Sur le moi, la question, versus oriental

Publié dans Connaissance du matin le 26.09 2008

Un des tout derniers livres parus traitant de la question avait pour titre annoncé : le Soi et la querelle opposant Brahmanistes et Bouddhistes, et il est paru, je ne sais pourquoi, sous le titre général : Comment la philosophie indienne s’est-elle développée ? (1) Après un rappel très appronfondi des thèses opposées, et des critiques réciproques, qui constituent effectivement le fond de cette pensée indienne, Michel Hulin offre un résumé du débat : Les uns et les autres butent sur une réalité dont ils ne parviennent pas vraiment à rendre compte sur le plan conceptuel : celle du sujet individuel ou du moi fini. Celui-ci, d’un côté, “pense” ou, en tout cas, s’efforce de penser selon la vérité… Mais en même temps, il se sait limité, conditionné et périssable… Il est donc une sorte de contradiction vivante, quelque chose qui, au fond, ne devrait pas exister… Cette déchirure dans l’unité du sujet, bouddhistes et brahmanes s’accordent pour l’appeler “souffrance”. L’individu est “souffrance”. Lui qui porte “le fardeau de la souffrance” ne peut le déposer qu’en se débarrassant, pour ainsi dire, de lui-même…

Reste qu’au départ c’est bien cet ego qui porte le projet de dépasser toute souffrance. On conçoit alors que deux voies distinctes puissent s’ouvrir devant lui… il peut chercher à se concentrer sur ce qu’il éprouve comme déjà éminemment positif en lui (la pure connaissance de soi…) en éliminant tout le reste par l’ascèse et la méditation – et c’est la voie brahmanique. Ou bien il peut considérer ces îlots de positivité à l’intérieur de lui-même (l’impression d’être une personne qui maintient son identité…) comme des caricatures de la plénitude à laquelle il aspire. Il cherchera alors à les réduire afin que l’in-forme de la Réalité ultime (le nirvana) advienne à leur place – et c’est la voie bouddhique.

Toutes deux partent d’une même intuition : celle d’être une pure lumière de conscience mais ressentie, d’un côté, comme offusquée par la relative opacité d’obstacles matériels (corps, organes) et, de l’autre, comme diluée, défigurée… par les multiples reflets dans lesquels elle se disperse (structures et formations mentales). Deux logiques antagonistes… les brahmanes sont portés à voir dans les pratiques spirituelles du bouddhisme une entreprise d’anéantissement systématique de soi… de leur côté, les bouddhistes sont toujours enclins à interpréter la méditation brahmanique sur le ‘moi’ (atman) comme un culte narcissique de soi débouchant sur une véritable autodéification.

La question, on le voit, est bien celle de l’identité, même celle de l’irrécusable ‘restant’, s’il en est un, comme on le conçoit versus occidental : une identité stable, permanente, irréductibe ; le Soi upanishadique qui se décline en autant d’identités personnelles liées aux conditions et destiné à Se re-connaître ; une Réalité transcendante qui englobe tout au point de paraître ‘rien’ (à la définition des conditions), “trahie” par le désir qui engendre, toujours et inéluctablement, la souffrance. D’un côté, une “parfaite plénitude” ; de l’autre une “pure vacuité”. M. Hulin imagine que ces deux catégories d’hommes, marchant en directions opposées, vont finalement se retrouver puisque la terre est ronde – puisqu’une seule entité est envisageable ”sans second” ! – ou parce que le silence de la paix et de la cessation de la douleur qui les convoque tous, va les réunir dans une seule unanimité. Dans son livre sur La Mystique sauvage (2) qui traite des différents cas d’éveils hors traditions, de leurs étonnantes similitudes, jusqu’à ce jour (le cas Jourdain est évoqué), Michel Hulin avait déjà esquissé une définition de cet obstacle philosophique : l’illumination sauvage (le mot est de S. Jourdain), si convaincante en elle-même, ne révèle rien du ‘miracle’ de sa manifestation et garde tout son mystère.

Ce débat n’a pas de fin et il retentit toujours à l’intérieur des écoles fidèles aux écritures traditionnelles. Notons aussi qu’il oppose, à mon avis sous la même figure de contradiction, les sectes et sous-sectes qui s’affrontent dans chacune de ces deux orientations. Au passage, je tiens aussi à faire savoir que l’occidentalisation de la philosophie indienne, universitaire, par exemple l’introduction de la Phénoménologie, n’a guère contribué à clarifier la question. Par contre, chez les maîtres contemporains, plus atypiques, on trouve un traitement plus original et plus neuf, tenant compte à la fois de l’aporie, et tentant de la dépasser existentiellement, au coeur de l’expérience vivante et personnelle de connaissance, de purification et de libération de soi. Je redonnerai vie, et vigueur, à ce débat en citant deux représentants de cette actualité : des maîtres également nourris de tradition brahmanique et bouddhique, qui me semblent parvenir à exposer sans déguisement l’aporie indéfectible à jamais présente au coeur du débat et à la dépasser par leurs propositions de vie. Nisargadatta Maharaj d’abord (1897-1981), qui a été traduit en français et se trouve essentiellemnt publié par les Deux-Océans (3). Ce petit résumé, limité à quelques mots-clefs en dira long :

Discours : Faites très attention. Dès que vous commencez à parler, vous créez un univers verbal, un univers de mots, d’idées, d’abstractions et de concepts qui s’entrecroisent et sont interdépendants et qui, de la plus étonnante des manières, s’engendrent, se soutiennent et s’expliquent réciproquement mais qui, malgré tout, sont dépourvus d’essence comme de substance, ne sont que de simples créations mentales. Les mots créent des mots, la vérité est silencieuse.Ecritures : Ceux qui ne connaissent que les écritures ne connaissent rien. Connaître, c’est être.Les religions transcrites ne sont qu’entassement de verbiage.

Eveil : Je suis éveillé parce que je n’imagine pas.

Existence (séparée) : C’est la réflection dans un corps séparé de l’unique réalité. Dans cette réflexion le non-limité et le limité sont confondus et pris pour la même chose. La suppression de la confusion est le but du yoga.

Comme vous êtes fasciné par les noms et par les formes qui sont, par nature, distincts et divers, vous faites des distinctions, ce qui est naturel, et vous séparez ce qui est un. Le monde est riche dans sa diversité, mais que vous vous sentiez dépaysé et effrayé est dû à un malentendu…

Imagination : Toute existence est imaginaire…Rien, sauf votre propre imagination, ne peut vous troubler… Tout est imaginaire, même l’espace et le temps.

Mémoire : La perception suppose la mémoire… Perception, imagination, espoir, anticipation… tous sont des réponses de la mémoire.

Il n’y a rien de mauvais dans la mémoire en tant que telle, ce qui est faux, c’est la préférence basée sur le jugement. Souvenez-vous des faits, oubliez les opinions.

Témoin : Les sensations, les pensées et les actes défilent devant l’observateur dans une succession sans fin qui laisse des traces dans le mental et donne une illusion de continuité. Un reflet de l’observateur dans le mental crée la sensation du ‘je’ et la personne acquiert une existence apparemment indépendante. En réalité, il n’y a personne, seulement l’observateur qui s’identifie au ‘je’ et au ‘mien’. Le témoin est le dernier vestige de l’illusion, le premier aperçu du réel. Dire : “Je ne suis que le témoin” est à la fois vrai et faux ; faux à cause du ‘je suis’, juste à cause du témoin. Il est préférable de dire : “Il y a le regard-témoin.” L’instant où vous dites “je suis”, l’univers entier naît, en même temps que son créateur… Il ne peut y avoir d’univers sans témoin, il ne peut y avoir de témoin sans univers.

En réalité, il n’y a qu’un seul état ; quand il est dénaturé par l’auto-identification, il est appelé une personne ; quand il est coloré par la sensation d’existence, c’est le témoin ; quand il est incolore et illimité, nous l’appelons le Suprême.

Et UG, maître indien récemment disparu, ‘éveillé’ atypique, marginal, chez qui la même difficulté, si l’on préfère, la même ambivalence, se trouve énoncée dans une langue dont la force et la pertinence du témoignage sont à retenir (4) Le mental est un mythe, c’est même le titre de son premier livre traduit en Français ; autrement dit : La pensée n’a aucune réalité, et pourtant elle est bien là, elle fait partie de la vie, et c’est dans la nature du mental de créer une dualité là où il n’y en a pas ; même : il n’y a personne ici en train de parler. Du coup, la contradiction, littéralement, se trouve affirmée. D’une part : il n’y a rien à comprendre, et d’autre part : dès qu’on a compris, on en a fini une fois pour toutes… Comment se servir du mental, de la pensée, pour flouer le mental ? Pas de logique, pas d’affirmation, pas d’interprétation littérale de ce qui est dit là, rien de ce qui conforte une pensée : une contradiction systématique par contre, l’imprévisible, parce la vérité est un mouvement… une acte pur… une réponse de l’organisme. Et qui se délivre au juste, qui est délivré, sans personne à libérer – on est bien dans la probématique orientale : La libération ne consiste pas à trouver des réponses mais à rendre possible la dissolution des questions… Si la totale connaissance collective et l’expérience de l’homme sont rejetées, reste un état primordial, vierge, sans être primitif… Il n’y a pas de transformation, radicale ou non, d’une entité qui n’existe pas… Vous êtes le monde : c’est votre état naturel irréductible à toute formulation… Dans ces conditions, si les pouvoirs aliénants de la pensée ont été neutralisés, en partie, par cette seule pensée à valeur fonctionnelle qui fait partie aussi du monde, une mutation peut se produire, de nature biologique, on ne sait au juste, qui engendre un état de non-connaissance, non-expérience même, favorisant néanmoins le déclenchement de la bonne réponse, y compris mentale, mémorielle, pour répondre à la situation, avant de se résoudre dans le silence.

En réalité, se comprendre soi-même n’exige pas la simple accumulation des données, mais un saut quantique… UG est au plus près de la résolution bouddhiste mais il sait en même temps qu’un certain usage de la pensée, et pas seulement pragmatique, est nécessaire. Seulement, il ne faut pas qu’une continuité s’établisse comme les réseaux de la pensée et de la mémoire poussent toujours à la reproduire. A mon avis, le problème reste entier : s’il m’est reproché d’utiliser la logique pour assurer la continuité de la structure séparative… je ne vois pas comment une logique peut finalement m’en défaire – à partir de quel constat ? et quelle logique ‘naturelle’ quand la logique est si éminemment humaine (et culturelle) de conception ? Mais voilà son point d’orgue : Le point de référence, le “je” ne peut être éliminé par un acte volontaire. C’est là votre programme génétiquement prémédité – votre ’script’. Se libérer de cette misérable destinée génétique, rejeter le script, exige un formidable courage. Vous devez tout balayer. Votre problème n’est pas d’obtenir quelque chose… mais de rejeter tout…Cela exige une valeur qui prime le courage car elle implique le surgissement du grandiose, de l’impossible !

Assis là, les yeux ouverts, la totalité de mon être est dans les yeux. C’est une formidable vista-vision en présence de tout ce qui se passe… Le regard est si intense, si libéré des distractions que les yeux ne cillent pas et il n’y a pas de place pour un “je” en train de regarder. Tout me regarde, pas de vice-versa. Ce qui est vrai de la vue, se vérifie pour les autres sens, chacun ayant un cours indépendant qui lui est propre. La réponse sensorielle qui affecte tout l’environnement n’est ni modifiée, ni censurée, ni coordonnée ; elle a tout loisir de vibrer dans le corps. Il y a une sorte de coordination qui survient quand l’organisme doit fonctionner au profit de l’effort nécessaire en présence d’une situation donnée. Les choses retrouvent ensuite leur rythme indépendant et déconnecté… Quand on voit cela clairement, il n’y a ni rejet, ni renoncement… C’est la recherche qui vous trouble… Quand on supprime le désir des désirs, ils sont tous sans importance.

On peut dire que la tradition orientale épuise, littéralement, le sujet (de la question). C’est surtout l’illustration de l’impossibilité d’une non-dualité, et particulièrement de son discours. C’est pourtant celui-ci, interchangeable, qu’on trouve sous la photo de tous les pseudo-gourous qui se disputent la Toile. Le miracle permanent de ‘ce qui est’ se traduit par la double visée de l’Un pur et/ou de l’Un en Deux ; c’est à dire le miracle de la conjonction (un mouvement et un repos) ou miracle du secret (indicible, irréductible, inexplicable comme tel). Je puis ajouter autant de détails que je veux, conceptuels et relevant tous de spécifications logiques, je ne fais que décrire ‘cela’. Simplement je n’élude rien, je fais tourner mon bien : être-vivant-conscient. Je le dis librement, oui, tandis que la Vérité et la Vie se trouvent lovées au coeur de l’instant, à peine voilées… Il ya une évidence, je dirai cartésienne tant le philosophe français a su dire mieux que personne cette irrécusable impression, de l’ego présent en réalité et unicité. C’est cette impression-là qui est au coeur du débat oriental, cernée ou nommée avec plus ou moins de bonheur, de précision ; impression qui n’est pas non plus dissoute par l’illumination sauvage, notons-le bien. Il me faudra reposer la question de la ‘dualité’, y insister encore, et répéter. (5) (6)

(1) Mais c’est pour dire que la question du Soi est bien centrale, et qu’elle commande toute l’évolution de la pensée indienne. Je renvoie donc au livre de Michel Hulin bien évidemment sous-titré : La querelle brahmanes-bouddhistes et, pour une étude récente centrée sur le Bouddhisme, à Bernard Faure : Bouddhismes, Philosophies et Religions, Champs/ Flammarion 2000.

(2) La mystique sauvage ; Michel Hulin, PUF, Perspectives critiques 1993

(3) Je fais toujours référence à Je Suis, livre traduit et adapté par Maurice Friedmann, le plus fidèle à mon avis. Je pense même qu’on doit à Friedmann, ex-disciple de J. Krishnamurti, toute la pertinence de ces entretiens, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Tous les livres de Nisargadatta sont aux Deux-Océans. Sois, publié un peu plus tard, montre l’évolution de la ‘pensée’ de Nisargadatta concernant la notion cruciale de témoin. PS : Et je citerai d’autres lectures encore prochainement, concernant aussi le fait que la perspective ‘occidentale’ a évolué, curieuse maintenant des réponses ‘orientales’… C’est très nouveau.

(4) Le mental est un mythe, traduit par Paule Salvan en 1988 et publié aux Deux-Océans, fit beaucoup de bruit… Nous avons tous couru à Gstaad interroger le maître, c’était piquant, mais quelle leçon de vie… et de dialectique. Je ne suis pas arrivé à le ‘coincer’ dans ses contradictions et je me suis fait traiter de ‘philosophe français’ ! Mais enfin comment concevoir un être de pur instinct déjouer la pensée dont il est par ailleurs seul responsable ?

(5) Ce qui fait le contenu de ce blog Jeudemeure ouvert à la mort de Stephen Jourdain…

(6) Quant aux nouveaux venus de la bonne nouvelle orientaliste (comme on a pu appeler des peintres … ‘orientalistes’ simple question de mode !) le dernier en date qui nous vient d’Amérique, Robert Spira actuellement à Paris, répète l’antienne : L’expérience n’est pas divisée entre un sujet qui perçoit, c’est-a-dire une entité “je”, et un objet perçu, un autre, ou le monde. L’entité qui semble séparée, et l’objet qui semble être séparée, autre ou le monde, se révèlent être de simples concepts que la pensée superpose sur la réalité de l’expérience. Et si nous cherchons la réalité de toute expérience, nous ne trouvons que la Conscience. Ou plutôt, la Conscience ne ‘trouve’ qu’elle-même. Lorsque la pensée qui divise surgit, La Conscience-Toujours-presente semble être logée dans le corps ou être le corps.

Avec cette croyance initiale de limitation et de localisation, la Conscience ou la Présence semble être voilée et ainsi, sa nature qui est bonheur et paix semble être perdue. Cette perte apparente est connue comme la ‘souffrance’. Son synonyme est la quête du bonheur et de la paix.

La quête du bonheur et de la paix n’est pas l’activité d’une entité imaginaire séparée. Cette quête est cette entité même. Lors de nos rencontres, nous observons lucidement et simplement la nature de notre expérience. En d’autre termes, nous allons directement à la vérité de notre expérience, à la vérité de ‘ce qui est’, et ‘à partir de là’ si l’on peut dire, nous explorons toutes les croyances et, de façon plus importante, tous les ressentis concernant l’apparence des choses.

Nous observons toutes les croyances et les ressentis que nous tenons comme étant la nature de notre expérience. C’est tout. Nous n’avons aucun dessein concernant le mental, le corps ou le monde. Dans cette contemplation aimante et désintéressée, nous voyons au delà des concepts avec lesquels le mental semblait fragmenter l’expérience en entités séparées, objets, personnes, monde.

La réalité de l’expérience est rendue à elle-même, nue. En fait, la réalité est toujours et seulement telle qu’elle est, quoique la pensée puisse imaginer. Néanmoins, à présent cela est ressenti et vécu comme tel.