Juste un instant (25) : Charles Dantzig, encyclopédiste

Je ne suis plus dans la rentrée littéraire… Je l’avoue, j’attends souvent la publication d’un livre en collection de poche pour l’acheter : trois fois moins cher au moins, et dans ce domaine, malheureusement, il y a rarement urgence. Cette année par exemple, je n’ai pas acheté (je disais auparavant ‘l’encre à peine séchée’…) le nouveau Jim Harrison. C’est un auteur qui creuse beaucoup dans la même veine, c’était passionnant, et puis maintenant on se lasse. Ce n’est certes pas la sensation éprouvée à la lecture des encyclopédies de Charles Dantzig. J’avais trouvé un immense plaisir à parcourir son Dictionnaire égoïste de la littérature française (1), une galerie d’auteurs à parcourir dans tous les sens, en toute liberté, pour partager les coups de coeur de Charles Dantzig ou se scandaliser de ses jugements d’une partialité scandaleusement provocante. Cette fois-ci, il porte son regard sur le monde entier. C’est une Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (2) et par conséquent un concert d’éclats multiples de curiosité gourmande, goulue même, qui va partout et s’attarde partout au gré des étonnements ou des surprises, avec un regard, un coup d’oeil qui bouscule l’information et l’évènement. Recette : je prends une giffle – j’en rends deux, et aux coups de poing de la découverte mortifiante multipliée d’autant d’occasions rencontrées, « par les temps qui courent », je réponds avec la fougue d’un boxeur enragé, ajoutant les cris aux coups !

Mais c’est bien vrai, c’est de connaissance qu’il s’agit, exhaustive, en accumulation de tout ce qui peut se voir et s’apprendre par la lecture, l’étude, les rencontres, les voyages, la démultiplication à l’infini de tout ce qui peut se découvrir, mesurer, aimer ou haïr, thésauriser en connaissances. Exhaustive mais surtout anarchique parce que capricieuse et s’inspirant de tout et de rien à la fois, au rythme de vagues quotidiennes. Et cette accumulation-là s’établit précisément par l’accumulation de listes touchant à tout sur tout, les dates étant même parfois notées ! La première lecture serait donc celle de la liste des listes, presque interminable, puis au choix : celles qui se rapportent aux lieux, aux pays, aux gens, aux choses, aux coutumes, aux arts, à la littérature bien sûr, aux personnages donc, aux mots, à l’histoire, aux voyages, au passé, présent, futur, et finalement, à la vie, à la mort. Informations prises partout, expériences d’innombrables voyages et rencontres, et réflexions en toute liberté après entretiens, discussions, réflexions débridées mais toujours animées par une égale passion de curiosité, je suppose, un amour de la vie et du monde entier, et de tous les hommes. Je le prends ainsi : un engagement d’amour véritable, une déclaration adressée à tous et pas seulement à soi-même puisque le caprice guide et l’individualisme le plus effréné est reconnu maître. Comme la fantaisie, et la gravité aussi, on va aimer, et tourner les pages au gré de ses propres caprices, des curiosités de chacun attisées par ce manège tournoyant de photographies amoncelées en clichés de mots – d’esprit, presque toujours, avec de la profondeur même, parfois. Il n’y a pas d’unité, je ne crois pas, rien de tel n’est voulu, mais c’est un amour de la création, donc une générosité, une immense cordialité (avec ses tendresses et ses colères, ses indignations et ses admirations) qui s’exprime au fil de ces centaines de pages. On est donc entraîné, oui, à courir, à se passionner à son tour, à prendre parti, très fort, pour, contre et c’est très vivant, enthousiasmant quand on s’aperçoit qu’on court soi-même aussi vite que l’auteur, avec lui dans ses souvenirs à lui, ou dans les nôtres, tout aussi riches finalement, et qui reviennent se mêler à cette sarabande.

Que pourrais-je citer ? Ce sera au gré de mes humeurs, suivant mes goûts et mes préférences : mes agacements ou mes approbations ? J’ai joué au critique littéraire avec mon « Houellebecq » dernièrement. Alors voici pour les critiques littéraires, un bon échantillon : Les critiques littéraires ont la déplorable habitude de penser qu’on leur demande leur avis sur les livres. On leur demande d’en dire du bien… Si j’établissais la liste de toutes les ignorances de critiques que j’ai constatées, ce livre ne suffirait pas. Critique littéraire est le seul métier que l’on puisse exercer sans savoir qui est Jules Laforgue ou Guillaume de Machaut… Tout ce que veulent savoir les critiques parisiens d’un roman, c’est « si c’est vous »… Alors, dans ces conditions : – Quelle est la meilleure critique que vous ayez eue ? – Qu’un vendeur de chez Paul Smith me dise, le 30 novembre 1999 : « C’est la première fois que je vends un pantalons sans retouches. » On devine que la liste des snobs ou des dandy sera longue, le seul à trouver grâce étant Fitzgerald pour son Gatsby le Magnique (The Great Gatsby) ! Et Cioran par contre, dans la Liste d’écrivains arrosés par leur amertume, en prend pour son grade, cité pour n’avoir trouvé « qu’un intérêt littéraire » aux grands romans de Fitzgerald. Là je suis embarrassé parce que, grand lecteur moi-même de Cioran, je sais bien pourquoi, dans cette circonstance, il en arrive à prendre le mot « littéraire » dans un sens dépréciatif. Et je partage l’avis de Cioran… Debord est également ‘arrosé’ des sarcasmes de Dantzig : il lui reproche de parler beaucoup de son suicide sans passer aux actes. Il n’est pas au courant ? Ou s’agit-il d’une note un peu trop ancienne. Mais il y a aussi de bonnes pages sur la littérature, personnages ou auteurs, et des pages encore plus cruelles sur le journalisme, cette forme moderne de prostitution. Je dis ça en passant. Vous attendez les peintres ? C’était mon espoir aussi : mais comment juger une note sur Sam Francis, à peine : C’est joli… et une page plus loin en forme de panégyrique sur les cochonneries d’un Lucian Freud ? En ai-je jamais parlé moi-même ? Cela gâte tout.

Des formules courtes mais assez fortes pour vous ébranler – dans la Liste des Français : Les Français suivent l’état comme un convoi d’infirmes en criant qu’ils sont des individualistes… Les Français ont parfois de l’esprit et aucun humour… Il y a en France une passion de la servilité dont on se rembourse par le ricanement… Les Français ont l’imagination sexuelle. Souvent ils se trompent. Comme aucun peuple n’ose les imiter, cela leur donne quand même une réputation de malins… Il faudrait préciser ceci, concernant cette passion de la servilité, et en un peu plus long : Les Français n’aiment pas la liberté, ils aiment la contestation. Et même ils la haïssent, la liberté. C’est à se demander s’ils l’ont aimée en 89, qui n’a peut-être été qu’un vent de snobisme plus fort qu’un autre. Ah, nous avons été mal éduqués par des tyrans et des élus méprisants, à quoi il faut ajouter l’admiration de la servilité injectée à tout le pays par Louis XIV. Cela, Cioran aurait très bien pu l’écrire – et Debors, si vivement critiqué, savait bien que la sédition du spectacle comme éducation de la servilité datait de Louis XIV !!! Au chapitre de l’histoire des Français, Dantzig rappelle aussi, avec le nom d’un autre tyran fameux, que l’Ogre corse a sacrifié à sa gloriole 1 400 000 Français quand le pays ne comptait que 30 millions d’habitants tandis que la Grande Guerre en a sacrifié autant, précisons : dans un pays qui comptait déjà 41 millions d’habitants. Tout cela vaut le détour – la plupart des gens ne savent simplement pas… 

Alors qu’il y est tant question de voyages, ces réserves aigres-douces, ou sages – dans la Liste des voyages : Un voyageur est souvent un collectionneur, et les collectionneurs sont souvent des gens qui se protègent pour ne pas découvrir… On part en espérant aller voir autre chose, et c’est toujours soi qu’on trouve, hélas… Et pourtant un jour il avait observé : des petits garçons qui comptent leurs centimes à voix haute en marchant vers le marchand de glaces (Venise, juin 2007). Amériques, Asie, Afrique, Europe occidentale ou orientale, il y a toujours des images somptueuses, horribles, et ces petits garçons qui vont s’acheter des glaces, résumant une humanité innocente. Moi aussi je vais soigner mes contrastes. Dans la Liste des personnes, très longue évidemment, je vous choisis des personnes… ‘effrayantes’ : les veuves de square… ‘méprisables’ : les prêtres mondains, les prudents de vingt ans… ‘légèrement répugnantes’ : une femme de soixante ans, teinte en blonde, cigarette au milieu de la bouche, qui s’accroupit sur le trottoir et ramasse dans un sac en plastique la crotte de son chien… personnes ‘réjouissantes’ parfois : un imbécile condescendant, un imposteur puni… voire ‘enthousiasmantes’ : les hommes chaleureux, les femmes rieuses, les enfants affectueux, un ami qui a du succès… et pourquoi pas, ‘exaltantes’ : les jeunes, les insolents, les gens qui seront… À propos des jeunes, curieusement, parmi les personnes ‘dégoûtantes’ : les adolescents quand, ayant passé la période brillante de l’enfance, ils déchoient. Et le génial enfant de douze ans qui avait dix-neuf de moyenne devient un niais qui en a quinze, puis quatorze, puis neuf. On ne félicite pas assez les adultes qui restent géniaux. Cela se passe de deux manières : à l’élevage intensif par les grandes écoles, où on leur apprend des tours qu’ils répètent toute leur vie à l’ébahissement des foules, ou de façon individuelle, comme ils peuvent, à coups de machette dans l’inconnu. Les premiers sont les polytechniciens, les seconds les artistes. Des incongruités ahurissantes comme dans la courte Liste de ceux qui ont bien fait de ne pas naître : le fils de George Sand et d’Alfred de Musset, le fils de Hitler et d’Eva Braun, le fils de Marguerite Gautier, la « dame aux camélias »… Rien ne manque donc : le bon goût et le (plus) mauvais !

Sans commentaire, je recopierai cette belle page qui m’a laissé méditatif. Il m’a paru que c’était mieux, bien mieux, que tout et rien mélangés : Je regarde une carotte. Ou plutôt un melon. Oui, voilà, un melon. Que cette chose est bizarre ! Sphérique, aplatie en haut et en bas (si l’on peut appeler haut ce qui dans un objet sphérique porte une tige). Et pourtant il tourne. Il tourne, et il est vert, quel vert, vert melon ? Le vert melon n’existe pas, et pourquoi ? parce que les hommes préfèrent les clichés, ces images définies par d’autres. « Bleu ciel. » Mais quel ciel ? « Rose bonbon. » Mais quel bonbon ? Le vert melon n’existe pas pour la raison supplémentaire qu’il y a trop de melons à verts différents. On pourrait qualifier le vert du melon que je regarde de vert salle de bains de l’hôtel Terminus en 1928….. Outre qu’il est de plusieurs verts, et parfois jaune, cet objet à mutiples aspects et nom unique porte sur les hanches des coutures jaunes formant des losanges. Enfin quoi, ça pourrait être des triangles, et lui, plat comme une boîte à chaussures. Alors, j’imagine, il ne se nommerait plus melon, mais birlarue ou farteuil. Tel il se nomme, tel il est, tel il reste, et l’homme croit qu’il a nommé cette chose de façon appropriée. Se nommerait-il farteuil, il resterait pourtant le même. Le mot ne fige pas la chose. Le mot désigne parfois d’autres choses, puisque ce que nous appelons du nom générique de salade est pour les anglophones « endive ».

D’un certain point de vue, plus étroitement réaliste ou utilitariste, ce travail peut paraître vain et inutile. C’est pourtant, on devrait se le rappeler, le premier travail du romancier : creuser la mine à ciel ouvert des faits de société, tous, sans choix, sans préjugé. Cela veut-il dire vraiment que tout est intéressant, mérite cet éclairage, ce passage à la loupe de l’observateur, du moraliste ? Cela mérite-t-il un tel étalage, ce grand marché de la fantaisie et du caprice, cette gesticulation qui ne serait qu’individualisme , à tel point curieux de tout et de rien qu’il n’en resterait finalement rien du tout – aucun enseignement ! Chacun s’en fera son idée. J’ai voulu en parler ici parce qu’il m’a semblé que, aux yeux de l’auteur de ces listes, tout pouvait faire sens – ces listes pourraient se multiplier à l’infini, et pour un égal résultat – et que le choix qui est fait, car il y en a bien un, fait sens à son tour, et pas uniquement pour l’auteur. Mon jugement, mon appréciation me dévisagent à leur tour, et un enseignement, qui n’était pas programmé comme tel, se détache malgré moi, contre moi peut-être, révélant les préjugés des uns ou des autres, sans doute ; et les miens, assurément. Je vais plus loin : je crois que nous dressons ces listes nous-mêmes, intérieurement bien sûr, de façon souvent contrebandière, à la fois pour nous conforter, nous diriger, nous déterminer dans cette conviction maligne qui nous intime de nous croire meilleurs, plus intéressants, plus méritants, autant de l’intérêt que nous nous portons, que de cet intérêt qu’on devrait nous porter. Nous regardons ce monde innombrable, aux diversités infinies pour qu’il nous regarde. Il ne le fait pas et nous en crevons de dépit. À sa grande vexation, le moi se rend compte que sa « petite musique » rend le même son que le moi du voisin. Il n’y a pas tant de combinaisons possibles dans la création des « personnalités », heureusement. Tous les moi se ressemblent par un point ou par un autre. C’est par ces points de contact que nous formons une espèce d’humanité. Ces listes sont probablement le cri de détresse d’un grand égoïste déçu, image se soi malmenée, inversée, culbutée, déchirée peut-être : mesurant si fiévreusement l’indifférence du monde, on ne s’en remet pas. On part en espérant aller voir autre chose, et c’est toujours soi qu’on trouve, hélas… Mais n’est-ce pas aussi une égale déchéance qui guette tous ceux qui énumèrent nos ‘points de contact’ comme autant de perditions, sans s’apercevoir que notre destin commun réside en un unique secret, bien caché et néanmoins désireux d’être connu, un secret et un salut… Mais l’esprit ne vient jamais à l’enquêteur policier ou sociologique, et rarement au romancier. Et finalement, oui, que voudrait dire ‘moraliste’ ? Ce monde est sans morale et il n’est plus pardonnable de l’ignorer. Je me reproche de l’avouer.

(1) Première publication : 2005, et au Livre de poche : 2009

(2) Première publication en 2009 et déjà en Livre de poche (2010)

Un commentaire sur “Juste un instant (25) : Charles Dantzig, encyclopédiste

  1. « C’est toujours soi-même qu’on trouve, hélas! ». Bon, un vrai scandale, cette existence!.. Mais le fait que « je » puisse savourer le paragraphe sur le « melon » sans en être l’auteur, ou mieux, qu’en rêve, « je » puisse soupeser un melon, en respirer l’odeur, ce n’est pas magique, çà? Que le cerveau ait la faculté de se rendre la réalité du monde préhensible sans avoir besoin du concret et même celle de simuler les lois physiques dans un orage de neurones pour rattraper un objet au vol, ce n’est pas une merveille? Le secret si naïvement caché par la divinité dans les choses les plus banales et les êtres les plus ordinairement égotiques, c’est bien ce qui fait que le Vivant fonctionne?

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