Raccourci

Tout ce qu’il fallait dire, qui méritait d’être dit, l’a été, et répété, et précisé : mais nous aimons plus nos querelles, nos rivalités, nos mots, nos mensonges, nos illusions.

Il y a fort longtemps, je lisais Carlo Suarès, les surprenantes analyses et les constats de sa Critique de la raison impure (Stock 1953). À sa voix s’étaient jointes celles de Joë Bousquet et René Daumal. J’avais été frappé par ceci, dans les dernières pages : Si le pire vient à se produire, nous ferons une septicémie généralisée. Nous aurons d’innombrables foyers d’infection, de guerre civile, dans le monde entier. Pour rien… Mais c’est alors que le moindre geste vrai, du moindre petit homme, acquérera toute sa valeur. Là où il se produira, il arrêtera le conflit. Il mettra une limite au crime. Il montrera, très simplement, que s’entretuer n’est pas la bonne façon de trouver la sécurité. Autour de lui – autour de chacun de nous – se fera le débrayage ; et la guerre, en panne, là, n’aura pas lieu. C’est une lucidité : vision du pire engendré du mensonge, et de notre salut, inspiré du simple bon sens. Or il se trouve que nous en sommes là, exactement, que personne ne s’en aperçoit, personne ne s’en soucie.

La 31ème sonate de Piotr Anderszewsky

J’avais avoué récemment ma découverte, après tout le monde, de Rafal Blechacz : son Chopin inouï, comme la première fois, l’absolue première fois de la découverte, cette chose insensée, inavouable, que ce pianiste, dans le premier concerto de Chopin, quand il se met à jouer, rend tous les musiciens de l’orchestre plus musiciens encore – musicaux, que dire, lyriques ! Et voilà que, nouveau drame en moins d’un an, je découvre à mon tour Piotr Anderszewsky qui me fait entendre pour la première fois la 31ème sonate, cette sensation vraiment terrible, l’opus 110 de Beethoven !!! (1)

Je l’écrivais dernièrement à un ami : cette génération de jeunes pianistes me tue d’émotion. Mais à quoi parviennent-ils donc de si exceptionnel ? D’accroître la lisibilité de l’oeuvre, par un surcroît d’intelligence et de sensibilité, d’émotion, oui – accordées. C’est le mot magique en musique. Mais a-t-on assez dit qu’il fallait accorder intelligence (du texte – ces notes alignées comme des lettres sur une page) et sensibilité, ce qui va se détacher d’un toucher particulier de la main, du doigt sur le clavier ? Science, oui et cette science existe depuis les maîtres mêmes de Mozart, depuis Bach ! Mais bien plus que science : pouvoir d’ajouter vérité à une expression de pure beauté. Avec Piotr Anderszewsky, nouveau miracle : il fait parler le silence, si important dans ces dernières oeuvres du Maître de Bonn. Beethoven est sourd, il entend sa musique dans le silence de son être intérieur – c’est de là qu’elle surgit de l’inouï, de l’absolu qui l’engendre ‘sans pourquoi’ – et tantôt il la crie, tantôt il la confie à un pianissimo à peine audible qui suffira bien à dire l’indicible advenu dans l’instant. Piotr Anderszewsky dit toutes les notes, pianissimo et fortissimo – et les silences – avec la même intelligence, la même rigueur, c’est-à-dire en musique, la même justesse d’expression dans le rapport (l’accord !) de tous les tons, de toutes les couleurs, de toutes les intensités. Cette précision et cette délicatesse qui vous font entendre les notes les plus ténues – juste – c’est inouï, et pour moi-même aujourd’hui, qui ai tant écouté depuis quarante ans, tant écouté et ré-écouté, tant aimé tous les musiciens qui sont aussi parvenus à traduire ce miracle de création. Faire entendre ce qu’entendait Beethoven, et que par grâce pure, d’une providence ou d’un innommable génie, il parvenait à nous restituer, du silence, et du coeur comme il l’a écrit, cette musique qui est un chant de pure beauté, le seul sans forme visible, le seul sans parole, et le seul qui se ressente avec autant de force – quand on l’entend !

Je sais : le miracle se produit à chaque fois, et c’est à Beethoven qu’on le doit, d’abord. Je sais bien : le vieil homme malade, aigri parce qu’il s’estime mal aimé, sous-estimé par ses contemporains, ses amis mêmes, et qui se relève du désespoir, qui rend grâces à la Divinité. Que peut-on dire des derniers ‘mouvements’ de cet opus 110, le troisième mouvement noté comme tel : à partir de l’arioso, la fuga, le tempo del arioso, le tempo della fuga, la coda, tous en rupture de continuité, déchirant le temps, sans la pensée possible d’une suite ou d’une fin ? Que dire qui n’ait déjà été dit ? Et que dire si on l’entend ? Que dire si on l’entend une nouvelle fois ? Que dire si on l’entend tel que cela se prononce, authentique souffrance et peur de la mort et abandon au néant, puis sentiment de rescipiscence, puis de force retrouvée, reconnaissance, plénitude et exaltation ? C’est comme je l’ai dit : avec un accord juste des silences, pianissimo, fortissimo – chaque note sonnée juste avec son intensité unique, au moment juste – que Piotr Anderszewsky parvient à le répeter pour nous en nous donnant ce que la musique seule donne, une nouvelle création aussi miraculeuse que la première, celle de son auteur, de … Mais non, il ne faut pas compter : la création se produit dans un tel équilibre de l’accord, de la lumière et de son image, qu’il n’y a plus -effectivement – que de l’être figuré en majesté, une totalité pleine qui fait sens à tel point qu’il suffit ! Ces mots, tous les mots qu’on en dira ne sont pas même un écho ; après, oui, une reconnaissance, un souvenir, une photographie. Mais la musique vivante, cette interprétation maintenant incomparable comme je l’entends ici, je dirais dans ce cas, ne dessine pas, ne forme pas. C’est l’écho unique, le halo de lumière, la chair vive de ce qui est la valeur incommensurable du vivant-conscient en personne. Oserais-je insister et répéter qu’il y a ce miracle supplémentaire : deux et trois ; je, et tu, et il, (qui) en musique, ne se dissocient absolument pas : ils se rejoigent absolument et non pas pour fusionner, se dissoudre, non, non, ce n’est pas ça, pour consonner – c’est une création, il y a de l’autre, une insécable altérité et cela prend feu, glorieusement, pour la perfection de tout ce qui existe à ce moment-là.

(1) Ce double CD « At Carnegie Hall » avec des oeuvres de Bach, Schumann, Janácek, Beethoven et Bartók, se vend actuellement à la Fnac pour le prix de 9 euros. On peut aller sur la toile découvrir également tout plein d’informations sur Piotr Anderszewsky – allez, j’ajoute que le DVD que lui consacre Bruno Monsaingeon est … époustouflant… mais allez-y donc !

Post-Sciptum au 16.10 : Je viens de reécouter la 31ème sonate de Nelson Freire… C’est une autre intelligence du texte, une autre interprépation. Pianistiquement, c’est parfait. Mais on a jusqu’à la fin de l’audition l’impression que Nelson Freire traduit un Beethoven vraiment mourant – et il l’était -, un héros même qui est ‘passé’ et qui se rêve ‘vivant’ quand la fuga finale se met à galoper – trop vite même… C’est étonnant, c’est fort, mais ce n’est pas juste. Même sur son lit de mort, avant de retomber définitivement, le héros tendait, brandissait son poing et menaçait le Destin. C’est Piotr qui voit juste. L’art de Piotr Anderszewsky ; non seulement une liturgie, une célébration, mais une résurrection, et comme c’est de vérité pure qu’il s’agit, on peut parler d’un ‘miracle vrai’. 

« La Compagnie des philosophes »

C’est le titre d’un livre de Roger-Pol Droit, philosophe AOC et chroniqueur au Monde. Je vais dire tout le bien que je pense de ce livre (1), mais qui n’est pas une édition originale – il semble que la première édition date de 2002, ce qui n’est pas précisé, et il en sera de même pour la Compagnie des contemporains, livre qui sera à nouveau publié après l’avoir déjà été en 2002. Je rappellerai surtout que je m’étais carrément fâché il y a quelques années quand Roger-Pol Droit avait assassiné André Comte-Sponville dans les colonnes du Monde. Il emboîtait le pas à Dominique Lecourt qui fustigeait dans un ouvrage intitulé Les piètres penseurs (Flammarion 1999), tous ceux qui s’engageaient dans des chemins de traverse éloignant trop d’une orthodoxie universitaire bien-pensante. Le reproche portait sur la périlleuse tentative opérée par Comte-Sponville de ‘penser’ autrement, par le récit de sa rencontre philosophique avec un swami indien : Prajnanpad, bien connu en Occident pour avoir été le maître d’Arnaud Desjardins. Or, dans ce nouveau livre de R-P. Droit, Prajnanpad est nommément cité, en gage d’ouverture aux pensées orientales de cet Occident depuis si longtemps enfermé dans ses traditions. Certes, le maillon est ici Daniel Roumanoff, je suppose, plus fréquentable qu’Arnaud Desjardins qu’on ne cite pas. Il y a encore de la prudence, mais ce livre se parcourt néanmoins comme un grand moment de libération, d’ouverture, d’émancipation des dogmes étroits qui commandent les pratiques universitaires, et je dis dogmes pour ne pas parler aussi modes, souvent, errements, parfois, et criminels de temps en temps, ce dont traite ouvertement ce livre. (2)

Il reste une certaine définition de l’éthique intellectuelle des philosophes,  apparemment celle de R-P. Droit, et que je dois citer sans retard au risque de décevoir, rebuter peut-être, bon nombre de mes lecteurs. Une déclaration, je vais le souligner, peut-être en contradiction avec la liberté de ton et de parcours, bien réelle, de ce livre… « Les philosophes ne sont… ni des artistes ni des mages. Des aventuriers de la raison, non des poètes ou des chamanes. Définir, délimiter, clarifier, démontrer, argumenter, douter, soupçonner, établir, réfuter…, voilà leurs tâches de toujours. Pas d’accessoires, aucun dispositif expérimental. Rien que du langage, et l’exigence sans fin de dialoguer avec soi-même comme avec les autres. Ils ont en commun l’obstination à ne reconnaître d’autre souveraineté que celle de la logique, d’autre autorité que celle de la raison, d’autres lois que celles de l’entendement… Toujours, des aventures de parole raisonnante les rassemblent… et aussitôt les opposent ! » C’est ajouter une nuance, et un éclairage d’importance ! Un langage qui ne s’impose jamais, une raison qui reçoit mille définitions, une logique qui se décline en multiples versions, un entendement qui obéit souvent aux séductions (aux sirènes ?) de la poésie, d’une certaine magie parfois, sans compter cette opposition entre les rationalismes qui se veulent les plus stricts dans leurs principes, et les ‘philosophies’ qui obéissent ouvertement à un type de révélation religieuse (comment appeler ça en bonne langue philosophique ?) : révélation chrétienne, par exemple, elle-même très fragmentée, révélations ‘orientales’ qui inspirent discours et écrits de milliers de ‘penseurs’ incontestables depuis des millénaires. Et comment parler d’une règle unique pour engager un tour d’horizon qui commence avec les présocratiques et qui s’étend jusqu’à Deleuze ?

Et pourtant ce livre, dès qu’on en parcourt la table, propose un choix d’une immense variété de figures philosophiques, dans l’espace et le temps, mais surtout espace de pensée qui ne se limite pas aux critères du ‘philosophiquement correct’ occidental moderne ! Cette liberté, cette indépendance, les deux revendiquées, cette curiosité, cette lucidité, les deux comme vertu philosophique, toutes vont ensemble pour un voyage initiatique sans limite(s). Cette liberté et ces coups de coeur, ce n’est pas seulement un choix d’auteurs qui ne correspond à aucun critère académique, ce sont aussi de très nombreuses annotations philosophiques, au sens plus ‘technique’, mais qui éclairent mieux, révèlent davantage, suscitent un intérêt nouveau. Et ça, c’est capital : associer une liberté de curiosité authentique et une culture de grand lecteur qui s’est donné les moyens d’approfondir. Mes propres choix, nécessairement plus hâtifs, paraîtront très ‘capricieux’ comme dirait Dantzig. Impossible d’éviter les ‘Grecs’ ; on commence toujours forcément par eux, les présocratiques dont on nous rappelle heureusement qu’ils sont des maîtres toujours un peu négligés – notamment Démocrite – et les ‘grands’ Socrate et Platon qui sont vraiment les ‘maîtres à penser’ de notre culture, indéfiniment soumis aux critiques, indéfiniment commentés, indéfiniment continués, ce qui est bien le plus extraordinaire. Car c’est moins dans la lecture de ces deux-là qu’on trouve notre pensée vivante, aujourd’hui comme par le passé, mais dans les exégèses immenses qu’ils ont provoquées, et les passions enflammées de la fameuse querelle opposant un idéalisme de ‘colombe’ (la formule est de Kant qui avait reproché à Platon l’excessive abstraction de son discours) à un empirisme capable, à la fois, de proposer à la science moderne ses formulations basiques, d’instruire une question de l’être qui encouragera les théologies rationnelles engendrées du thomisme, jusqu’à Suarez qui aurait inspiré Descartes, jusqu’à Heidegger et Aubenque de nos jours : on a beau le savoir, il faut le redire, retracer l’arche de cette architecture. Ceci, soulignons-le bien, dans un espace de plus de mille deux cents ans qui « séparent les aurores présocratiques des derniers néoplatoniciens ». R-P. Droit ne manque pas non plus de rappeler que les Grecs inventent ‘le’ politique, et mieux, la démocratie, celle qu’il faut toujours défendre et refonder, une conquête sans fin… L’ignorer, c’est non seulement manquer toute pensée possible, mais tout début valable de réflexion critique, d’approfondissement et d’éclaircissement des questions qui sont ici définies.

C’est en deux chapitres séparés que l’auteur répare un oubli coupable des ‘philosophies d’ailleurs’ (3), non seulement de l’Inde mais de l’Orient, ce qui donne, à mon avis, son plus haut intérêt à ce recueil de réflexions. À ce propos, nommer Vallin, quand ses étudiants mêmes, à Nancy, le croyaient fou, quel évènement ! S’inspirant des travaux de René Guénon, lui-même bien peu prisé en France, Georges Vallin (4) conjugua tous ses efforts à révéler la force authentiquement philosophique du védantisme indien. Je suis heureux de pouvoir citer ces lignes :  » Son Orient (celui de Vallin) n’est pas un lieu de fuite ou d’esquive… C’est au contraire un lieu d’englobement et d’intégration. Dans les commentaires de Sankara sur les Vedânta-Sûtra, le philosophe découvre l’approche intellectuelle la plus rigoureuse de l’Absolu en tant que réalité. Par définition, une telle réalité ne peut être limitée par rien. Toute forme de dualité, d’opposition ou de dichotomie s’y résorbe. Le divin n’y est plus séparé de la chair, l’esprit de la matière, Dieu créateur de sa création…. »  Bareau est également nommé qui fait oeuvre égale pour mieux faire connaître le Bouddhisme. Ces deux maîtres ont porté au grand jour cet enseignement oriental fondamental dont l’intention, R-P. Droit le rappelle justement, n’est pas « de connaître mais d’éteindre« . Et il cite Nâgârjuna : … « l’apaisement de tout geste de prise, l’apaisement béni de la prolifération des mots et des choses ». R-P. Droit leur associe un autre grand méconnu : Henry Corbin – qui fait également l’objet d’un autre chapitre – à qui l’on doit des études très approfondies sur l’Islam, le Soufisme en particulier (Ibn’Arabi) et la révélation des splendeurs du néo-platonisme persan à travers l’oeuvre puissante de Sohravardî (2). J’en profite pour rappeler que Corbin a été un des premiers traducteurs en France de Heidegger (avec Munier) et qu’il a choisi plus tard une autre ‘orientation’ et d’autres voies d’exploration de la Connaissance. Mais peut-être n’est-il pas suffisamment précisé que c’est une expérience mystique, non-philosophique au sens où R-P. Droit entend la philosophie, qui est la source, la clef de ces enseignements qui ne se séparent jamais d’une exégèse approfondie de la Révélation (védique dans un cas, mohamadienne dans l’autre), qui ne s’éloigne pas non plus d’une inspiration purement poétique tout aussi capable de s’épancher dans un verbe libéré d’entraves dogmatiques.

Il était beaucoup plus difficile encore d’aborder les philosophies qui ont précédé le moment cartésien : des ‘étoiles filantes’ sont nommées, dont une figure à ne jamais oublier non plus : Giordano Bruno, né en 1548, brûlé vif à Rome, sur ordre de l’Inquistion, en 1600. Fort tempérament, critique et surtout caustique, il est le précurseur d’une modernité scientifique – R-P. Droit le voit précurseur de Fontenelle – et mystique – précurseur de Spinoza et au-delà peut-être, d’un nouvel âge qui peine toujours à se définir entre scientisme et nouvelle religion. Une contestation virulente de l’autorité, et cette mise à mort cruelle à laquelle il se rend, seul. Plus loin, on appprend maints détails de la vie de Descartes, de Spinoza, qui rapprochent de nous cette ‘philosophie’ classique, devenue trop classique même aux yeux de nombreux professeurs. Quant à la philosophie des Lumières, c’est peu dire qu’elle est tout entière dominée par la révolution kantienne évoquée ici comme une ‘opération de la cataracte’, le mot est de Schopenhauer. C’est qu’il ne serait plus possible de philosopher, après Kant, comme auparavant : le maître de Königsberg, dans sa célèbre Critique de la raison pure, pose la « question de la possibilité d’une connaissance a priori, indépendante de l’expérience, et capable malgré tout de s’accroître par synthèse… » C’est Kant lui-même, néanmoins, qui suggère cette métaphore de la colombe s’imaginant capable de voler bien plus aisément dans un espace vide d’air ; c’est Kant qui parvient justement à critiquer ce délire de la raison pure dans des analyses fameuses et, croyons-nous, indépassées. Cependant « l’illusion de Kant, si elle existe, concernerait la pratique. Une confiance excessive dans les pouvoirs de l’explication rationnelle le porte à croire qu’il peut suffire d’analyser un malentendu pour y mettre un terme, que l’appel du vide cesse une fois que ce vide est clairement décrit comme tel, que les combats s’arrêtent si on a montré qu’ils sont vains… » Vain combat de la philosophie ? Tous les grands noms qui suivent, et pas seulement en Allemagne, devront prendre position à partir du criticisme kantien. Y compris, on l’ignore souvent, les penseurs qu’on classe souvent dans la génération romantique : Fichte et Schelling notamment, un peu plus tard, Hegel… Et quand arrivent Schopenhauer, Nietszche, c’est presque l’espace de notre pensée contemporaine qui se trouve délimitée – y compris un certain type de relation avec l’Orient, déjà chez Hegel, et surtout chez Schopenhauer, célèbre pour avoir fait connaître une certaine figure, radicalement pessimiste, du Bouddhisme. Ce qui me frappe au long de ces pages et qui en rend la lecture toujours passionnante, c’est l’association d’une grande scientificité d’analyse, d’exposé, et une liberté toute personnelle d’exploration, d’examen, de comparaison. Il serait bien long pour moi de poursuivre cet examen, d’en montrer toutes les subtilités et la richesse quasi-encyclopédique. ‘Les‘ Marx, par exemple, dans un chapitre à part, sont les différentes ‘lectures’ de Marx proposées par les intellectuels, celle d’Althusser et celle de Michel Henry, une seule fois nommé dans ce livre… Par contre, si j’en viens à l’invention de la Phénoménologie par Husserl, inexplicablement, les pages sont plus rares, sans doute parce que ce courant si novateur devra attendre ses exégètes contemporains pour prendre ses vraies dimensions. Surprenant décalage.

Au moins, la philosophie française n’est-elle pas oubliée et l’on découvre avec intérêt des grands noms jadis très célèbres et que la concurrence avec la philosophie allemande a bien marginalisés. Je me rappelle le mépris dans lequel on tenait Bergson dans les années soixante. Cette véritable faute semble réparée : l’intérêt d’une philosophie qui se « retourne vers le vécu, vers la fluidité de l’expérience intime » semble renaître. Et il y a eu la publication des cours, avec « leur extraordinaire qualité pédagogique » qui nous fait souvenir de la force de cet enseignement qui influença profondément la vie intellectuelle française avant-guerre. Puis on évoque successivement les noms de Lavelle, Gilson, Maritain, Gouhier, heureusement, mais pas un mot de Brunschvicg ! Et Maurice Blondel : sa philosophie de l’action est en rupture avec les traditions les mieux établies. Aussi « les rationalistes… virent dans sa philosophie une limitation de la raison par la foi… et les théologiens lui reprochèrent de faire du surnaturel une exigence de la nature ou un prolongement des aspirations humaines« . Problèmes qui semblent toujours d’actualité, mais qui, dans cet énoncé-là, sont passés aux oubliettes ! Enfin il y a nos contemporains les plus célèbres : Sartre, Merleau-Ponty, Foucault, Deleuze, devenus quasiment des stars de leur vivant et qui démontrent ainsi la passion, et pas seulement intellectuelle, que peut susciter l’exercice philosophique le plus savant lorsqu’il s’applique à l’analyse de faits de société vraiment cruciaux, pas seulement la lutte des classes ; l’emprisonnement des criminels, la réclusion des malades mentaux, l’homophobie, voire des engagements politiques qui poussent le philosophe à la rue – on n’oublie pas Sartre vendant la Cause du peuple à la criée ! « Foucault n’est pas lui-même » nous est-il dit : c’est que Foucault, moins que tout autre, n’érige aucun sytème, et dépayse ses lecteurs de livre en livre, déclarant lui-même évoluer si bien qu’il ne « souscrit pas sans restriction » à tout ce qu’il a écrit précédemment. R-P. Droit se permet donc d’écrire, interprétant Foucault : « La vérité n’est pas… – il n’y a que des discours historiquement repérables qui ne produisent que des ‘effets de vérité’…  » Alors, ‘philosophe littéraire’ puisqu’on n’osera pas dire ‘dilettante’ ? C’est que la pensée s’exerce aussi en littérature (on pense à Blanchot, Bataille, Artaud) comme la littérature parvient à imposer son style, plus libre, moins scholastique, en philosophie, et de façon très inédite, sans programme pré-établi. Cette liberté est encore plus évidente lorsqu’on parcourt l’oeuvre de Deleuze, lui aussi « rebelle aux classifications, mobile, multiple« . Pour moi aussi, ses maîtres-livres, Différence et Répétition, Logique du sens, et sa Logique de la sensation consacrée à Bacon sont des livres incontournables qui donnent un relief inimitable, à la fois aux questions que l’auteur choisit de traiter, mais encore à un style d’interrogation, de questionnement qui révèle en lui-même l’essence de la philosophie, le désir insatiable de connaître, de découvrir, de dépasser, toujours, la tradition. D’après Deleuze, « la philosophie n’est ni contemplation, ni réflexion, ni communication. Elle est création de concepts… Le philosophe fabrique, agence, ajuste des concepts… Un concept tente de donner consistance à un mouvement infini, sans pour autant le perdre« . Depuis Socrate, la compagnie des philosophes est dangereuse, mais hautement recommandable à qui veut prendre soin de son humanité, de son perfectionnement.

J’espère qu’on m’excusera de limiter et de raccourcir à ce point mon propos, je viens de me relire et je m’en aperçois au fil des lignes. Car tout ce qui s’y dit de tous se lit aussi aisément au fil des pages. J’ai dû m’abstenir d’en recopier un trop grand nombre et je suis évidemment moins bon pour en signaler l’intérêt d’une lecture intégrale. J’aurais peut-être dû fractionner en deux parties cette longue recension, susciter de neuves curiosités, autant pour des philosophes qu’on croit bien connaître, ou d’autres, trop méconnus. C’était une vraie surprise pour moi, et un enseignement, de découvrir Carlo Michelstaedter qui, anticipant des thèmes contemporains parmi les plus audacieux, voulait « saigner à blanc les mots« , il l’a écrit lui-même, et ceci à la veille de sa mort : « L’absolu, je ne l’ai jamais rencontré, mais je le connais comme celui qui souffre d’insomnie connaît le sommeil, comme celui qui regarde l’obscurité connaît la lumière« . C’est un homme qui voulut, à lui seul, détruire les prestiges de la rhétorique pour libérer un homme ‘flambeau’ capable de s’éclairer lui-même, et son prochain, au-delà de tous les mots. Je reconnais que, dans la démarche de R-P. Droit, ce qui attire le plus mon attention aujourd’hui, c’est non seulement cette liberté d’examen capable de faire rimer la révélation de minces détails d’existence et l’approfondissement de telle ou telle caractéristique de pensée essentielle, c’est surtout cette curiosité universelle capable d’appréhender non plus un monde divisé en cultures inconciliables, où les non-européens sont ouvertement traités de ‘barbares’, mais bien l’exploration d’un immense effort de connaissance dont il reste nécessaire de nous instruire pour progresser, augmenter peut-être les pouvoirs toujours vacillants de la science, de la sagesse, et finalement de cette paix universelle rêvée par Kant. (5)

(1) Roger-Pol Droit : La Compagnie des philosophes, Odile Jacob 2010. A la fin du livre, les sources et les références sont exactement précisées, ainsi que l’index, très complet. Par ailleurs, comme s’en explique lui-même l’auteur, La Compagnie des contemporains rapporte de nombreux entretiens parus dans différents journaux et revues, avec des philosophes, chercheurs scientifiques vivants et qui influencent le plus directement la pensée aujourd’hui.

(2) Il n’y a pas que Heidegger, comme c’est ici rappelé, qui s’extasiait auprès de Jaspers sur les ‘belles mains’ du Chancelier Hitler, la preuve que cet homme ne pouvait que manifester une haute tenue intellectuelle et morale ; il y a aussi les errements de ces intellectuels français successivement dévots du stalinisme, puis du maoisme – sans oublier le voyage à Cuba… intellectuels toujours bien vivants et … dis-traits (je pense à Sollers par exemple…) – et j’en passe…

(3) Je fauterais beaucoup en manquant de citer l’ouvrage collectif dirigé par R-P Droit : Philosophies d’ailleurs en deux volumes chez Hermann (2009)

(4) On peut se passer de lire Guénon mais on devra lire, de Georges Vallin : La perspective métaphysique, de même : Voie de gnose, voie d’amour. On aura ici une véritable initiation à la possibilité du concept ‘métaphysique’ de non-dualité. Je n’ajoute volontairement que cette petite note pour une découverte à mes yeux essentielle. Je n’avais pas caché non plus dans des rubriques précédentes que le non-dualisme exposé par Vallin est en contradiction avec la critique du monothéisme développée par Corbin (également cité dans ce livre) à partir de son étude si approfondie des mystiques musulmans, dont Ibn’Arabi surtout. 

(5) J’ajouterai seulement, et prouvant ainsi que la vitalité de la philosophie reste des plus extraordinaires, la publication de nouveaux petits manuels d’Alain Renaut : Découvrir la philosophie, en 5 ouvrages séparés (le sujet, la culture, la raison et le réel, la politique, la morale) tout juste publiés par Odile Jacob (2010)

Les routes de l’été (6) : Alechinsky à Aix

Oui, les routes de l’été, un dernier souvenir, alors que l’automne a déjà commencé. C’est une carte que je reçois d’un ami allé au Musée Granet d’Aix voir la belle rétrospective de peintures inspirées du grand Sud à Alechinsky. J’ai tant dit que je regrettais de l’avoir manquée cet été, et cet ami très proche l’a un peu vue « avec mes yeux » aussi, avec les siens d’abord pour en retirer un enseignement très personnel.

Et je le cite : Émouvant témoignage de l’incendie qui a ravagé une grande partie des Alpilles. Le peintre, amoureux des arbres, raconte ce supplice, et nous montre cette désolation. Mais de plus, tout ici est doublement mort à cause de la neige et du froid qui pétrifient toute vie ! Quel titre ! Bel hommage à la nature ravagée par les délires humains.

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L’incendie du froid, 1991-1992, photo Michel Nguyen

Est-ce bien l’intention poétique d’Alechinsky ? De la part d’Alechinsky, ancien du groupe Cobra, cela m’étonnerait. Mais c’est le propre de l’oeuvre d’art d’être reçue par chacun suivant son tempérament, son idiosyncrasie comme on dit savamment. Pourtant, en regardant attentivement cette image, un peu glacé moi-même par le témoignage de cet ami, j’éprouvai un autre sentiment, une autre interprétation naissait. L’incendie n’est pas toujours ce ravage du feu qui détruit. La littérature en fait une métaphore bien connue qui désigne non plus un anéantissement igné ou une mort douloureuse, mais une métamorphose, un complet renouveau, une renaissance. Ce que la neige et la glace, épousant de leurs blancheurs immaculées les formes de la nature, peuvent transfigurer au-delà de tout spectacle habituel, mémorié ou simplement concevable. Le noir serait ce monde ancien, primordial peut-être, matriciel, et d’avant la naissance de toute couleur : le blanc, par contre, celui d’une éclosion triomphale au monde du paraître le plus éclatant, magnifique, surhumain.

Les bordures à l’acrylique, printanières, semblent aussi prouver l’inéluctabilité de cette renaissance, de cet avenir irrépressible qui est la promesse de la vie et, heureusement, l’effacement de nos détresses. C’est tout ce que je me borne à dire au fil de toutes mes pages : contre l’évidence de ce qui nous navre et nous détruit, nous emporte et nous efface, la sensation d’une radiante présence, d’une écho minuscule mais tout puissant, je veux dire audible à qui veille, d’une aurore sempiternelle, vie et mouvement de vie, foyer d’espérance, preuve irréfutable d’amour.

Nota bene: Il y a une autre ‘route’ encore que je n’ai pa empruntée. Et c’est une amie aussi qui l’a fait pour moi. Je parle de trésors de la collection Planque (peinture moderne et contemporaine) exposés à Saint-Louis (68) par la Fondation Fernet-Branca. Un beau détour… pour qui pourra. C’est jusqu’au 24 octobre !

Juste un instant (25) : Charles Dantzig, encyclopédiste

Je ne suis plus dans la rentrée littéraire… Je l’avoue, j’attends souvent la publication d’un livre en collection de poche pour l’acheter : trois fois moins cher au moins, et dans ce domaine, malheureusement, il y a rarement urgence. Cette année par exemple, je n’ai pas acheté (je disais auparavant ‘l’encre à peine séchée’…) le nouveau Jim Harrison. C’est un auteur qui creuse beaucoup dans la même veine, c’était passionnant, et puis maintenant on se lasse. Ce n’est certes pas la sensation éprouvée à la lecture des encyclopédies de Charles Dantzig. J’avais trouvé un immense plaisir à parcourir son Dictionnaire égoïste de la littérature française (1), une galerie d’auteurs à parcourir dans tous les sens, en toute liberté, pour partager les coups de coeur de Charles Dantzig ou se scandaliser de ses jugements d’une partialité scandaleusement provocante. Cette fois-ci, il porte son regard sur le monde entier. C’est une Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (2) et par conséquent un concert d’éclats multiples de curiosité gourmande, goulue même, qui va partout et s’attarde partout au gré des étonnements ou des surprises, avec un regard, un coup d’oeil qui bouscule l’information et l’évènement. Recette : je prends une giffle – j’en rends deux, et aux coups de poing de la découverte mortifiante multipliée d’autant d’occasions rencontrées, « par les temps qui courent », je réponds avec la fougue d’un boxeur enragé, ajoutant les cris aux coups !

Mais c’est bien vrai, c’est de connaissance qu’il s’agit, exhaustive, en accumulation de tout ce qui peut se voir et s’apprendre par la lecture, l’étude, les rencontres, les voyages, la démultiplication à l’infini de tout ce qui peut se découvrir, mesurer, aimer ou haïr, thésauriser en connaissances. Exhaustive mais surtout anarchique parce que capricieuse et s’inspirant de tout et de rien à la fois, au rythme de vagues quotidiennes. Et cette accumulation-là s’établit précisément par l’accumulation de listes touchant à tout sur tout, les dates étant même parfois notées ! La première lecture serait donc celle de la liste des listes, presque interminable, puis au choix : celles qui se rapportent aux lieux, aux pays, aux gens, aux choses, aux coutumes, aux arts, à la littérature bien sûr, aux personnages donc, aux mots, à l’histoire, aux voyages, au passé, présent, futur, et finalement, à la vie, à la mort. Informations prises partout, expériences d’innombrables voyages et rencontres, et réflexions en toute liberté après entretiens, discussions, réflexions débridées mais toujours animées par une égale passion de curiosité, je suppose, un amour de la vie et du monde entier, et de tous les hommes. Je le prends ainsi : un engagement d’amour véritable, une déclaration adressée à tous et pas seulement à soi-même puisque le caprice guide et l’individualisme le plus effréné est reconnu maître. Comme la fantaisie, et la gravité aussi, on va aimer, et tourner les pages au gré de ses propres caprices, des curiosités de chacun attisées par ce manège tournoyant de photographies amoncelées en clichés de mots – d’esprit, presque toujours, avec de la profondeur même, parfois. Il n’y a pas d’unité, je ne crois pas, rien de tel n’est voulu, mais c’est un amour de la création, donc une générosité, une immense cordialité (avec ses tendresses et ses colères, ses indignations et ses admirations) qui s’exprime au fil de ces centaines de pages. On est donc entraîné, oui, à courir, à se passionner à son tour, à prendre parti, très fort, pour, contre et c’est très vivant, enthousiasmant quand on s’aperçoit qu’on court soi-même aussi vite que l’auteur, avec lui dans ses souvenirs à lui, ou dans les nôtres, tout aussi riches finalement, et qui reviennent se mêler à cette sarabande.

Que pourrais-je citer ? Ce sera au gré de mes humeurs, suivant mes goûts et mes préférences : mes agacements ou mes approbations ? J’ai joué au critique littéraire avec mon « Houellebecq » dernièrement. Alors voici pour les critiques littéraires, un bon échantillon : Les critiques littéraires ont la déplorable habitude de penser qu’on leur demande leur avis sur les livres. On leur demande d’en dire du bien… Si j’établissais la liste de toutes les ignorances de critiques que j’ai constatées, ce livre ne suffirait pas. Critique littéraire est le seul métier que l’on puisse exercer sans savoir qui est Jules Laforgue ou Guillaume de Machaut… Tout ce que veulent savoir les critiques parisiens d’un roman, c’est « si c’est vous »… Alors, dans ces conditions : – Quelle est la meilleure critique que vous ayez eue ? – Qu’un vendeur de chez Paul Smith me dise, le 30 novembre 1999 : « C’est la première fois que je vends un pantalons sans retouches. » On devine que la liste des snobs ou des dandy sera longue, le seul à trouver grâce étant Fitzgerald pour son Gatsby le Magnique (The Great Gatsby) ! Et Cioran par contre, dans la Liste d’écrivains arrosés par leur amertume, en prend pour son grade, cité pour n’avoir trouvé « qu’un intérêt littéraire » aux grands romans de Fitzgerald. Là je suis embarrassé parce que, grand lecteur moi-même de Cioran, je sais bien pourquoi, dans cette circonstance, il en arrive à prendre le mot « littéraire » dans un sens dépréciatif. Et je partage l’avis de Cioran… Debord est également ‘arrosé’ des sarcasmes de Dantzig : il lui reproche de parler beaucoup de son suicide sans passer aux actes. Il n’est pas au courant ? Ou s’agit-il d’une note un peu trop ancienne. Mais il y a aussi de bonnes pages sur la littérature, personnages ou auteurs, et des pages encore plus cruelles sur le journalisme, cette forme moderne de prostitution. Je dis ça en passant. Vous attendez les peintres ? C’était mon espoir aussi : mais comment juger une note sur Sam Francis, à peine : C’est joli… et une page plus loin en forme de panégyrique sur les cochonneries d’un Lucian Freud ? En ai-je jamais parlé moi-même ? Cela gâte tout.

Des formules courtes mais assez fortes pour vous ébranler – dans la Liste des Français : Les Français suivent l’état comme un convoi d’infirmes en criant qu’ils sont des individualistes… Les Français ont parfois de l’esprit et aucun humour… Il y a en France une passion de la servilité dont on se rembourse par le ricanement… Les Français ont l’imagination sexuelle. Souvent ils se trompent. Comme aucun peuple n’ose les imiter, cela leur donne quand même une réputation de malins… Il faudrait préciser ceci, concernant cette passion de la servilité, et en un peu plus long : Les Français n’aiment pas la liberté, ils aiment la contestation. Et même ils la haïssent, la liberté. C’est à se demander s’ils l’ont aimée en 89, qui n’a peut-être été qu’un vent de snobisme plus fort qu’un autre. Ah, nous avons été mal éduqués par des tyrans et des élus méprisants, à quoi il faut ajouter l’admiration de la servilité injectée à tout le pays par Louis XIV. Cela, Cioran aurait très bien pu l’écrire – et Debors, si vivement critiqué, savait bien que la sédition du spectacle comme éducation de la servilité datait de Louis XIV !!! Au chapitre de l’histoire des Français, Dantzig rappelle aussi, avec le nom d’un autre tyran fameux, que l’Ogre corse a sacrifié à sa gloriole 1 400 000 Français quand le pays ne comptait que 30 millions d’habitants tandis que la Grande Guerre en a sacrifié autant, précisons : dans un pays qui comptait déjà 41 millions d’habitants. Tout cela vaut le détour – la plupart des gens ne savent simplement pas… 

Alors qu’il y est tant question de voyages, ces réserves aigres-douces, ou sages – dans la Liste des voyages : Un voyageur est souvent un collectionneur, et les collectionneurs sont souvent des gens qui se protègent pour ne pas découvrir… On part en espérant aller voir autre chose, et c’est toujours soi qu’on trouve, hélas… Et pourtant un jour il avait observé : des petits garçons qui comptent leurs centimes à voix haute en marchant vers le marchand de glaces (Venise, juin 2007). Amériques, Asie, Afrique, Europe occidentale ou orientale, il y a toujours des images somptueuses, horribles, et ces petits garçons qui vont s’acheter des glaces, résumant une humanité innocente. Moi aussi je vais soigner mes contrastes. Dans la Liste des personnes, très longue évidemment, je vous choisis des personnes… ‘effrayantes’ : les veuves de square… ‘méprisables’ : les prêtres mondains, les prudents de vingt ans… ‘légèrement répugnantes’ : une femme de soixante ans, teinte en blonde, cigarette au milieu de la bouche, qui s’accroupit sur le trottoir et ramasse dans un sac en plastique la crotte de son chien… personnes ‘réjouissantes’ parfois : un imbécile condescendant, un imposteur puni… voire ‘enthousiasmantes’ : les hommes chaleureux, les femmes rieuses, les enfants affectueux, un ami qui a du succès… et pourquoi pas, ‘exaltantes’ : les jeunes, les insolents, les gens qui seront… À propos des jeunes, curieusement, parmi les personnes ‘dégoûtantes’ : les adolescents quand, ayant passé la période brillante de l’enfance, ils déchoient. Et le génial enfant de douze ans qui avait dix-neuf de moyenne devient un niais qui en a quinze, puis quatorze, puis neuf. On ne félicite pas assez les adultes qui restent géniaux. Cela se passe de deux manières : à l’élevage intensif par les grandes écoles, où on leur apprend des tours qu’ils répètent toute leur vie à l’ébahissement des foules, ou de façon individuelle, comme ils peuvent, à coups de machette dans l’inconnu. Les premiers sont les polytechniciens, les seconds les artistes. Des incongruités ahurissantes comme dans la courte Liste de ceux qui ont bien fait de ne pas naître : le fils de George Sand et d’Alfred de Musset, le fils de Hitler et d’Eva Braun, le fils de Marguerite Gautier, la « dame aux camélias »… Rien ne manque donc : le bon goût et le (plus) mauvais !

Sans commentaire, je recopierai cette belle page qui m’a laissé méditatif. Il m’a paru que c’était mieux, bien mieux, que tout et rien mélangés : Je regarde une carotte. Ou plutôt un melon. Oui, voilà, un melon. Que cette chose est bizarre ! Sphérique, aplatie en haut et en bas (si l’on peut appeler haut ce qui dans un objet sphérique porte une tige). Et pourtant il tourne. Il tourne, et il est vert, quel vert, vert melon ? Le vert melon n’existe pas, et pourquoi ? parce que les hommes préfèrent les clichés, ces images définies par d’autres. « Bleu ciel. » Mais quel ciel ? « Rose bonbon. » Mais quel bonbon ? Le vert melon n’existe pas pour la raison supplémentaire qu’il y a trop de melons à verts différents. On pourrait qualifier le vert du melon que je regarde de vert salle de bains de l’hôtel Terminus en 1928….. Outre qu’il est de plusieurs verts, et parfois jaune, cet objet à mutiples aspects et nom unique porte sur les hanches des coutures jaunes formant des losanges. Enfin quoi, ça pourrait être des triangles, et lui, plat comme une boîte à chaussures. Alors, j’imagine, il ne se nommerait plus melon, mais birlarue ou farteuil. Tel il se nomme, tel il est, tel il reste, et l’homme croit qu’il a nommé cette chose de façon appropriée. Se nommerait-il farteuil, il resterait pourtant le même. Le mot ne fige pas la chose. Le mot désigne parfois d’autres choses, puisque ce que nous appelons du nom générique de salade est pour les anglophones « endive ».

D’un certain point de vue, plus étroitement réaliste ou utilitariste, ce travail peut paraître vain et inutile. C’est pourtant, on devrait se le rappeler, le premier travail du romancier : creuser la mine à ciel ouvert des faits de société, tous, sans choix, sans préjugé. Cela veut-il dire vraiment que tout est intéressant, mérite cet éclairage, ce passage à la loupe de l’observateur, du moraliste ? Cela mérite-t-il un tel étalage, ce grand marché de la fantaisie et du caprice, cette gesticulation qui ne serait qu’individualisme , à tel point curieux de tout et de rien qu’il n’en resterait finalement rien du tout – aucun enseignement ! Chacun s’en fera son idée. J’ai voulu en parler ici parce qu’il m’a semblé que, aux yeux de l’auteur de ces listes, tout pouvait faire sens – ces listes pourraient se multiplier à l’infini, et pour un égal résultat – et que le choix qui est fait, car il y en a bien un, fait sens à son tour, et pas uniquement pour l’auteur. Mon jugement, mon appréciation me dévisagent à leur tour, et un enseignement, qui n’était pas programmé comme tel, se détache malgré moi, contre moi peut-être, révélant les préjugés des uns ou des autres, sans doute ; et les miens, assurément. Je vais plus loin : je crois que nous dressons ces listes nous-mêmes, intérieurement bien sûr, de façon souvent contrebandière, à la fois pour nous conforter, nous diriger, nous déterminer dans cette conviction maligne qui nous intime de nous croire meilleurs, plus intéressants, plus méritants, autant de l’intérêt que nous nous portons, que de cet intérêt qu’on devrait nous porter. Nous regardons ce monde innombrable, aux diversités infinies pour qu’il nous regarde. Il ne le fait pas et nous en crevons de dépit. À sa grande vexation, le moi se rend compte que sa « petite musique » rend le même son que le moi du voisin. Il n’y a pas tant de combinaisons possibles dans la création des « personnalités », heureusement. Tous les moi se ressemblent par un point ou par un autre. C’est par ces points de contact que nous formons une espèce d’humanité. Ces listes sont probablement le cri de détresse d’un grand égoïste déçu, image se soi malmenée, inversée, culbutée, déchirée peut-être : mesurant si fiévreusement l’indifférence du monde, on ne s’en remet pas. On part en espérant aller voir autre chose, et c’est toujours soi qu’on trouve, hélas… Mais n’est-ce pas aussi une égale déchéance qui guette tous ceux qui énumèrent nos ‘points de contact’ comme autant de perditions, sans s’apercevoir que notre destin commun réside en un unique secret, bien caché et néanmoins désireux d’être connu, un secret et un salut… Mais l’esprit ne vient jamais à l’enquêteur policier ou sociologique, et rarement au romancier. Et finalement, oui, que voudrait dire ‘moraliste’ ? Ce monde est sans morale et il n’est plus pardonnable de l’ignorer. Je me reproche de l’avouer.

(1) Première publication : 2005, et au Livre de poche : 2009

(2) Première publication en 2009 et déjà en Livre de poche (2010)

Juste un instant (24) : Houellebecq, je lis aussi…

Détestant les modes, autant leurs engouements que leurs répulsions, j’ignorais Houellebecq. Je l’avais bien vu aussi passer à la télévision : nul, bafouillant et parfaitement inexpressif, aussi excitant que Modiano dans un autre registre. Et puis on m’a donné un jour son livre : La possibilté d’une île, que j’ai lu rapidement et avec un intérêt passionné. La manière Houellebecq, cette description minutieuse, désespérée, froide et pour ainsi dire clinique convenait parfaitement au sujet. Décrire l’emprise d’un guru moderne sur une poignée de paumés, et à travers cette description, porter ce regard désenchanté sur le monde contemporain. Et il y avait plus : des nuances fantastiques, une projection dans l’avenir, qui accentuaient le caractère si étrange, si dérangeant du récit tout en ajoutant à la critique sociale un relief presque terrifiant, infernal ou cauchemardesque, capable de provoquer cette fascination morbide que l’auteur semble vouloir susciter de la part de son lecteur. L’adaptation cinématographique du roman, en proposant un récit profondément modifié – le fantastique y trouve un tout autre relief, avec une autre portée suggestive – révélait par contraste les qualités exceptionnelles du roman, l’impossibilité de reproduire cette empreinte si particulière de désenchantement et d’effroi, de course à l’abîme. Le seul roman à mette en scène avec autant d’à propos la crapulerie des gurus modernes et l’ineffable, la criminelle niaiserie de leur disciples !

Dans La carte et le territoire (1), la recette semble la même – celle qui est éprouvée d’ailleurs depuis le premier roman, Extension du domaine de la lutte – mais avec une particularité qui la rend encore plus efficace. Beaucoup de personnages sont réels : ils appartiennent à la société du spectacle (télévision en l’occurence : Pernaud, Le Lay, Lepers apparaissent sous des traits proprement incroyables, de vrais ‘guignols’), du monde économique (une société comme Michelin, férocement caricaturée ), du monde de l’art (Jeff Koons et Damien Hirst évoqués clairement comme des productivistes de l’art devenu simple marchandise, mais l’écrivain Beigbeder plutôt traité amicalement…) et surtout Houellebecq lui-même, son portrait le plus fidèle penserait-on volontiers. Le drame, la tragédie soudain, c’est que le personnage Houellebecq est assassiné dans des conditions atroces : pourquoi imaginer cela ? Le vrai drame pourtant, c’est l’existence entière du personnage central, Jed Martin, personnalité totalement marginale que sa réussite d’artiste – mondialement connu, il va devenir très riche – ne préservera pas de vicissitudes toutes navrantes et qui le conduiront à abandonner peu à peu ses ‘intuitions’ et à vivre dans un isolement total. Mais les personnages sont partie d’un monde, d’une société que Houellebecq parvient à évoquer avec une maîtrise constante, une aridité de propos, de description, jusqu’aux dialogues qui parviennent à traduire cette indigence affective, cette misère spirituelle : maestria d’auteur qu’il parvient génialement à utiliser pour l’expression de ce désastre général. Il ne le dit jamais et le sous-entend toujours : Houellebecq décrit un univers d’humanité totalement désenchantée, dé-spiritualisée, dé-valorisée, ou si l’on préfère : dénuée de tout ‘romantisme’, c’est-à-dire de tout sentiment, parce qu’entièrement soumise à l’économique, à l’égoïque (on n’ose même plus parler d’égoisme tant la valeur morale semble s’en être absentée !) qui se dévoie complètement par soumission systématique à tous les faux-semblants du ‘poliquement correct’ – à comprendre étymologiquement : dans la définition acceptée par toute une société de ce qu’il est convenu de ‘paraître’ en toutes circonstances, en régime d’activité psychologique ou sociologique. Si tout est faux, si tout ‘esprit’ est absent – ce qui est hautement revendiqué par la ‘culture’ contemporaine – alors un dessèchement se produit, une désertification que le récit de notre auteur rend manifestement visible, sensible, au point qu’on en éprouve un malaise diffus, qui devient peu à peu douloureux, insupportable. D’où des réactions de rejet de la part de critiques, de lecteurs littéralement indisposés : normal, mais il faudrait porter à notre tour un regard plus distancié, ne pas être gagné par cette angoisse sourde et omniprésente qui habite ce monde crépusculaire. Dans le roman de Houellebecq c’est presque toujours l’hiver et la nuit sur Paris…

Alors oui, la carte et le territoire ; et lorsque la représentation domine, aveuglante et aliénante, la carte est le territoire, bien plus belle, bien plus intéressante. Ce constat, Houellebecq va l’écrire en grandes lettres majuscules (page 82). La fortune artistique de Jed Martin viendra de là : il va reproduire des cartes Michelin, photographier, puis peindre les objets et les situations les plus prosaïques, les hommes et les femmes des métiers les plus humbles ou carrément ‘modernes’ – entendre par là, entièrement dénués de panache, de poésie… Suivez mon regard : je prends une pelle et je décrète que « ceci est une oeuvre d’art » ; je prends aussi « le parti-pris des choses » ; et bien entendu je me passionne pour mon corps (« je ne suis que mon corps » n’est-ce pas ?) que je reproduis indéfiniment sous le masque de toutes les flétrissures imaginables, résultante fatale, finale, de cette insignifiance et de cette fatigue de vivre invincible qui présage des naufrages de la vieillesse et de la mort. Dans son article du Monde des Livres (daté du 03.09.2010) Raphaëlle Rérolle compare fort justement la manière de Houellebec à celle du peintre américain Edward Hopper : « outils du réalisme au service non pas de la réalité proprement dite (ce qu’il finissait par peindre n’était jamais ce qu’il avait eu sous les yeux), mais un état d’esprit, une idée de la réalité… » La carte plutôt que le territoire, quand l’esprit s’est absenté. J’ai souvent cité Balthus pour signaler son message précisément écrit à l’inverse : figurant au loin ou en filigrane un mystère, un secret d’exhaussement. Comparons le ‘fantastique’, voire même le ‘pervers’ d’un Houellebecq ou d’un Balthus, ce sera toujours d’un côté le monde enchanté que nous pouvons imaginer, et de l’autre, ce monde décoloré et sinistre que nous pouvons aussi constater. Question de lecture, d’interprétation, de choix éthique autant qu’esthétique.

Il y a pourtant de beaux moments d’humanité, je pourrais dire par opposition à mon propos précédent, d’humanisme, dans cette sombre histoire. La rencontre avec Olga, la femme aimée à laquelle il ne sait pas ‘se déclarer’ et qu’il laissera partir très loin de lui quand une promotion la rappelera dans son pays d’origine. Elle est russe, elle a du tempréament et elle a encore le goût des saveurs et des plaisirs, même si c’est au travers du prisme des préjugés que nourrissent tant d’étrangers sur la ‘qualité de vie’ française, celle qu’elle décrit dans les guides (Michelin, entre autres…) dont elle a la responsabilité éditoriale. Et lorsque Jed lui avoue ses souffrances, elle le console : « pauvre petit Français… » eh, oui. Mais il y a plus beau : la mère de Jed Martin s’était suicidée lorsqu’il était tout jeune, et son père s’en était fort peu occupé. Pourtant celui-ci, quelque temps avant sa mort, s’épanche et se confie à son fils avec des mots d’une poignante sincérité. Il raconte la rencontre et les premières années avec la mère si belle, l’amour, puis la dépression incompréhensible, le suicide : il raconte aussi ses espérances de jeune architecte, ses ambitions mêmes de jeune homme idéaliste peu à peu usées et déchues, nées, précise-t-il, d’une lecture contagieuse de William Morris (vous connaissez ? ruez-vous sur Wikipedia…) et c’est très émouvant un père et un fils qui se parlent ainsi dans un tel roman. Le père pourtant choisira à son tour le suicide, l’euthanasie à Zurich, ses cendres dispersées dans les eaux du lac où elles serviront de nourriture aux carpes brésiliennes, au grand dam des association écologiques. Chez Houellebecq , ce genre de remarque vous en fiche un coup : ça ne tarde jamais à grincer et, sûr, ça fait mal aux dents !

Je suis ressorti de cette lecture quasiment malade mais c’est parce que l’image ici fonctionne comme telle : portrait d’un homme, d’une société. Il m’est même venu en mémoire quelque chose comme le sentiment éprouvé il y a fort lontemps à la lecture de L’étranger de Camus. Un bref roman qui devait provoquer aussi un malaise tenace, mais dont on connaît bien le sous-entendu philosophique. Une telle intention, je crois, est absente de l’oeuvre littéraire de Houellebecq. Le roman de Camus était fort court ; celui de Houellebecq s’étend sur plus de 400 pages et les annotations de manquent pas, je l’ai dit, autant descriptives que psychologiques, qui doivent nous dépeindre avec une extrême minutie le délabrement d’une société, au dedans comme au dehors, même par la description d’un village à l’urbanisme entièrement rénové pour complaire aux critères touristiques modernes, eux-mêmes codifiés par les règlements des Monuments Historiques. Houellebecq moraliste ? Non plus, ou du moins pas comme par le passé où le mot prenait tout son sens : sociologue donc, ou ethnologue, dans un espace littéraire toutefois où la liberté de choisir telle ou telle couleur, de s’apesantir sur telle ou telle circonstance – Houellebecq décrit beaucoup, c’est vrai, un rapport aux objets qui deviennent presque plus humains que nous : son chauffe-eau crachotant, ses appareils photographiques d’une technicité qu’il détaille avec volupté , son Audi impeccable de bourgeois arriviste – zoologue, puisque des chiens passent aussi par là, aux destins aussi malheureux que celui de leurs maîtres.  Alors il faut ne pas conclure : aimer ce bel objet littéraire suivant le ‘plaisir’ comme on dit encore, même bien particulier, qu’on aura pris à le lire, ou bien faire comme cette amie qui m’avait refilé son exemplaire de La possibilté d’une île avant d’en avoir fini la lecture. Au moins, Houellebecq, à ce titre est un auteur qui compte et qu’on n’oubliera pas. De qui d’autre aujourd’hui pourrait-on en dire autant ?

(1) Michel Houellebecq : La carte et le territoire, Flammarion 2010