Les routes de l’été (5) : Cuzco (Pérou)

Cette fois-ci la route n’est pas la mienne mais celle d’une amie qui a séjourné deux mois au Pérou… M’accordant le rare privilège de voir ‘avec mes yeux’, elle  m’a aussi rapporté quelques ouvrages exemplairement représentatifs des antiques civilisations de ce lointain pays. Chacun sait de quelles tragédies les Amériques ont été le théâtre : destruction de nations entières, peuples réduits en servitude, anéantissement programmé de civilisations multi-séculaires, autant de tragédies méconnues parce qu’elles stigmatisent toujours ces nations d’Occident qui s’en sont montrées coupables. Parlant des Indiens nord-américains, Jim Harrison le rappelait récemment avec ses mots bouleversants…  J’évoquerai aujourd’hui la région de Cuzco, au Pérou, cette fameuse ‘vallée sacrée’ qui abrite un si grand nombre de vestiges de la civilisation Inca, et particulièrement un art du tissage encore prospère parce qu’il habille des populations de paysans. Et quel étonnement de les voir ainsi vêtus comme des princes, d’étoffes chamarrées aux couleurs luxuriantes qui proclament encore une éclatante joie de vivre quand la misère et la précarité sont partout, écrasantes, étouffantes. Que dire de ce langage des couleurs, qui sont celles aussi figurant sur la bannière inca, de leurs dessins tantôt rigoureusement géométriques, tantôt avec d’éloquentes irrégularités ; tantôt figuratifs (plantes, animaux) tantôt purement abstraits ? Les couleurs sont toutes naturelles, obtenues de plantes locales répertoriées par leurs noms indiens, teintures obtenues avec des fixateurs eux-mêmes produits à partir de minéraux arrachés à la montagne, eux aussi traditionnellement connus… Autant de manifestations d’une culture  restée fidèle à ses anciennes croyances philosophiques et religieuses, c’est-à dire restée entièrement reliée aux énergies naturelles, aux forces et à la pérennité de leurs cycles… Aux chanceux qui pourraient le trouver, je recommande ce livre ; Tejidos del Perú antigo, par R. Gheller et M. Y. Medina Castro (Gheller Doig edit. 2005)

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…larges bandes pour ceindre la taille (photos RO)

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2010_09032007_08032007_0803200016.1283767431.JPG                        ‘mantas’… (photos RO)

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Il est une autre culture, authentiquement chamanique cette fois, mieux connue elle aussi maintenant grâce aux études ethnographiques qui lui sont consacrées et aux récits de voyageurs : celle du peuple shipibo-konibo, une population d’environ trente à trente-cinq mille personnes vivant sur les rives de l’Ayucali, un fleuve qui est aussi un affluent de l’Amazone. Mais je veux parler précisément ici d’étoffes qui ont ceci de particulier qu’elles sont d’abord décorées de dessins méticuleusement tracés, avant le brodage : un réseau de lignes qui semblent elles aussi géométriques mais plutôt comme des veinules, celle de la main par exemple, ou les nervures qu’on peut voir à la surface des plantes, des feuilles d’arbre… On peut aussi penser aux sinuosités du fleuve, ou celles du grand anaconda vénéré comme origine et mère de vie. Pendant toute la durée d’exécution de cette tache si particulière, le dessin n’est pas interrompu et la main poursuit lentement et sûrement son ouvrage, obéissant à une inspiration provenant d’états modifiés de conscience par la prise de substances hallucinogènes – le piri piri (cyperus sp.) est administré par des gouttes dans les yeux – par des chants, et aussi une préparation poursuivie tout au long d’une éducation dans ce cas réservée aux filles et transmise de génération en génération. On trouve ces dessins sur toutes sortes de matériaux : étoffes bien sûr, mais aussi céramiques, métaux, bois, et même sur la peau humaine ainsi que des tatouages mais dans ce cas, simplement peints. Cela s’appelle Kené (prononcer : quené) et j’ai sous les yeux un livre remarquable qui vient d’être consacré à cet art incomparable, publié en 2009 par l’Instituto National de Cultura (Pérou) : de Luisa Elvira Belaunde, Kené, arte, ciencia y tradición en diseño. On peut également consulter You Tube qui propose de petits reportages très éloquents : on tapera dans son moteur de recherche ‘shipibo konibo kené’…

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2010_09072007_08032007_0803200013.1283843076.JPG  (dessins) Kené : ‘chemins d’énergie’ (photos RO)

Bien qu’expatriés si loin de la terre où ils sont nés, ces ouvrages conservent le fabuleux pouvoir d’exprimer une vérité de nature et de culture si forte qu’on en éprouve ravissement et vertige : un bien-être profondément ressenti, celui d’une émotion esthétique des plus authentiques,  mais encore un mieux-être, comme par guérison, premièrement et inexplicablement du corps ; et soulagement, en étant débarrassé de l’étreinte quotidienne des multiples pollutions de notre mentalité moderne – ceci ressenti même comme une ivresse ! C’est extrêment étonnant, jusqu’à provoquer ces sentiments et cette réflexion inédits au sujet de notre histoire, de nos destinées, de la finalité même de notre présence ici-bas. On a dit ‘monde primitif’ corrigé en ‘pensée sauvage’ : on peut aujourd’hui s’apercevoir que ces civilisations pré-scientifiques ou pré-modernes sont des floraisons éblouissantes de l’évolution de notre humanité, sans doute vers une destination inconnue et toujours impénétrable. J’y reviendrai sûrement.