Raccourci

Tout ce qu’il fallait dire, qui méritait d’être dit, l’a été, et répété, et précisé : mais nous aimons plus nos querelles, nos rivalités, nos mots, nos mensonges, nos illusions.

Il y a fort longtemps, je lisais Carlo Suarès, les surprenantes analyses et les constats de sa Critique de la raison impure (Stock 1953). À sa voix s’étaient jointes celles de Joë Bousquet et René Daumal. J’avais été frappé par ceci, dans les dernières pages : Si le pire vient à se produire, nous ferons une septicémie généralisée. Nous aurons d’innombrables foyers d’infection, de guerre civile, dans le monde entier. Pour rien… Mais c’est alors que le moindre geste vrai, du moindre petit homme, acquérera toute sa valeur. Là où il se produira, il arrêtera le conflit. Il mettra une limite au crime. Il montrera, très simplement, que s’entretuer n’est pas la bonne façon de trouver la sécurité. Autour de lui – autour de chacun de nous – se fera le débrayage ; et la guerre, en panne, là, n’aura pas lieu. C’est une lucidité : vision du pire engendré du mensonge, et de notre salut, inspiré du simple bon sens. Or il se trouve que nous en sommes là, exactement, que personne ne s’en aperçoit, personne ne s’en soucie.