Juste un instant (24) : Houellebecq, je lis aussi…

Détestant les modes, autant leurs engouements que leurs répulsions, j’ignorais Houellebecq. Je l’avais bien vu aussi passer à la télévision : nul, bafouillant et parfaitement inexpressif, aussi excitant que Modiano dans un autre registre. Et puis on m’a donné un jour son livre : La possibilté d’une île, que j’ai lu rapidement et avec un intérêt passionné. La manière Houellebecq, cette description minutieuse, désespérée, froide et pour ainsi dire clinique convenait parfaitement au sujet. Décrire l’emprise d’un guru moderne sur une poignée de paumés, et à travers cette description, porter ce regard désenchanté sur le monde contemporain. Et il y avait plus : des nuances fantastiques, une projection dans l’avenir, qui accentuaient le caractère si étrange, si dérangeant du récit tout en ajoutant à la critique sociale un relief presque terrifiant, infernal ou cauchemardesque, capable de provoquer cette fascination morbide que l’auteur semble vouloir susciter de la part de son lecteur. L’adaptation cinématographique du roman, en proposant un récit profondément modifié – le fantastique y trouve un tout autre relief, avec une autre portée suggestive – révélait par contraste les qualités exceptionnelles du roman, l’impossibilité de reproduire cette empreinte si particulière de désenchantement et d’effroi, de course à l’abîme. Le seul roman à mette en scène avec autant d’à propos la crapulerie des gurus modernes et l’ineffable, la criminelle niaiserie de leur disciples !

Dans La carte et le territoire (1), la recette semble la même – celle qui est éprouvée d’ailleurs depuis le premier roman, Extension du domaine de la lutte – mais avec une particularité qui la rend encore plus efficace. Beaucoup de personnages sont réels : ils appartiennent à la société du spectacle (télévision en l’occurence : Pernaud, Le Lay, Lepers apparaissent sous des traits proprement incroyables, de vrais ‘guignols’), du monde économique (une société comme Michelin, férocement caricaturée ), du monde de l’art (Jeff Koons et Damien Hirst évoqués clairement comme des productivistes de l’art devenu simple marchandise, mais l’écrivain Beigbeder plutôt traité amicalement…) et surtout Houellebecq lui-même, son portrait le plus fidèle penserait-on volontiers. Le drame, la tragédie soudain, c’est que le personnage Houellebecq est assassiné dans des conditions atroces : pourquoi imaginer cela ? Le vrai drame pourtant, c’est l’existence entière du personnage central, Jed Martin, personnalité totalement marginale que sa réussite d’artiste – mondialement connu, il va devenir très riche – ne préservera pas de vicissitudes toutes navrantes et qui le conduiront à abandonner peu à peu ses ‘intuitions’ et à vivre dans un isolement total. Mais les personnages sont partie d’un monde, d’une société que Houellebecq parvient à évoquer avec une maîtrise constante, une aridité de propos, de description, jusqu’aux dialogues qui parviennent à traduire cette indigence affective, cette misère spirituelle : maestria d’auteur qu’il parvient génialement à utiliser pour l’expression de ce désastre général. Il ne le dit jamais et le sous-entend toujours : Houellebecq décrit un univers d’humanité totalement désenchantée, dé-spiritualisée, dé-valorisée, ou si l’on préfère : dénuée de tout ‘romantisme’, c’est-à-dire de tout sentiment, parce qu’entièrement soumise à l’économique, à l’égoïque (on n’ose même plus parler d’égoisme tant la valeur morale semble s’en être absentée !) qui se dévoie complètement par soumission systématique à tous les faux-semblants du ‘poliquement correct’ – à comprendre étymologiquement : dans la définition acceptée par toute une société de ce qu’il est convenu de ‘paraître’ en toutes circonstances, en régime d’activité psychologique ou sociologique. Si tout est faux, si tout ‘esprit’ est absent – ce qui est hautement revendiqué par la ‘culture’ contemporaine – alors un dessèchement se produit, une désertification que le récit de notre auteur rend manifestement visible, sensible, au point qu’on en éprouve un malaise diffus, qui devient peu à peu douloureux, insupportable. D’où des réactions de rejet de la part de critiques, de lecteurs littéralement indisposés : normal, mais il faudrait porter à notre tour un regard plus distancié, ne pas être gagné par cette angoisse sourde et omniprésente qui habite ce monde crépusculaire. Dans le roman de Houellebecq c’est presque toujours l’hiver et la nuit sur Paris…

Alors oui, la carte et le territoire ; et lorsque la représentation domine, aveuglante et aliénante, la carte est le territoire, bien plus belle, bien plus intéressante. Ce constat, Houellebecq va l’écrire en grandes lettres majuscules (page 82). La fortune artistique de Jed Martin viendra de là : il va reproduire des cartes Michelin, photographier, puis peindre les objets et les situations les plus prosaïques, les hommes et les femmes des métiers les plus humbles ou carrément ‘modernes’ – entendre par là, entièrement dénués de panache, de poésie… Suivez mon regard : je prends une pelle et je décrète que « ceci est une oeuvre d’art » ; je prends aussi « le parti-pris des choses » ; et bien entendu je me passionne pour mon corps (« je ne suis que mon corps » n’est-ce pas ?) que je reproduis indéfiniment sous le masque de toutes les flétrissures imaginables, résultante fatale, finale, de cette insignifiance et de cette fatigue de vivre invincible qui présage des naufrages de la vieillesse et de la mort. Dans son article du Monde des Livres (daté du 03.09.2010) Raphaëlle Rérolle compare fort justement la manière de Houellebec à celle du peintre américain Edward Hopper : « outils du réalisme au service non pas de la réalité proprement dite (ce qu’il finissait par peindre n’était jamais ce qu’il avait eu sous les yeux), mais un état d’esprit, une idée de la réalité… » La carte plutôt que le territoire, quand l’esprit s’est absenté. J’ai souvent cité Balthus pour signaler son message précisément écrit à l’inverse : figurant au loin ou en filigrane un mystère, un secret d’exhaussement. Comparons le ‘fantastique’, voire même le ‘pervers’ d’un Houellebecq ou d’un Balthus, ce sera toujours d’un côté le monde enchanté que nous pouvons imaginer, et de l’autre, ce monde décoloré et sinistre que nous pouvons aussi constater. Question de lecture, d’interprétation, de choix éthique autant qu’esthétique.

Il y a pourtant de beaux moments d’humanité, je pourrais dire par opposition à mon propos précédent, d’humanisme, dans cette sombre histoire. La rencontre avec Olga, la femme aimée à laquelle il ne sait pas ‘se déclarer’ et qu’il laissera partir très loin de lui quand une promotion la rappelera dans son pays d’origine. Elle est russe, elle a du tempréament et elle a encore le goût des saveurs et des plaisirs, même si c’est au travers du prisme des préjugés que nourrissent tant d’étrangers sur la ‘qualité de vie’ française, celle qu’elle décrit dans les guides (Michelin, entre autres…) dont elle a la responsabilité éditoriale. Et lorsque Jed lui avoue ses souffrances, elle le console : « pauvre petit Français… » eh, oui. Mais il y a plus beau : la mère de Jed Martin s’était suicidée lorsqu’il était tout jeune, et son père s’en était fort peu occupé. Pourtant celui-ci, quelque temps avant sa mort, s’épanche et se confie à son fils avec des mots d’une poignante sincérité. Il raconte la rencontre et les premières années avec la mère si belle, l’amour, puis la dépression incompréhensible, le suicide : il raconte aussi ses espérances de jeune architecte, ses ambitions mêmes de jeune homme idéaliste peu à peu usées et déchues, nées, précise-t-il, d’une lecture contagieuse de William Morris (vous connaissez ? ruez-vous sur Wikipedia…) et c’est très émouvant un père et un fils qui se parlent ainsi dans un tel roman. Le père pourtant choisira à son tour le suicide, l’euthanasie à Zurich, ses cendres dispersées dans les eaux du lac où elles serviront de nourriture aux carpes brésiliennes, au grand dam des association écologiques. Chez Houellebecq , ce genre de remarque vous en fiche un coup : ça ne tarde jamais à grincer et, sûr, ça fait mal aux dents !

Je suis ressorti de cette lecture quasiment malade mais c’est parce que l’image ici fonctionne comme telle : portrait d’un homme, d’une société. Il m’est même venu en mémoire quelque chose comme le sentiment éprouvé il y a fort lontemps à la lecture de L’étranger de Camus. Un bref roman qui devait provoquer aussi un malaise tenace, mais dont on connaît bien le sous-entendu philosophique. Une telle intention, je crois, est absente de l’oeuvre littéraire de Houellebecq. Le roman de Camus était fort court ; celui de Houellebecq s’étend sur plus de 400 pages et les annotations de manquent pas, je l’ai dit, autant descriptives que psychologiques, qui doivent nous dépeindre avec une extrême minutie le délabrement d’une société, au dedans comme au dehors, même par la description d’un village à l’urbanisme entièrement rénové pour complaire aux critères touristiques modernes, eux-mêmes codifiés par les règlements des Monuments Historiques. Houellebecq moraliste ? Non plus, ou du moins pas comme par le passé où le mot prenait tout son sens : sociologue donc, ou ethnologue, dans un espace littéraire toutefois où la liberté de choisir telle ou telle couleur, de s’apesantir sur telle ou telle circonstance – Houellebecq décrit beaucoup, c’est vrai, un rapport aux objets qui deviennent presque plus humains que nous : son chauffe-eau crachotant, ses appareils photographiques d’une technicité qu’il détaille avec volupté , son Audi impeccable de bourgeois arriviste – zoologue, puisque des chiens passent aussi par là, aux destins aussi malheureux que celui de leurs maîtres.  Alors il faut ne pas conclure : aimer ce bel objet littéraire suivant le ‘plaisir’ comme on dit encore, même bien particulier, qu’on aura pris à le lire, ou bien faire comme cette amie qui m’avait refilé son exemplaire de La possibilté d’une île avant d’en avoir fini la lecture. Au moins, Houellebecq, à ce titre est un auteur qui compte et qu’on n’oubliera pas. De qui d’autre aujourd’hui pourrait-on en dire autant ?

(1) Michel Houellebecq : La carte et le territoire, Flammarion 2010