, réintroduits dans la sphère du sujet, au centre de cette circonférence qui englobe tout parce qu’elle est d’esprit pur (et de vie) conjugué à la première personne. Je veux dire et répéter le plus incroyable : la matérialité elle-même est idée vivante et toute concrétude est luminescente, et j’ai écrit une fois lumen-naissance comme genèse de toute création, et humaine naissance. Ne pas effacer l’objet : simplement le désobjectiver, l’extraire de la perception qui en fait une chose et le rendre au règne le la Vie. Mais la rivalité des concepts comme réel, abstrait, des antithèses logiques, doit être déjouée, et une autre vision du monde engendrée.

Finalement le Beau nous instruit de la réalité du monde, et de sa vérité en tant que présentation, indissolublement liées aux modes, à la praxis d’une subjectivité ‘agente’, toutes irrécusables. Il ne s’ajoute pas : c’est nous qui modifions notre vision, et le peintre nous en donne de nouveaux indices, les siens, qui deviennent les nôtres… Il ne vise pas à nous exclure du monde ‘naturel’. Nous savions déjà qu’il peut nous le faire admirer, aimer ; apprenons aussi qu’il puisse nous initier au regard de l’être qui l’informe ; dans le langage de la tradition, à la sublimité de la lumière qui l’éclaire et le révèle pour notre bonheur. En ajoutant un concept qui m’est cher, je dirai que le Beau réalise une certaine conjonction de réalité et de vérité, c’est à dire de fidélité à l’idée, dans le procès éternel de la co(n) naissance.

Un commentaire sur “La question de la représentation, retour

  1. La luminescence de la concrétude, je ne la reconnais que grâce au processus qui la transforme en moi-même ( du cristallin aux fibres gélatineuses du cerveau où s’enregistrent les quanta d’énergie…) Chacun  » se figure » les choses. Le risque de ne reconnaître pour vraie qu’une seule « figure », c’est de manquer l’interprétation vivante essentielle. Par bonheur, les variations à l’infini des représentations nous parlent de cet Autre qui parvient à se pousser en avant de l’image.
    L’indice: le bouleversement.

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