La 31ème sonate de Piotr Anderszewsky

J’avais avoué récemment ma découverte, après tout le monde, de Rafal Blechacz : son Chopin inouï, comme la première fois, l’absolue première fois de la découverte, cette chose insensée, inavouable, que ce pianiste, dans le premier concerto de Chopin, quand il se met à jouer, rend tous les musiciens de l’orchestre plus musiciens encore – musicaux, que dire, lyriques ! Et voilà que, nouveau drame en moins d’un an, je découvre à mon tour Piotr Anderszewsky qui me fait entendre pour la première fois la 31ème sonate, cette sensation vraiment terrible, l’opus 110 de Beethoven !!! (1)

Je l’écrivais dernièrement à un ami : cette génération de jeunes pianistes me tue d’émotion. Mais à quoi parviennent-ils donc de si exceptionnel ? D’accroître la lisibilité de l’oeuvre, par un surcroît d’intelligence et de sensibilité, d’émotion, oui – accordées. C’est le mot magique en musique. Mais a-t-on assez dit qu’il fallait accorder intelligence (du texte – ces notes alignées comme des lettres sur une page) et sensibilité, ce qui va se détacher d’un toucher particulier de la main, du doigt sur le clavier ? Science, oui et cette science existe depuis les maîtres mêmes de Mozart, depuis Bach ! Mais bien plus que science : pouvoir d’ajouter vérité à une expression de pure beauté. Avec Piotr Anderszewsky, nouveau miracle : il fait parler le silence, si important dans ces dernières oeuvres du Maître de Bonn. Beethoven est sourd, il entend sa musique dans le silence de son être intérieur – c’est de là qu’elle surgit de l’inouï, de l’absolu qui l’engendre ‘sans pourquoi’ – et tantôt il la crie, tantôt il la confie à un pianissimo à peine audible qui suffira bien à dire l’indicible advenu dans l’instant. Piotr Anderszewsky dit toutes les notes, pianissimo et fortissimo – et les silences – avec la même intelligence, la même rigueur, c’est-à-dire en musique, la même justesse d’expression dans le rapport (l’accord !) de tous les tons, de toutes les couleurs, de toutes les intensités. Cette précision et cette délicatesse qui vous font entendre les notes les plus ténues – juste – c’est inouï, et pour moi-même aujourd’hui, qui ai tant écouté depuis quarante ans, tant écouté et ré-écouté, tant aimé tous les musiciens qui sont aussi parvenus à traduire ce miracle de création. Faire entendre ce qu’entendait Beethoven, et que par grâce pure, d’une providence ou d’un innommable génie, il parvenait à nous restituer, du silence, et du coeur comme il l’a écrit, cette musique qui est un chant de pure beauté, le seul sans forme visible, le seul sans parole, et le seul qui se ressente avec autant de force – quand on l’entend !

Je sais : le miracle se produit à chaque fois, et c’est à Beethoven qu’on le doit, d’abord. Je sais bien : le vieil homme malade, aigri parce qu’il s’estime mal aimé, sous-estimé par ses contemporains, ses amis mêmes, et qui se relève du désespoir, qui rend grâces à la Divinité. Que peut-on dire des derniers ‘mouvements’ de cet opus 110, le troisième mouvement noté comme tel : à partir de l’arioso, la fuga, le tempo del arioso, le tempo della fuga, la coda, tous en rupture de continuité, déchirant le temps, sans la pensée possible d’une suite ou d’une fin ? Que dire qui n’ait déjà été dit ? Et que dire si on l’entend ? Que dire si on l’entend une nouvelle fois ? Que dire si on l’entend tel que cela se prononce, authentique souffrance et peur de la mort et abandon au néant, puis sentiment de rescipiscence, puis de force retrouvée, reconnaissance, plénitude et exaltation ? C’est comme je l’ai dit : avec un accord juste des silences, pianissimo, fortissimo – chaque note sonnée juste avec son intensité unique, au moment juste – que Piotr Anderszewsky parvient à le répeter pour nous en nous donnant ce que la musique seule donne, une nouvelle création aussi miraculeuse que la première, celle de son auteur, de … Mais non, il ne faut pas compter : la création se produit dans un tel équilibre de l’accord, de la lumière et de son image, qu’il n’y a plus -effectivement – que de l’être figuré en majesté, une totalité pleine qui fait sens à tel point qu’il suffit ! Ces mots, tous les mots qu’on en dira ne sont pas même un écho ; après, oui, une reconnaissance, un souvenir, une photographie. Mais la musique vivante, cette interprétation maintenant incomparable comme je l’entends ici, je dirais dans ce cas, ne dessine pas, ne forme pas. C’est l’écho unique, le halo de lumière, la chair vive de ce qui est la valeur incommensurable du vivant-conscient en personne. Oserais-je insister et répéter qu’il y a ce miracle supplémentaire : deux et trois ; je, et tu, et il, (qui) en musique, ne se dissocient absolument pas : ils se rejoigent absolument et non pas pour fusionner, se dissoudre, non, non, ce n’est pas ça, pour consonner – c’est une création, il y a de l’autre, une insécable altérité et cela prend feu, glorieusement, pour la perfection de tout ce qui existe à ce moment-là.

(1) Ce double CD « At Carnegie Hall » avec des oeuvres de Bach, Schumann, Janácek, Beethoven et Bartók, se vend actuellement à la Fnac pour le prix de 9 euros. On peut aller sur la toile découvrir également tout plein d’informations sur Piotr Anderszewsky – allez, j’ajoute que le DVD que lui consacre Bruno Monsaingeon est … époustouflant… mais allez-y donc !

Post-Sciptum au 16.10 : Je viens de reécouter la 31ème sonate de Nelson Freire… C’est une autre intelligence du texte, une autre interprépation. Pianistiquement, c’est parfait. Mais on a jusqu’à la fin de l’audition l’impression que Nelson Freire traduit un Beethoven vraiment mourant – et il l’était -, un héros même qui est ‘passé’ et qui se rêve ‘vivant’ quand la fuga finale se met à galoper – trop vite même… C’est étonnant, c’est fort, mais ce n’est pas juste. Même sur son lit de mort, avant de retomber définitivement, le héros tendait, brandissait son poing et menaçait le Destin. C’est Piotr qui voit juste. L’art de Piotr Anderszewsky ; non seulement une liturgie, une célébration, mais une résurrection, et comme c’est de vérité pure qu’il s’agit, on peut parler d’un ‘miracle vrai’.