Sur le moi, la question, versus oriental

Publié dans Connaissance du matin le 26.09 2008

Un des tout derniers livres parus traitant de la question avait pour titre annoncé : le Soi et la querelle opposant Brahmanistes et Bouddhistes, et il est paru, je ne sais pourquoi, sous le titre général : Comment la philosophie indienne s’est-elle développée ? (1) Après un rappel très appronfondi des thèses opposées, et des critiques réciproques, qui constituent effectivement le fond de cette pensée indienne, Michel Hulin offre un résumé du débat : Les uns et les autres butent sur une réalité dont ils ne parviennent pas vraiment à rendre compte sur le plan conceptuel : celle du sujet individuel ou du moi fini. Celui-ci, d’un côté, “pense” ou, en tout cas, s’efforce de penser selon la vérité… Mais en même temps, il se sait limité, conditionné et périssable… Il est donc une sorte de contradiction vivante, quelque chose qui, au fond, ne devrait pas exister… Cette déchirure dans l’unité du sujet, bouddhistes et brahmanes s’accordent pour l’appeler “souffrance”. L’individu est “souffrance”. Lui qui porte “le fardeau de la souffrance” ne peut le déposer qu’en se débarrassant, pour ainsi dire, de lui-même…

Reste qu’au départ c’est bien cet ego qui porte le projet de dépasser toute souffrance. On conçoit alors que deux voies distinctes puissent s’ouvrir devant lui… il peut chercher à se concentrer sur ce qu’il éprouve comme déjà éminemment positif en lui (la pure connaissance de soi…) en éliminant tout le reste par l’ascèse et la méditation – et c’est la voie brahmanique. Ou bien il peut considérer ces îlots de positivité à l’intérieur de lui-même (l’impression d’être une personne qui maintient son identité…) comme des caricatures de la plénitude à laquelle il aspire. Il cherchera alors à les réduire afin que l’in-forme de la Réalité ultime (le nirvana) advienne à leur place – et c’est la voie bouddhique.

Toutes deux partent d’une même intuition : celle d’être une pure lumière de conscience mais ressentie, d’un côté, comme offusquée par la relative opacité d’obstacles matériels (corps, organes) et, de l’autre, comme diluée, défigurée… par les multiples reflets dans lesquels elle se disperse (structures et formations mentales). Deux logiques antagonistes… les brahmanes sont portés à voir dans les pratiques spirituelles du bouddhisme une entreprise d’anéantissement systématique de soi… de leur côté, les bouddhistes sont toujours enclins à interpréter la méditation brahmanique sur le ‘moi’ (atman) comme un culte narcissique de soi débouchant sur une véritable autodéification.

La question, on le voit, est bien celle de l’identité, même celle de l’irrécusable ‘restant’, s’il en est un, comme on le conçoit versus occidental : une identité stable, permanente, irréductibe ; le Soi upanishadique qui se décline en autant d’identités personnelles liées aux conditions et destiné à Se re-connaître ; une Réalité transcendante qui englobe tout au point de paraître ‘rien’ (à la définition des conditions), “trahie” par le désir qui engendre, toujours et inéluctablement, la souffrance. D’un côté, une “parfaite plénitude” ; de l’autre une “pure vacuité”. M. Hulin imagine que ces deux catégories d’hommes, marchant en directions opposées, vont finalement se retrouver puisque la terre est ronde – puisqu’une seule entité est envisageable ”sans second” ! – ou parce que le silence de la paix et de la cessation de la douleur qui les convoque tous, va les réunir dans une seule unanimité. Dans son livre sur La Mystique sauvage (2) qui traite des différents cas d’éveils hors traditions, de leurs étonnantes similitudes, jusqu’à ce jour (le cas Jourdain est évoqué), Michel Hulin avait déjà esquissé une définition de cet obstacle philosophique : l’illumination sauvage (le mot est de S. Jourdain), si convaincante en elle-même, ne révèle rien du ‘miracle’ de sa manifestation et garde tout son mystère.

Ce débat n’a pas de fin et il retentit toujours à l’intérieur des écoles fidèles aux écritures traditionnelles. Notons aussi qu’il oppose, à mon avis sous la même figure de contradiction, les sectes et sous-sectes qui s’affrontent dans chacune de ces deux orientations. Au passage, je tiens aussi à faire savoir que l’occidentalisation de la philosophie indienne, universitaire, par exemple l’introduction de la Phénoménologie, n’a guère contribué à clarifier la question. Par contre, chez les maîtres contemporains, plus atypiques, on trouve un traitement plus original et plus neuf, tenant compte à la fois de l’aporie, et tentant de la dépasser existentiellement, au coeur de l’expérience vivante et personnelle de connaissance, de purification et de libération de soi. Je redonnerai vie, et vigueur, à ce débat en citant deux représentants de cette actualité : des maîtres également nourris de tradition brahmanique et bouddhique, qui me semblent parvenir à exposer sans déguisement l’aporie indéfectible à jamais présente au coeur du débat et à la dépasser par leurs propositions de vie. Nisargadatta Maharaj d’abord (1897-1981), qui a été traduit en français et se trouve essentiellemnt publié par les Deux-Océans (3). Ce petit résumé, limité à quelques mots-clefs en dira long :

Discours : Faites très attention. Dès que vous commencez à parler, vous créez un univers verbal, un univers de mots, d’idées, d’abstractions et de concepts qui s’entrecroisent et sont interdépendants et qui, de la plus étonnante des manières, s’engendrent, se soutiennent et s’expliquent réciproquement mais qui, malgré tout, sont dépourvus d’essence comme de substance, ne sont que de simples créations mentales. Les mots créent des mots, la vérité est silencieuse.Ecritures : Ceux qui ne connaissent que les écritures ne connaissent rien. Connaître, c’est être.Les religions transcrites ne sont qu’entassement de verbiage.

Eveil : Je suis éveillé parce que je n’imagine pas.

Existence (séparée) : C’est la réflection dans un corps séparé de l’unique réalité. Dans cette réflexion le non-limité et le limité sont confondus et pris pour la même chose. La suppression de la confusion est le but du yoga.

Comme vous êtes fasciné par les noms et par les formes qui sont, par nature, distincts et divers, vous faites des distinctions, ce qui est naturel, et vous séparez ce qui est un. Le monde est riche dans sa diversité, mais que vous vous sentiez dépaysé et effrayé est dû à un malentendu…

Imagination : Toute existence est imaginaire…Rien, sauf votre propre imagination, ne peut vous troubler… Tout est imaginaire, même l’espace et le temps.

Mémoire : La perception suppose la mémoire… Perception, imagination, espoir, anticipation… tous sont des réponses de la mémoire.

Il n’y a rien de mauvais dans la mémoire en tant que telle, ce qui est faux, c’est la préférence basée sur le jugement. Souvenez-vous des faits, oubliez les opinions.

Témoin : Les sensations, les pensées et les actes défilent devant l’observateur dans une succession sans fin qui laisse des traces dans le mental et donne une illusion de continuité. Un reflet de l’observateur dans le mental crée la sensation du ‘je’ et la personne acquiert une existence apparemment indépendante. En réalité, il n’y a personne, seulement l’observateur qui s’identifie au ‘je’ et au ‘mien’. Le témoin est le dernier vestige de l’illusion, le premier aperçu du réel. Dire : “Je ne suis que le témoin” est à la fois vrai et faux ; faux à cause du ‘je suis’, juste à cause du témoin. Il est préférable de dire : “Il y a le regard-témoin.” L’instant où vous dites “je suis”, l’univers entier naît, en même temps que son créateur… Il ne peut y avoir d’univers sans témoin, il ne peut y avoir de témoin sans univers.

En réalité, il n’y a qu’un seul état ; quand il est dénaturé par l’auto-identification, il est appelé une personne ; quand il est coloré par la sensation d’existence, c’est le témoin ; quand il est incolore et illimité, nous l’appelons le Suprême.

Et UG, maître indien récemment disparu, ‘éveillé’ atypique, marginal, chez qui la même difficulté, si l’on préfère, la même ambivalence, se trouve énoncée dans une langue dont la force et la pertinence du témoignage sont à retenir (4) Le mental est un mythe, c’est même le titre de son premier livre traduit en Français ; autrement dit : La pensée n’a aucune réalité, et pourtant elle est bien là, elle fait partie de la vie, et c’est dans la nature du mental de créer une dualité là où il n’y en a pas ; même : il n’y a personne ici en train de parler. Du coup, la contradiction, littéralement, se trouve affirmée. D’une part : il n’y a rien à comprendre, et d’autre part : dès qu’on a compris, on en a fini une fois pour toutes… Comment se servir du mental, de la pensée, pour flouer le mental ? Pas de logique, pas d’affirmation, pas d’interprétation littérale de ce qui est dit là, rien de ce qui conforte une pensée : une contradiction systématique par contre, l’imprévisible, parce la vérité est un mouvement… une acte pur… une réponse de l’organisme. Et qui se délivre au juste, qui est délivré, sans personne à libérer – on est bien dans la probématique orientale : La libération ne consiste pas à trouver des réponses mais à rendre possible la dissolution des questions… Si la totale connaissance collective et l’expérience de l’homme sont rejetées, reste un état primordial, vierge, sans être primitif… Il n’y a pas de transformation, radicale ou non, d’une entité qui n’existe pas… Vous êtes le monde : c’est votre état naturel irréductible à toute formulation… Dans ces conditions, si les pouvoirs aliénants de la pensée ont été neutralisés, en partie, par cette seule pensée à valeur fonctionnelle qui fait partie aussi du monde, une mutation peut se produire, de nature biologique, on ne sait au juste, qui engendre un état de non-connaissance, non-expérience même, favorisant néanmoins le déclenchement de la bonne réponse, y compris mentale, mémorielle, pour répondre à la situation, avant de se résoudre dans le silence.

En réalité, se comprendre soi-même n’exige pas la simple accumulation des données, mais un saut quantique… UG est au plus près de la résolution bouddhiste mais il sait en même temps qu’un certain usage de la pensée, et pas seulement pragmatique, est nécessaire. Seulement, il ne faut pas qu’une continuité s’établisse comme les réseaux de la pensée et de la mémoire poussent toujours à la reproduire. A mon avis, le problème reste entier : s’il m’est reproché d’utiliser la logique pour assurer la continuité de la structure séparative… je ne vois pas comment une logique peut finalement m’en défaire – à partir de quel constat ? et quelle logique ‘naturelle’ quand la logique est si éminemment humaine (et culturelle) de conception ? Mais voilà son point d’orgue : Le point de référence, le “je” ne peut être éliminé par un acte volontaire. C’est là votre programme génétiquement prémédité – votre ’script’. Se libérer de cette misérable destinée génétique, rejeter le script, exige un formidable courage. Vous devez tout balayer. Votre problème n’est pas d’obtenir quelque chose… mais de rejeter tout…Cela exige une valeur qui prime le courage car elle implique le surgissement du grandiose, de l’impossible !

Assis là, les yeux ouverts, la totalité de mon être est dans les yeux. C’est une formidable vista-vision en présence de tout ce qui se passe… Le regard est si intense, si libéré des distractions que les yeux ne cillent pas et il n’y a pas de place pour un “je” en train de regarder. Tout me regarde, pas de vice-versa. Ce qui est vrai de la vue, se vérifie pour les autres sens, chacun ayant un cours indépendant qui lui est propre. La réponse sensorielle qui affecte tout l’environnement n’est ni modifiée, ni censurée, ni coordonnée ; elle a tout loisir de vibrer dans le corps. Il y a une sorte de coordination qui survient quand l’organisme doit fonctionner au profit de l’effort nécessaire en présence d’une situation donnée. Les choses retrouvent ensuite leur rythme indépendant et déconnecté… Quand on voit cela clairement, il n’y a ni rejet, ni renoncement… C’est la recherche qui vous trouble… Quand on supprime le désir des désirs, ils sont tous sans importance.

On peut dire que la tradition orientale épuise, littéralement, le sujet (de la question). C’est surtout l’illustration de l’impossibilité d’une non-dualité, et particulièrement de son discours. C’est pourtant celui-ci, interchangeable, qu’on trouve sous la photo de tous les pseudo-gourous qui se disputent la Toile. Le miracle permanent de ‘ce qui est’ se traduit par la double visée de l’Un pur et/ou de l’Un en Deux ; c’est à dire le miracle de la conjonction (un mouvement et un repos) ou miracle du secret (indicible, irréductible, inexplicable comme tel). Je puis ajouter autant de détails que je veux, conceptuels et relevant tous de spécifications logiques, je ne fais que décrire ‘cela’. Simplement je n’élude rien, je fais tourner mon bien : être-vivant-conscient. Je le dis librement, oui, tandis que la Vérité et la Vie se trouvent lovées au coeur de l’instant, à peine voilées… Il ya une évidence, je dirai cartésienne tant le philosophe français a su dire mieux que personne cette irrécusable impression, de l’ego présent en réalité et unicité. C’est cette impression-là qui est au coeur du débat oriental, cernée ou nommée avec plus ou moins de bonheur, de précision ; impression qui n’est pas non plus dissoute par l’illumination sauvage, notons-le bien. Il me faudra reposer la question de la ‘dualité’, y insister encore, et répéter. (5) (6)

(1) Mais c’est pour dire que la question du Soi est bien centrale, et qu’elle commande toute l’évolution de la pensée indienne. Je renvoie donc au livre de Michel Hulin bien évidemment sous-titré : La querelle brahmanes-bouddhistes et, pour une étude récente centrée sur le Bouddhisme, à Bernard Faure : Bouddhismes, Philosophies et Religions, Champs/ Flammarion 2000.

(2) La mystique sauvage ; Michel Hulin, PUF, Perspectives critiques 1993

(3) Je fais toujours référence à Je Suis, livre traduit et adapté par Maurice Friedmann, le plus fidèle à mon avis. Je pense même qu’on doit à Friedmann, ex-disciple de J. Krishnamurti, toute la pertinence de ces entretiens, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Tous les livres de Nisargadatta sont aux Deux-Océans. Sois, publié un peu plus tard, montre l’évolution de la ‘pensée’ de Nisargadatta concernant la notion cruciale de témoin. PS : Et je citerai d’autres lectures encore prochainement, concernant aussi le fait que la perspective ‘occidentale’ a évolué, curieuse maintenant des réponses ‘orientales’… C’est très nouveau.

(4) Le mental est un mythe, traduit par Paule Salvan en 1988 et publié aux Deux-Océans, fit beaucoup de bruit… Nous avons tous couru à Gstaad interroger le maître, c’était piquant, mais quelle leçon de vie… et de dialectique. Je ne suis pas arrivé à le ‘coincer’ dans ses contradictions et je me suis fait traiter de ‘philosophe français’ ! Mais enfin comment concevoir un être de pur instinct déjouer la pensée dont il est par ailleurs seul responsable ?

(5) Ce qui fait le contenu de ce blog Jeudemeure ouvert à la mort de Stephen Jourdain…

(6) Quant aux nouveaux venus de la bonne nouvelle orientaliste (comme on a pu appeler des peintres … ‘orientalistes’ simple question de mode !) le dernier en date qui nous vient d’Amérique, Robert Spira actuellement à Paris, répète l’antienne : L’expérience n’est pas divisée entre un sujet qui perçoit, c’est-a-dire une entité “je”, et un objet perçu, un autre, ou le monde. L’entité qui semble séparée, et l’objet qui semble être séparée, autre ou le monde, se révèlent être de simples concepts que la pensée superpose sur la réalité de l’expérience. Et si nous cherchons la réalité de toute expérience, nous ne trouvons que la Conscience. Ou plutôt, la Conscience ne ‘trouve’ qu’elle-même. Lorsque la pensée qui divise surgit, La Conscience-Toujours-presente semble être logée dans le corps ou être le corps.

Avec cette croyance initiale de limitation et de localisation, la Conscience ou la Présence semble être voilée et ainsi, sa nature qui est bonheur et paix semble être perdue. Cette perte apparente est connue comme la ‘souffrance’. Son synonyme est la quête du bonheur et de la paix.

La quête du bonheur et de la paix n’est pas l’activité d’une entité imaginaire séparée. Cette quête est cette entité même. Lors de nos rencontres, nous observons lucidement et simplement la nature de notre expérience. En d’autre termes, nous allons directement à la vérité de notre expérience, à la vérité de ‘ce qui est’, et ‘à partir de là’ si l’on peut dire, nous explorons toutes les croyances et, de façon plus importante, tous les ressentis concernant l’apparence des choses.

Nous observons toutes les croyances et les ressentis que nous tenons comme étant la nature de notre expérience. C’est tout. Nous n’avons aucun dessein concernant le mental, le corps ou le monde. Dans cette contemplation aimante et désintéressée, nous voyons au delà des concepts avec lesquels le mental semblait fragmenter l’expérience en entités séparées, objets, personnes, monde.

La réalité de l’expérience est rendue à elle-même, nue. En fait, la réalité est toujours et seulement telle qu’elle est, quoique la pensée puisse imaginer. Néanmoins, à présent cela est ressenti et vécu comme tel.

Sur le moi, la question, versus occidental

Publié dans Connaissance du matin le 11.09 2008

En dépit des efforts méritoires de nos ‘anthropologues’, la question du moi n’a pas été évacuée de la philosophie occidentale et les publications fleurissent, les plus fréquentes dans les registres classiques de la philosophie chrétienne, de la phénoménologie ou des philosophies de l’esprit, celles-ci bien mal nommées puisqu’il s’agit d’athéismes déclarés. Cela va même jusqu’à l’inscription de cette question au programme du concours d’entrée aux grandes écoles scientifiques, une blague de potache sans doute, puisque l’étude porte sur St Augustin, Musset (Lorenzaccio !) et Leiris – bien sûr, c’était à la rentrée 2008. C’est assez prouver qu’il s’agit moins d’initier des apprentis-chercheurs aux arcanes de cette question que d’entraîner nos futurs athlètes intellectuels à la dissertation. C’est aussi se limiter à l’exploration d’une dimension psychologique, où la littérature a beaucoup dit… Mais St Augustin !? J’y viendrai puisque j’ai retenu pour cette note deux points de vue, deux ouvrages récents qui proposent recherches et réflexions passionnantes, et qui renverront une fois de plus à Michel Henry ; qu’il me soit permis d’insister sur la lecture des entretiens et conférences publiés dans Auto-donation, réédités par Beauchesne en 2004, les livres choisis étant : Le moi et la chair, introduction à l’ego-analyse, (1) de Jacob Rogozinsky (Cerf 2006) et Archéologie du sujet : naissance du sujet (premier volume, le second étant paru depuis) d’Alain de Libera (Vrin 2007). Et on attend des volumes 3 et 4 annoncés…

L’intérêt premier du livre de Rogozinsky se trouve dans la critique radicale des thèses de Heidegger et de Lacan qui ont pris une place si prépondérante dans la culture actuelle. D’abord Heidegger, qui évolue d’une égologie de la singularité à ce que Rogozinsky appelle une thanatologie, parce que la passivité analysée par l’auteur de Sein und Zeit débouche sur la découverte, et de l’aliénation originelle du Dasein, hors de l’Etre qui le fonde, et de la certitude de mourir. C’est une copie perverse de Descartes : ‘qu’il me trompe autant qu’il voudra, il ne saurait faire que je ne sois pas’ devenu ‘que je meurs prouve irrécusablement que je vis, maintenant…’ Mais toutes les critiques de Heidegger ont déjà été écrites et l’on sait trop aujourd’hui que c’est la dérive de cette notion de passivité (ou de facticité) qui a peut-être favorisé son adhésion au nazisme. A. de Libera fait aussi le procès de cette théologie dévoyée, et Henry (repris d’ailleurs par Rogozinsky) a fort bien montré que ma mort, en s’inscrivant à l’horizon du monde (et donc dans des concepts du réalisme objectiviste) loupe ma vérité première de vie en auto-donation. ‘Moi’ comme précédant de tout ce qui existe – me suis-je permis d’écrire dans ce même blog. Le cas de Lacan est d’un abord plus facile puisqu’on sait depuis longtemps déjà que la psychanalyse n’est ni une science ni une philosophie. Chassé l’effet de mode, il ne reste rien, que des bavardages de salon, un commerce lucratif et l’entêtement des ignorants. Rogozinky localise cette défaite (qui conduit aussi à une thanatologie) à la ruse du signifiant incapable de signifier le sujet lui-même sans référer à un autre signifiant qui est l’Autre irréductible, soit le Désir. On ne dira donc plus “je est un autre” mais plutôt que l’Autre est celui qui dit ‘je’… Je ne sors pas du procès indéfiniment récurrent de l’aliénation. C’est encore une incompréhension de Descartes, mais aggravée cette fois d’une théorie du langage aussi complexe que séduisante, car le langage y rend le plus bel hommage qu’il pouvait se rendre à lui-même par la bouche de Lacan associant Freud à Saussure. A la recherche du ’sujet vrai’ dans un premier temps, de sa parole trop près de la vive voix d’un sujet singulier… d’un moi capable de prendre la parole… Lacan arrive à ceci : … l’ex-sistence qu’il attribue à la chaîne signifiante et la ‘relation extatique à l’Autre’ qu’elle implique vont lui permettre d’accorder au signifiant une priorité absolue sur le sujet, d’aliéner le sujet au signifiant, d’éliminer du sujet la moindre trace de subjectivité vivante pour le réduire à un ‘sujet sans ego’. (pp 77 et 78, je précise cette fois tant cette audacieuse démonstration mérite d’être lue en entier.)

Jacob Rogozinsky, au terme d’un patiente enquête, va jusqu’à toucher le secret, en partie du moins, ce qu’il appelle le ‘restant’ : le restant est l’intouchable de mon toucher, mais aussi l’invisible de ma vision, l’inaudible de mon écoute : jamais je ne pourrai le saisir dans une intuition, jamais je ne le rencontrerai dans le monde comme un élément parmi d’autres de mon expérience quotidienne. En cela il rejoint même les critiques de M. Henry qui reprochait à la Phénoménologie d’aboutir à la restauration d’un ‘objectivisme’, objectif manqué par Husserl lui-même qui se l’était pourtant assigné au départ des Recherches logiques. C’est que la langue nous y entraîne malgré nous, entraînée elle-même par l’expérience naturelle de l’empirie quotidienne et de ses interprétations abusivement affirmatives. Après avoir rendu justice à Descartes – relecture, toujours, de la Deuxième méditation et dépassement du stade de la lecture husserlienne pour une lecture henryenne – il s’applique à redonner sens à la découverte cruciale de ce qui différencie un videre d’un videor : videre… soit la vision d’une chose qui se présente comme une réalité existant en dehors de moi… videor… dans l’expérience de se sentir voir, entendre ou toucher. Cette fois nous avons rejoint l’antécédent absolu, et la passivité définie est bien celle d’une auto-affection de la vie absolue. Mais s’il est possible de trouver ma véritable identité dans la part intouchable du restant (du videor), il est encore plus salutaire de lui conserver sa part de mystère, d’inaccessibilité, d’indicibilité. Rappellant les expériences unitives d’un Maître Eckhart et d’un Shankara – qui ne sont ni monisme ni solipsisme mais relevant d’une synthèse supérieure – il propose une nouvelle définition de l’enstase (on se souvient que c’est Mircea Eliade qui avait introduit ce concept dans notre culture) en précisant qu’il désigne ainsi un retour à l’immanence, l’exact opposé de cette transcendance extatique qui nous jette au dehors de nous-mêmes. Ici le mot ‘in-’ doit s’entendre dans un sens actif : l’in-stase est une mouvance qui réinsère le restant dans mon champ d’immanence, tout en marquant un irréductible écart entre lui et moi. Il précise le plus essentiel en soulignant : … l’instase est plus difficile à décrire que le jeu de la défiguration et de la transfiguration : parce qu’elle impose une limite au décèlement et préserve toujours sa part d’énigme, et aussi parce qu’elle est absolument singulière, elle met en jeu ce qu’il y a de plus singulier en chaque ego – son rapport au restant – et modifie ce rapport d’une manière chaque fois différente. Rogozinsky parvient tout à fait clairement à exposer le jeu de l’identité et de la différence – et rappelez-vous Silesius : “Tout est un jeu que la Déité se donne” – et à ouvrir le champ possible, illimité, d’une parole qui est poésie, certainement ; qui peut être philosophie, encore, quand on choisit de désigner plutôt que prouver ou taire. Respect de l’aporie et de l’amphibolie, sans quoi on manque tout.

A. de Libera fait l’inventaire savant, fascinant, et gourmand aussi ’des’ philosophies du Moyen-Age – en s’adressant à des lecteurs qui semblent doués d’une érudition phénoménale, qui lisent grec et latin, connaissent leur Heidegger sur le bout des doigts comme les thèses de philosophie de l’esprit ou les grammaires de logique contemporaine – sans parvenir à nous faire oublier que telles philosophies se développaient toujours comme ancillae theologiae, servantes de la théologie ; naguère un J-F Revel les exécutait en une demi-page dans le cours de son Histoire de la Philosophie ! C’est que ce sont des philosophies ‘grecques’, au sens péjoratif de ce mot même, c’est-à dire conceptuelles, ces arcatures gothiques (je renvoie au célèbre livre d’Erwin Panofsky) destinées à soutenir la révélation chrétienne traditionnellement réputée pour être scandale à l’intelligence. Je suis dans les clichés ? Pas tant que ça : telle philosophie ne sera répudiée qu’aux temps de Pascal ou de Madame Guyon qui reviennent, et avec quelle éloquence, et quelle notoriété en dépit des condamnations, à une mystique de l’affect originaire, pas encore, loin de là, l’auto-affection d’un M. Henry, mais épreuve de l’Autre plus typiquement augustinienne, lui-même d’ailleurs ni philosophe ni scholarque, en révélation personnelle, une auto-révélation. C’est Kant qui remettra les pendules à l’heure avec sa critique systématique d’une raison ‘pure’ et sa relégation de toute croyance à la catégorie, au mieux, d’un postulat de la raison ‘pratique’, parce que dans ce domaine on ne ‘prouve’ pas. Je me suis risqué moi-même à des considération sur ‘désigner-prouver’, et encore, dans le domaine de l’art où la démarche est plus évidente, espérant montrer qu’on était toujours loin d’en avoir fini avec cette question – à moins d’adopter le point de vue d’un athéisme déclaré, évidemment. Mais c’est bien de concepts qu’ils s’agit si l’on s’introduit dans la démonstration libérienne. Ne fuyez pas, je vous prie !

Je vais m’en tenir à l’examen de ces deux concepts-clefs, attributivisme et périchorèse, qui résument tout l’effort et toute la science d’Alain de Libera dans ce livre. Le querelle de l’attributivisme, avec ses mille rebondissements, reflète la difficulté d’attribuer à l’homme des qualités qui ne sont qu’à Dieu, ou inversement : querelle de concepts plus que querelle d’idées, en réalité un unique problème sous-tendu, celui de la christianisation des concepts grecs, plutôt même de leur réinvestissement (c’est Augustin qui y parviendra) dans une autre dimension (trinitaire) de la définition de l’homme en regard de l’indéfinition de Dieu comme pure essence. Ici nous jonglons avec les concepts, et pour donner plus de sel à cette comédie intellectuelle, on court de la langue grecque à la latine, des auteurs grecs aux auteurs latins, des Païens aux Chrétiens et, ce qui est un comble, des antiques aux contemporains, Heidegger bien sûr, mais aussi les maîtres-penseurs bien de chez nous : Deleuze, Foucault et alii… On en arrive là : L’archéologie du sujet peut répondre à la question d’Augustin… comprendre une vérité fondamentale de la théologie trinitaire, à savoir précisément que les perfections divines… ne sont pas en Dieu comme dans un sujet ; que, parce qu’il n’est pas un corps, Dieu n’est pas le sujet de sa grandeur et de sa beauté, car celles-ci ne sont rien d’autre que lui-même ; que l’attributivisme est fondamentalement inadéquat pour penser et dire “l’être admirablement simple et immuable” qu’est Dieu, et qu’il est aussi inadéquat pour penser et dire ce qu’est l’âme humaine. Belle découverte : l’attributivisme, que ce soit relativement à l’être de Dieu comme à celui de l’homme, incarcère l’un et l’autre dans des catégories, des genres qui sont bien plutôt ceux des objets connus, incapables donc de désigner une pure singularité comme telle ! Le modèle périchorétique, nouveau subterfuge de la raison pure – mais elle sait si bien se mettre au service d’une (pseudo ?)-révélation ! – va échouer mais pas totalement, car il signifie enfin la relation (chrétienne) de Dieu à l’homme, qui aura le succès que l’on sait dans le christianisme oriental, notamment chez Jean Damascène. Pour ceux qui l’entendent, je me risque à un peu de Latin : Que signifie l’affirmation (augustinienne) que les actes mentaux existent dans l’âme (in anima) comme l’âme elle-même existe (sicut ipsa mens). L’équivalent latin de la périchorèse grecque est la circumincessio, qui traduit mieux la volonté des premiers intellectuels chrétiens de désigner une dynamique de relations – plus tard les chrétiens orientaux choisiront de parler d’énergies – qui associent les Trois Personnes et la créature dans le plan de la création conçu tout autrement, croient-ils, que sur le modèle de l’attibutivisme aristotélicien. J’en viens enfin à cette dernière citation de Libera : On ne peut pas comprendre toutes les harmoniques de la mens augustienne si l’on n’accepte pas de voir au moment où on les pose sujet et objet se parenthiser… A mon avis, on comprendrait mieux en se reportant à la symbolique si explicite du miroir chez Ibn’Arabi, et de la limite qu’elle fixe à l’entendement. Je vous donne une toute petite clef pour en finir avec ces citations : tout repose sur la foi Curieuse idée malgré tout que cette recherche historique de la construction d’un concept ‘moi’, une aventure qui se poursuit avec Thomas, puis avec ses contradicteurs etc… jusqu’aux thèses modernes de Descartes (et ses héritiers), et de Locke (et ses héritiers)… Enorme disputatio qui aboutit à la critique heidegerrienne, quand le moi est éprouvé par tous, pourtant, non comme addition de mémoires et de savoirs mais comme moi, irréductiblement singulier et irrécusable, indéclinable, quand le moi est ce qui s’éprouve avant la formation des concepts, quand les concepts se forment où un moi se trouve capable de les générer, de leur donner forme et force ! C’est Descartes (à très juste titre rappelé par Rogozinsky) qui a révélé cette indéfectible réalité, plutôt que Locke (soigneusement évoqué par Libera, mais dans la perspective d’une formation progressive de la philosophie anglo-saxonne, notamment la philosophie dite de l’esprit), sans parvenir toutefois à conjurer définitivement le péril objectiviste comme le définit de nos jours Michel Henry.

Je citerai d’autres ouvrages, d’autres recherches, plus tard, dans une nouvelle note sur la ‘philosophie comparée’ mais j’en reviens à ce que dit Michel Henry dans une conférence : Je doute qu’il y ait un anonymat de l’être. Un être anonyme au sens de la philosophie classique… j’ignore ce que c’est. S’il y a un être, il est vivant, et la vie est le contraire de l’anonymat. Elle est l’extrême singularité, l’extrême individualité, l’intensité, le sentiment. Et rien n’est moins anonyme qu’un sentiment… je pense qu’il s’agit d’une subjectivité qui n’est ni universelle, ni impersonnelle, ni générale, et que sa structure est telle qu’elle est nécessairement individuelle… moi-même. Certes tout ce que j’éprouve est moi-même et cependant ma passivité à l’égard de moi-même implique nécessairement la présence d’un Fond qui me porte. L’idée de Déité chez Maître Eckhart pourrait l’éclairer. Une sorte de présence me fait être moi et ne peut s’accomplir sans que je sois – Eckhart disait que, si je n’étais pas, Dieu ne serait pas… Corrigé quelques phrases plus loin : Le moi n’est pas un naturant mais un naturé. Ou plutôt il est sur le trajet d’un naturant à un naturé, c’est pourquoi il s’éprouve soi-même. Je retrouve ici, à la fois, l’intuition géniale de Jean Scot Erigène (de l’homme créateur créé) ; le thème de la conjonction tel qu’il se trouve exactement exposé dans l’Evangile selon Thomas (un mouvement et un repos) et finalement la thématique de Stephen Jourdain (’exhaussement’ du Père par le Fils, essentialisme déclaré par références aux couleurs, ce ‘plotinisme’ qu’ignoraient les médiévaux) qui n’est pas celle d’un monisme de type oriental mais d’un dualisme de la Vie comme manifestation de l’Un en Deux… La vie n’est pas donation, mais, précisément donation de la donation, auto-donation. Auto-donation de la vie veut dire : ce que la vie donne, c’est elle-même, ce qu’elle éprouve, c’est elle-même. Elle n’éprouve pas d’abord le monde… pas davantage ce qui se donne en lui dans tous les étants… elle n’est pas affectée par quelque chose d’autre qu’elle-même, par une altérité quelconque, mais par elle-même : la vie est auto-affection. Je crois qu’il me faudra y revenir encore.

(1) Rogozinsky y crée le concept d’égicide, évident, que mon ordinateur corrige toujours automatiquement par régicide : et on dira que la machine n’est pas intelligente ? 

Les routes de l’été (5) : Cuzco (Pérou)

Cette fois-ci la route n’est pas la mienne mais celle d’une amie qui a séjourné deux mois au Pérou… M’accordant le rare privilège de voir ‘avec mes yeux’, elle  m’a aussi rapporté quelques ouvrages exemplairement représentatifs des antiques civilisations de ce lointain pays. Chacun sait de quelles tragédies les Amériques ont été le théâtre : destruction de nations entières, peuples réduits en servitude, anéantissement programmé de civilisations multi-séculaires, autant de tragédies méconnues parce qu’elles stigmatisent toujours ces nations d’Occident qui s’en sont montrées coupables. Parlant des Indiens nord-américains, Jim Harrison le rappelait récemment avec ses mots bouleversants…  J’évoquerai aujourd’hui la région de Cuzco, au Pérou, cette fameuse ‘vallée sacrée’ qui abrite un si grand nombre de vestiges de la civilisation Inca, et particulièrement un art du tissage encore prospère parce qu’il habille des populations de paysans. Et quel étonnement de les voir ainsi vêtus comme des princes, d’étoffes chamarrées aux couleurs luxuriantes qui proclament encore une éclatante joie de vivre quand la misère et la précarité sont partout, écrasantes, étouffantes. Que dire de ce langage des couleurs, qui sont celles aussi figurant sur la bannière inca, de leurs dessins tantôt rigoureusement géométriques, tantôt avec d’éloquentes irrégularités ; tantôt figuratifs (plantes, animaux) tantôt purement abstraits ? Les couleurs sont toutes naturelles, obtenues de plantes locales répertoriées par leurs noms indiens, teintures obtenues avec des fixateurs eux-mêmes produits à partir de minéraux arrachés à la montagne, eux aussi traditionnellement connus… Autant de manifestations d’une culture  restée fidèle à ses anciennes croyances philosophiques et religieuses, c’est-à dire restée entièrement reliée aux énergies naturelles, aux forces et à la pérennité de leurs cycles… Aux chanceux qui pourraient le trouver, je recommande ce livre ; Tejidos del Perú antigo, par R. Gheller et M. Y. Medina Castro (Gheller Doig edit. 2005)

2010_09032007_08032007_0803200006.1283767366.JPG     2010_09032007_08032007_0803200010.1283767381.JPG     2010_09032007_08032007_0803200011.1283767396.JPG

…larges bandes pour ceindre la taille (photos RO)

2010_09032007_08032007_0803200014.1283767412.JPG     2010_09032007_08032007_0803200004.1283767344.JPG    

2010_09032007_08032007_0803200016.1283767431.JPG                        ‘mantas’… (photos RO)

2010_09072007_08032007_0803200003.1283843042.JPG         2010_09072007_08032007_0803200001.1283843028.JPG

Il est une autre culture, authentiquement chamanique cette fois, mieux connue elle aussi maintenant grâce aux études ethnographiques qui lui sont consacrées et aux récits de voyageurs : celle du peuple shipibo-konibo, une population d’environ trente à trente-cinq mille personnes vivant sur les rives de l’Ayucali, un fleuve qui est aussi un affluent de l’Amazone. Mais je veux parler précisément ici d’étoffes qui ont ceci de particulier qu’elles sont d’abord décorées de dessins méticuleusement tracés, avant le brodage : un réseau de lignes qui semblent elles aussi géométriques mais plutôt comme des veinules, celle de la main par exemple, ou les nervures qu’on peut voir à la surface des plantes, des feuilles d’arbre… On peut aussi penser aux sinuosités du fleuve, ou celles du grand anaconda vénéré comme origine et mère de vie. Pendant toute la durée d’exécution de cette tache si particulière, le dessin n’est pas interrompu et la main poursuit lentement et sûrement son ouvrage, obéissant à une inspiration provenant d’états modifiés de conscience par la prise de substances hallucinogènes – le piri piri (cyperus sp.) est administré par des gouttes dans les yeux – par des chants, et aussi une préparation poursuivie tout au long d’une éducation dans ce cas réservée aux filles et transmise de génération en génération. On trouve ces dessins sur toutes sortes de matériaux : étoffes bien sûr, mais aussi céramiques, métaux, bois, et même sur la peau humaine ainsi que des tatouages mais dans ce cas, simplement peints. Cela s’appelle Kené (prononcer : quené) et j’ai sous les yeux un livre remarquable qui vient d’être consacré à cet art incomparable, publié en 2009 par l’Instituto National de Cultura (Pérou) : de Luisa Elvira Belaunde, Kené, arte, ciencia y tradición en diseño. On peut également consulter You Tube qui propose de petits reportages très éloquents : on tapera dans son moteur de recherche ‘shipibo konibo kené’…

2010_09072007_08032007_0803200015.1283843280.JPG

2010_09072007_08032007_0803200014.1283843259.JPG

2010_09072007_08032007_0803200013.1283843076.JPG  (dessins) Kené : ‘chemins d’énergie’ (photos RO)

Bien qu’expatriés si loin de la terre où ils sont nés, ces ouvrages conservent le fabuleux pouvoir d’exprimer une vérité de nature et de culture si forte qu’on en éprouve ravissement et vertige : un bien-être profondément ressenti, celui d’une émotion esthétique des plus authentiques,  mais encore un mieux-être, comme par guérison, premièrement et inexplicablement du corps ; et soulagement, en étant débarrassé de l’étreinte quotidienne des multiples pollutions de notre mentalité moderne – ceci ressenti même comme une ivresse ! C’est extrêment étonnant, jusqu’à provoquer ces sentiments et cette réflexion inédits au sujet de notre histoire, de nos destinées, de la finalité même de notre présence ici-bas. On a dit ‘monde primitif’ corrigé en ‘pensée sauvage’ : on peut aujourd’hui s’apercevoir que ces civilisations pré-scientifiques ou pré-modernes sont des floraisons éblouissantes de l’évolution de notre humanité, sans doute vers une destination inconnue et toujours impénétrable. J’y reviendrai sûrement. 

Juste un instant (23) : Marsile Ficin

En date du 4 septembre, sur le site « actu philosophia », Thibaut Gress mentionne la récente publication chez Vrin de lettres de Marcile Ficin, traduites par Julie Raynaud et Sébastien Galland. Marsile Ficin vécut à Florence de 1433 à 1499 et contribua pour beaucoup à enrichir la culture de son temps d’une nouvelle sensibilité au platonisme. Bien sûr nous restons entièrement en territoire chrétien (avec un fort accent dualiste : forme/matière ; lumière /ténêbres) mais l’expression de cette pensée éloigne considérablement des théologies du Moyen-Âge, rapprochant étonnamment d’une part des gnoses hellénistiques et peut-être déjà, d’autre part, de ce néo-paganisme contemporain qui effraie tant les ‘chiens de garde’ de l’idéologie moderne.

Dans ce passage, Marsile Ficin s’adresse à son ami Michele Mercati « Regarde la lumière, (écrit Ficin), dans le monde matériel, pleine de toutes les formes de toutes les choses, soustrais la matière, laisse le reste : tu obtiens l’âme, lumière incorporelle, omniforme, mobile. Ôte-lui, derechef, le mouvement, déjà tu atteins l’intellect angélique, lumière incorporelle, omniforme, immuable. Enlève-lui aussi cette diversité, par laquelle une forme se différencie selon sa luminosité, et qui est emplie d’une lumière venue d’ailleurs, afin que l’essence de la lumière et de chaque fortune soit identique et que la lumière se forme elle-même et, au-travers de ses formes, forme toutes choses. Cette lumière brille infiniment parce qu’elle brille de sa propre nature et elle n’est point souillée, ou comprimée, quand elle se mélange à autre chose, elle est là à travers toutes choses, parce qu’elle n’appartient à aucune, à aucune en propre, de sorte qu’elle fulgure à travers toutes choses équitablement. Elle vit à partir de soi et elle procure la vie aux choses tout entières, puisque son ombre est telle la lumière du Soleil, donnant seule la vie aux réalités corporelles. (…). Ainsi, qu’est-ce que la lumière du Soleil ? L’ombre de Dieu. Ainsi, qu’est-ce que Dieu ? Dieu est le Soleil du Soleil ; la lumière du Soleil est Dieu dans le corps du monde ; Dieu est la lumière du Soleil au-dessus des intellects angéliques. »

POST-SCRIPTUM :

Occupé à la relecture de l’Essai d’éthique fondamentale de Georges Bastide (j’y reviendrai…) je trouve dans les première pages une petite note assez intéressante sur la lumière. C’est dans la suite de remarques sur la naissance d’une authentique démarche réfléchissante de l’esprit chez St Augustin : Le thème de la lumière qui lui parvenait par le canal biblique, prend sans doute sa source dans les âges les plus lointains de l’humanité. L’histoire linguistique permet de saisir dans les Vedas, en réponse à l’inquiétude de l’ombre et à la terreur des ténèbres, le passage au vocatif d’imploration (Dyâus, avec un accent circonflexe) du mot qui signifie la lumière du jour (Dy’aus avec un accent aigu.) Il s’y ajoutera le nom de Père : Dyâus Pitar (Zeus Pater, Jupiter) ; et l’invocation religieuse traduira l’émoi de la conscience encore fruste dans l’intuition rudimentaire d’une sorte d’infinitude tutélaire de la clarté des cieux…

« conscience encore fruste », c’est à voir, puisque la lumière de l’esprit s’y éprouve bien autrement que celle du jour naturel ! Comme promis, j’y reviendrai…