La ‘conjonction’, une explication supplémentaire

Publié dans Connaissance du matin le 13.11.2008

Je rappelle l’interprétation que j’ai proposée du logion 55 de l’Apocryphe : “Quelle est la marque du Père en vous ? – Un mouvement et un repos…” J’avais dit alors que les deux termes ne s’ajoutaient pas l’un à l’autre, ne s’additionnaient pas, ne formaient ni une somme ni un résultat, et qu’ils ne se mêlaient ni ne s’excluaient, se posaient même sans contradiction… Je l’affirmais d’autant que j’avais vérifié la validité de cette thèse (de l’analogie, j’y viens) chez Maître Eckhart qui faisait l’objet d’études savantes, et bien avant les années 80, qui triomphait enfin de l’accusation de ‘panthéisme’ qui lui avait été adressée. Ainsi dans une étude d’Alain de Libera (1) : ” Quand… Eckhart aborde la formulation ultime de sa métaphysique de l’analogie : tout ce qui vaut pour le rapport matière/forme et parties/tout vaut également et d’autant plus encore pour celui de la créature au créateur, puisque Dieu est “causa intimior, perfectior et universalio” par rapport à toutes les autres causes… les arguments avancés à ce propos peuvent être considérés comme autant de formulations particulières de la théorie définitive de l’analogie :

(Je retiens ces deux arguments)… 1/ Hors de l’être et sans l’être, toutes choses sont néant… 2/ Tout composé, par exemple la pierre, reçoit son être-tel d’une certaine forme : la pierre tient son être-pierre de la forme de la pierre. En revanche, le composé tient son être absolu de Dieu seul en tant que Cause première… Dieu, et lui seul, est forme substantielle, cause première et être… un mode à la fois vidé d’étants (car toutes choses prises en elles-mêmes sont “pur néant”) et plein d’un être unique (car “Dieu seul est”)…. Si le rapport de l’accident à la substance, interprété dans le sens de l’analogie “ad unum alterum”, est bien le paradigme du rapport de la créature au créateur, de l’”ens” à l’”esse”, la doctrine de la causalité analogique fondée sur l’élucidation du rapport de l’accident à la substance s’accomplit en tant que telle dans une doctrine de l’unité fondée sur une interprétation analogique qui permet à Eckhart d’éviter l’écueil du panthéisme et celui plus redoutable encore de l’identification de l’”unité pure et absolue de Dieu” au “concept de l’être hypostasié” (soit la créature…) Ce qui permet à Eckhart de représenter Dieu comme l’être par rapport auquel toute substance est un accident et tout accident un simple néant. Cette formule rejoint exactement la proposition n°6 du Livre des XXIV Philosophes sur lequel repose toute l’invention de la théologie médiévale – ces ‘philosophes’ étant des Anciens bien entendu.

Je souhaite qu’on m’excuse d’aborder ici de tels arcanes, mais il est tout à fait capital de comprendre cela, non point tant pour rendre justice à un théologien du passé, mais pour parvenir à se connaître soi-même sans la moindre erreur de perspective, surmonter le dualisme exotérique des religions révélées comme le monisme illusoire des discours qui tendent de plus en plus à se répandre pour nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Et là, je le prétends, nous sommes en pleine lumière : comprendre enfin comme nous y invitait le doctor maximus du soufisme “comment tu es Lui et comment tu n’es pas Lui “, comprendre cette contradiction, cette aporie, qui est l’exacte ‘photographie’ de la réalité. Toujours Libera : “La métaphysique de l’analogie est donc à la fois une doctrine de l’analogie et une doctrine de l’unité, c’est-à-dire une métaphysique qui partant du côté ‘passif’ de l’analogie où l’”esse” divin reste inaccessible, aboutit à une théorie de la descente et de l’effusion de la Première cause dans les réalités inférieures, théorie selon laquelle Dieu est un en toutes choses et toutes choses unes en Dieu, le supérieur un dans l’inférieur et l’inférieur un dans le supérieur. On est bien ici véritablement sur le ‘terrain’ d’une doctrine de l’unité.

… on ne se méprendra pas sur le sens de la doctrine eckhartienne de l’unité si l’on prend garde que l’ajointement de l’être à l’étant ne signifie aucunement une réduction de l’un à l’autre. La doctrine d’Eckhart est que l’être est “totus intra, totus extra” et – c’est là le point fondamental – même s’il n’y a pas de distance dans l’Un, le Premier reste au-dessus de l’étant. On citera ici naturellement le Sermon Quasi stella matutina : “Dieu est dans toutes les créatures, pour autant qu’elles ont de l’être, et pourtant il est au-dessus. Cela même qu’il est dans toutes les créatures, il l’est pourtant au-dessus d’elles. Ce qui est un en plusieurs choses doit nécessairement être au-dessus des choses.” Tout entier dans l’étant, tout entier hors de l’étant, Dieu, en tant qu’être, Dieu, en tant que “premier et supérieur” se suffit à lui-même “ad omnia et in omnibus”. Il se suffit dans la créature qu’il affecte sans être pour autant affecté par elle, et cela dans le temps même que la créature affectée par lui, trouve en lui sa suffisance.

Cette distance sans distance, cette division indivise est ce que signifie le thème de l’”apud esse”, expression qui nous paraît désigner chez Eckhart le moment où la doctrine de la causalité analogique et celle de l’unité sont en parfaite coïncidence. C’est, en tout cas, comme le dit Eckhart lui-même, l’”objet principal de ses sermons” : la conjonction, l’ajointement de l’étant à l’être, de la créature à Dieu, du mot (”verbum”) au Verbe. L’adverbe (bîwort) est ce qui est auprès du Verbe (”apud verbum”). Théorie de philosophe, la doctrine de l’être comme Verbe et de l’étant comme adverbe manifeste ici sa signification spirituelle.” J’oserai ajouter, ce qui me paraît indispensable : que la conjonction n’est pas fixée éternellement ; lorsqu’elle se fausse, et en cela nous sommes responsables, ce ‘mouvement’ provoque l’effet que j’ai appelé de ‘deuxième création’, qui est l’enfer de notre culture et de nos mentalités, notre enfer quotidien, situation à laquelle nous sommes parfaitement habitués ou résignés, et qui est pourtant parfaitement remédiable. J’ajouterai aussi quelques mots de Maître Eckhart, à la fin de son sermon, et qu’Alain de Libera ne cite pas dans son étude : “C’est là que l’âme doit être un adverbe ( le même mot donc que ‘conjonction’) et opérer une seule oeuvre avec Dieu” (je souligne…) Métaphore ou réalité ? Si “je suis un mouvement et un repos“, pleinement, dans la voie juste, le destin du monde entier repose sur mes épaules. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende…

(1) Alain de Libera : Le problème de l’être chez Maître Eckhart ; logique et métaphysique de l’analogie, Cahiers de la Revue de Théologie et de Philosophie (Genève, Lausanne, Neuchâtel 1980)

NB : J’ai laissé les formules latines car il suffit d’avoir été puni d’une seule année de latin pour les comprendre ; par contre j’ai traduit le vieil allemand dont A. de Libera adore truffer ses travaux sur Eckhart !

L’art qui nous fait signe(s) – 6 : Hubert Saint-Eve

Des lecteurs un peu attentifs s’étonneront que, à des lignes exaltées écrites à la découverte du Maître de Chaource exposé au Grand-Palais, succèdent celles d’une admiration sans réserve au travail d’Hubert Saint-Ève. C’est que je suis conséquent dans ma recherche d’un art qui fait signe(s) – on comprendra l’usage de ce pluriel – jusque dans les sauts, les ruptures d’une histoire qui n’en est pas une puisqu’il s’agit de nous, qui passons plus vite que les mots mêmes de cet aveu, ou de nos morceaux comme l’appréciait déjà Augustin, les deux mains aux putes avant de les joindre en prière ; d’une succession d’enchantements dont on ne sait, impuissants que nous sommes, s’ils miroitent le secret d’une valeur prolifique ou le néant prolixe d’un épanchement absurde, un écoulement de lavabo comme disait Sartre, le dernier Cioran quant à lui préférant le bidet. Et pourquoi savoir, je vous le demande, mais puisque nous succombons à la tentation de ‘le’ dire (malédiction ?) il faut bien poursuivre cette quête perpétuelle de vérité, de légitimation, d’aveu mortifié de ce qui s’avère pour ce qui (n’)est (pas).

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une vue de l’exposition 379

Saint-Ève est authentiquement penseur et peintre. Il sait comment dire et comment faire, tout en sachant très bien qu’il n’y a rien à faire, d’une prescience qu’il se garde d’avouer, et que toute tentative dans cette direction, une agitation dans le cauchemar (dit-il), une convulsion, aggrave… La raison (j’en sais quoi ?) pour laquelle je ne cliquerai sur aucune icône à ma disposition, aucune catégorie qui permettrait d’orienter cette page vers une description, une classification, un jugement affirmatif, une « fuyante » dit-il justement. Puisque Saint-Ève nie…. Vous me direz : « cette oeuvre pourtant… » puisqu’oeuvre il y a, ce qui est à la fois témoignage d’écrits de bonne et due forme, enrichis d’illustrations, un homme qui a sa culture philosophique bien garnie et passage obligé (?) aux tant classiques Beaux-Arts ! Nie ? Pas exactement : Saint-Ève constate la crevaison (comme on dit d’un pneu…) de tous les mythes, et de la mythologie fût-elle barthéenne, et de plus près, au plus près de ce qui se dit aujourd’hui ‘désenchantement du monde’, voit la constante, répétée, obstinée ou têtue, perverse, paranoïaque, folie de la raison idéologique, une mise aux plis de normes indéfiniment recousues, celles d’une pensée que l’aventure originelle n’avait pas prévues sinon pour animer cet élan d’aventure à destination d’introuvables agonies, aux détours multipliés de tous les noms lisibles des dieux patrons de notre création en toute ignorance. Des noms de dieux païens que Saint-Ève écrit sagement sous les bornes à incendie qu’il s’applique à reproduire. « Un cauchemar » décrit dans ce texte au titre énigmatique, Du destin des fuyantes. C’est son dernier écrit, je crois, proposé à l’occasion d’une exposition visible à Nancy – dans le local de l’Association 379, sis 379 avenue de la Libération à Nancy, le mercredi après-midi ou sur rendez-vous en appelant le 03 83 97 31 96 et jusqu’au 20 novembre – Je lis :

« Le pire parmi tous les cauchemars, est sans doute celui dans lequel vous ne vous réveillez que pour vous apercevoir que vous ne l’avez jamais quitté… La stabilité de votre environnement vous assure que vous avez changé de régime de conscience. Toutefois, il subsiste une sorte de traumatisme bizarre. Soulagé d’avoir échappé à l’anéantissement promis par un déchaînement de forces qui vous dépassent, vous encouragez la vie à modestement tout remettre en place… ça roule… » Un ‘féroce’ est apparu, diable qui ne dit pas son nom, qui m’agrippe et m’entraîne sans pitié.  Le mécanisme intime et monstrueux qui déforme le paysage entier de mes perceptions est dû à l’agression de cette créature brusquement surgie dans le cauchemar ininterrompu que je tente de fuir sans y parvenir, sans échappatoire. « Le dormeur crucifié sur un point de vue plus courbe qu’oblique, ne peut que valider une situation aporétique qui immerge son strabisme à tout jamais dans un cercle vicieux. » Le circuit de la course apparaît comme un échevau de lignes fuyantes mais constamment emprisonnantes, dans le même paysage, pour la même chute finale dans le même piège. « Dédoublé, à la fois poursuivi et poursuivant, vous projetez de l’un vers l’autre de vos avatars un point de vue de transition, le chemin fera le reste… » Mais il y a comme un défaut : « le cercle en effet nécessite un assentiment. Que vous partagiez la focale que constitue le point de fuite qui devient vôtre. Délaissant la focalisation dans laquelle l’histoire qui vous raconte vous contraint. Devenant vous-même cet être de la parallaxe, vous stoppez la course ! » La parallaxe est l’incidence du changement de position de l’observateur sur l’observation d’un objet. Elle est l’impact, ou l’effet du changement d’observation de l’observateur sur l’objet observé – dixit Wikipedia, qui ajoute – en psychologie, la parallaxe est une modification de la subjectivité, la différence de perception d’une même réalité… Et c’est ainsi, à la faveur, c’est bien dit, de cette particularité optique, que vous pouvez vous-même en profiter pour « poser une verticale effrontée… lâcher le point de fuite et inverser par ricochet le point de vue. » Muter. Soit briser le cercle dont je suis centre et circonférence, organisation, révolution : « rompre » ! Je suis le rêve, tout mon rêve dans mon rêve, abruti comme le rêveur de Platon sans doute, convoqué un instant à un retournement, une rupture, une échappée ‘verticale’. On trouvera ce texte sur le site en tous points remarquable de Saint-Ève : http://hubertsaint-eve.com/

Saint-Ève a-t-il lu Slavoj Zizek ? Personnage apparu comme la dernière érection sous viagra de la philosophie spectacle, grand réformateur du lacano-marxisme, Zizek a publié plus de 400 pages pour démontrer comment cet accident d’optique est à la fois prétexte de toute invention philosophique et révélation d’une ‘différence pure’, ‘la différence de l’élément vis à vis de lui-même’ – sans toutefois parvenir à demêler ces fuyantes qui nous encerclent et nous entortillent, phobies constituantes du sujet, jusqu’à cette neuve, inédite aperception de lui-même. Vous l’avez compris : c’est là que le prétendu sujet aura instauré son identité d’emprunt, mais pas en faisant semblant, en s’en convainquant le pauvre ! Notons : la formule métanoïaque est à vendre depuis Socrate, sans trouver preneur.   Mais la métaphore de la parallaxe est plus riche et Saint-Ève en fait meilleur usage en prétendant qu’il ne s’est jamais ‘agi’ que de moi, une praxis étonnamment transcendantale, le ‘féroce’ évanoui dès que je lui dis son ‘fait’, dès que je lui ‘règle son compte’ : comment dire autrement, ou évoquer, l’unité et ses fissures, le cauchemar sans répit du plotinisme jusqu’à sa sortie ‘verticale’ dans la théologie négative du Pseudo-Denys, une bien-bien vieille histoire. Autrement dire : la ‘valeur infinie’ dont parlait mon ami Stephen Jourdain, qui se donne si prodigalement aux paraîtres multipliés de mondes – c’est-à-dire de regards, de points de vue, portant chaque fois ‘mon’ nom – ne s’accorde à aucun concept de mesure, c’est à peine si j’oserais parler de définition puisqu’on a déjà réglé la question au moins depuis Kant, le petit débutant ès-déconstructions ; ne se donne qu’en retrait, perception pure et désir aussi dur que cette érection qui obsède le penseur passionné de véracité. Michel Onfray est bien injuste envers le vieux papa Freud à qui l’on doit cette découverte-là. Je tente encore de combler le manque (de corriger ma loucherie ?) – « Mais quelle est ma place ‘en réalité’, mon lieu (d’être) ? » La mise en je-u est infiniment cruelle, tragique sans doute, glorieuse aussi, car participant d’une splendeur – l’é-vidence qu’il y a quelque chose plutôt que rien – un don qui n’affecte immédiatement que perception engendrant simultanément désir – et cette fuite, perte et conquête, vie et mort sûrement. Ce n’est pas hegelien : suicidaire ou salutaire, ce serait zen si je fais la grenouille. La peinture si savante de Saint-Ève, qui s’offre le luxe de réinventer une recette a tempera augmentée d’un ajout de cendre pour des gris jamais vus ; sa parole luxuriante aux multiples références (l’Ecclésiaste et Laetitia Casta), tout entière narration du drame unique de la course (et de l’ubiquité de la fuite), de l’aliénation redondante (et du jeu gratifiant des savoirs accumulés pour ‘le’ dire), de la duplicité et donc du plus simple, inutile et nécessaire, irrécusable, indéclinable comme visible à deux, je dis qu’elles pointent juste à cette jointure à son tour cassable.

L’être, oui, et le néant, et on ne rit plus, cette fois au prix d’un échec ‘couru’ d’avance, cette victoire gagnée d’une verticale subitement happée, tel tarzan sauvé par la liane tombée d’on ne sait où. Le plus curieux en somme : un possible salut ? Mais de quoi : veut-on vraiment se délivrer de cette propension à se persuader d’exister, par tous moyens (imaginaires) mis à disposition – Die welt als will und vorstellung avait dit le bien oublié Schopenhauer –  Je me suis cru censé de dire : « Je ne partage pas votre optimisme… » C’est que pour moi, la valeur infinie a pour nom « rien » et le désir pour objet « tout », étant entendu – mais cela ne s’entend certes pas dans une tête, ni nulle part(ie) en état d’écroulement permanent (allez voir le film 2012) – ‘entendu’ (donc, admettons juste une fois qu’il s’entend, en mode réflexif) que je ne suis ‘rien du tout’ ou pire, ce ‘tout’ qui ne repose sur ‘rien’. Comment aurait conclu Shakespeare ?

PS : Ceci n’est pas un nihilisme. Et je ne me ferai pas sauter la panse, boudin noir, boudin blanc. 

Maître Eckhart, retour

Publié dans Connaissance du matin le 08.02.2008

Beaucoup d’incompréhension dans les questions qui m’ont été posées directement. Je me limiterai donc à un (nouvel) exposé des thèses principales de Maître Eckhart, l’essence à mes yeux d’une gnose chrétienne, si l’on veut bien la qualifier ainsi, et bien au-delà. Mais j’en dis déjà trop alors que je souhaite cette fois m’abstenir le plus possible d’interprétation personnelle ; la sélection que je propose de ces paroles en est déjà une (…) J’emprunte cette fois mes extraits au livre publié par TEL gallimard : sermons-traités de Maître Eckhart traduits par Paul Petit. Du Royaume de Dieu :

Le Royaume de Dieu est : lui-même dans sa pleine réalité ! Mais nous saisissons ce Royaume dans l’âme… Dans la divinité… il y a lieu de distinguer entre l’essence et sa réalisation. Essence, dans le domaine du divin, signifie la divinité au sens strict et est la première ‘chose’ que nous saisissons en Dieu. La divinité donne le fondement pour l’achèvement divin ultérieur. Conformément à cela elle est : unité immuable en soi-même et paix inaltérable ; et pourtant en même temps une source de toute particularité. C’est pourquoi je pose un – nécessaire – jaillissement ; et nous appelons cette première manifestation : essence. Car l’expression la plus appropriée pour la divinité, et la première détermination qui se laisse formuler, est : elle est essentiellement… Comment on doit, ensuite, concevoir la surgie du Père ? (…) C’est parce que la divinité est originairement raison que l’essence divine sort de la divinité en tant que conceptuellement autre (un autre qui n’est pourtant pas un autre, car cette détermination particulière est purement conceptuelle, non pas réelle). Question : laquelle de ces déterminations se change en la personne du Père ? Nous répondons : l’essence dans la divinité ; seulement elle n’est plus maintenant dans son indétermination antérieure, mais sous le concept de la génération… Par quoi l’essence sans forme a donc acquis une forme… les Personnes – il parle ici des Personnes qui composent la Trinité – prennent leur origine dans l’essence divine, de même l’essence n’est ainsi posée que par les Personnes. Et les Personnes à leur tour par les particularisations correspondantes de l’essence…

En tant que Dieu le Père se comprend lui-même, sa propre nature devient l’objet de sa compréhension : le Père se considère. Par là la nature s’accroît d’une détermination supplémentaire – en plus de la ‘génération’ et de la ‘filiation’ – qui s’appelle le devenir conscient de soi. En ce sens le Fils demeure, selon l’essence, dans le Père ; et s’oppose pourtant à lui en tant que Personne… On pourrait demander si l’essence divine en tant que telle, sans les formations distinctes que les maîtres – aristotéliciens de l’Ecole – appellent les formes de vie éternelles, peut cacher la béatitude de Dieu et par là aussi celle des créatures. A ceci nous répondons : non ! Car l’essence dans son sens pur est la même ‘chose’ en Dieu et dans les créatures. Mais la béatitude de Dieu, et aussi de l’âme, repose sur l’essence divine, dans la mesure où celle-ci enferme en elle toutes les déterminations ultérieures que nous appelions les formes de vie éternelles : qui, en tant que telles, donnent pour la première fois la réalité à l’essence.

Les deux chemins : Une Personne est ce qui conserve sa propre façon d’être en tant qu’être particulier conscient – séparé des autres personnes, également distinctes… Quelle est la vocation de l’essence ? Une seule et même essence est l’essence naturelle des Personnes et aussi de toutes choses… Le Père est hors d’état, en dehors de lui-même, d’être encore la personnalité de quelqu’un d’autre. Il a engendré une autre Personne de sa Personne, non de son essence : mais pourtant par le moyen et en vue de cet être ! Qu’il soit à même d’engendrer le Fils dans une telle perfection : son image, un Dieu aussi parfait que lui-même – il tient cela de son essence naturelle. Il donne au Fils, en l’engendrant, une personnalité différente de la sienne propre, mais non pas un être différent ou une nature différente. Ainsi l’essence devient manifeste par la séparation des Personnes, dont la vocation est de manifester cet être, qui n’en est pas capable par lui-même, parce qu’en lui-même il ne produit pas les choses ni n’engendre…

Les Personnes connaissent et saisissent l’essence dans la même mesure, et elle a vis à vis de toutes le même rapport… la personnalité saisit l’essence jusqu’au fond parce qu’elle est sa propre essence naturelle… L’âme, dans la mesure où elle contient l’essence en elle, est, elle aussi, divine. Pourtant ce qu’elle peut en saisir en elle est aussi minime qu’une larme ou une goutte d’eau par rapport à la mer sauvage. Mais quelque chose de Dieu est tout Dieu… Toutes les choses qui existent, n’existent pas par elles-mêmes, mais prennent dans l’éternité leur origine d’une source qui jaillit d’elle-même, et dans le temps sont créées de rien… Du Père et non d’elles-mêmes proviennent toutes choses… Cet éternel jaillissement est donc une origine des choses dans leur éternité. Dans le temps elles sont créées de rien et, par là, elles sont créatures ; mais dans le jaillissement éternel d’où elles sont émanées sans encore être un soi-même, elles sont, en tant que Dieu, elles-mêmes Dieu… Remarquez cette distinction entre la sortie des choses dans l’éternité et leur sortie dans le temps ! En quoi consiste une telle sortie temporelle ? En une complaisance qui s’éveille dans sa volonté, liée à la manifestation d’une différenciation… Mais la sortie éternelle est une manifestation de Dieu à soi-même dans la pure connaissance, où le connaissant est ce qui est connu… Dans la sortie temporelle, les choses sortent dans une forme mesurée ; dans la sortie éternelle, elles restent dans leur incommensurabilité. C’est donc un fleuve qui s’écoule en lui-même… Vous voyez donc que l’essence ne peut en aucune façon exister sans la particularisation et l’incorporation dans les Personnes, et cette incorporation à son tour, sans la nature qui lui appartient : laquelle est l’essence même.

… ni l’essence ne donne l’origine du Père, ni celui-ci à l’essence, car aucun des deux ne peut être sans l’autre. Le Fils lui non plus ne peut exister sans le Père, ni le Père sans le Fils… Il n’en est pas ainsi entre le Père et l’essence ; bien que l’essence ne soit pas la même chose que le Père, ni la Personne la même chose que l’essence, paternité et essence ne font pourtant qu’une seule essence particulière. C’est pourquoi il ne peut être affirmé que l’un soit l’origine de l’autre.

Des justes : Qu’est donc ma vie ? L’essence de Dieu, c’est cela ma vie ! Si ma vie est l’essence propre de Dieu, il faut que ce que Dieu est soit mien, et que l’être de Dieu constitue mon être, et pas autrement ! – j’ai déjà cité le passage qui suit, mais il faut le répéter après ces ‘précisions’ données sur le rapport de l’essence aux Personnes, même s’il s’agit ici des Personnes qui composent la Trinité, car voici qu’Eckhart fait le pas de la connaissance extrême, s’identifiant lui-même au Fils – Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image… Mais je vais plus loin et je dis : il l’a engendré dans mon âme ! Elle n’est pas seulement auprès de lui et lui auprès d’elle, comme étant semblable à lui, mais il est en elle. Et le Père engendre son Fils dans l’âme exactement comme dans l’éternité et pas autrement. Il faut qu’il le fasse, que cela lui plaise ou non ! Il l’engendre sans interruption. Et je dis en outre : il m’engendre comme son Fils, comme le même Fils ! Oui, il ne m’engendre pas seulement comme son Fils, il m’engendre comme lui, et lui comme moi, il m’engendre comme son essence propre, sa propre nature : dans la source la plus profonde je jaillis dans l’Esprit saint, là où il n’y a qu’une vie, une essence, une oeuvre ! Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne.

Je citerai maintenant la seule mise au point de Michel Henry, non point pour ajouter une autorité plus contemporaine au propos de Maître Eckhart, mais pour donner tout son relief au sens propre de ces affirmations, si éloquentes par elles-mêmes, mais qui ont fait l’objet d’interprétations déformantes. (Les citations de Maître Eckhart rapportées par M. Henry sont en bleu). “Parce que l’unité constitue la nature même de Dieu, la nature de l’absolu, c’est à l’intérieur de celui-ci, compris comme unité, qu’il n’y a ni opposition ni différence. Ainsi se trouve déterminée “l’essence de l’être primitif dans son unité simple, où il n’y a de différence d’aucune sorte…” Voilà pourquoi Eckhart affirme que Dieu engendre l’homme “sans aucune distinction”, parce que, comme il le dit dans la même proposition, “tout ce que Dieu opère est unité”, parce qu’il n’y a, dans la réalité originaire de la création et, par suite, dans l’homme où celle-ci s’accomplit, aucune différence précisément, aucune opposition ni aucune distinction… Loin d’impliquer l’identification de la créature avec l’absolu, c’est, bien au contraire, son exclusion hors de celui-ci qui se trouve affirmée, d’une manière radicale, par Eckhart dans le rejet de la distinction et aussi bien de toute différence. Une telle exclusion est un thème constant de la problématique eckhartienne dans laquelle elle intervient non pas à titre d’antithèse, pour corriger ce que pourrait avoir d’excessif l’identité d’essence posée entre l’homme et Dieu, mais comme le strict corollaire de celle-ci. Ce n’est pas bien que Dieu engendre l’homme “sans aucune différence”, c’est parce que, l’opération du Père étant unité, il en est ainsi, qu’il est vrai de dire : “là où finit la créature, là commence l’être de Dieu”. S’élever à l’intelligence de ce ‘parce que’, c’est-à-dire à celle de l’identité entre l’inclusion de l’homme en Dieu et l’exclusion hors de celui-ci de toute créture, c’est là comprendre Eckhart…” L’essence de la manifestation, en 1 seul volume, PUF 1993. C’est à cette discrimination qu’il s’agit de parvenir soi-même : ni monisme, ni panthéisme, vérité de l’essence et vérité de l’existence, la première autorisant la seconde, et celle-ci, bien réelle, opérant la création dont je suis responsable de décliner l’unique rapport authentique à l’essence. Je devrai bien entendu exposer davantage les termes de la discrimination henryenne, et le secret de la création, et revenir encore sur ma responsablité et la mission de l’art. (1)

(1) Je renvoie une nouvelle fois à la somme d’articles réunis par Emilie Zum Brunn : Voici Maître Eckhart (à qui Dieu jamais rien ne cela) Jérôme Millon 1994

L’art qui nous fait signe(s) – 5 : Le Maître de la Sainte-Marthe

On l’appelle aussi Maître de Chaource ; c’est peut-être Jacques Bachot, un sculpteur actif en Champagne et Lorraine au 16ème siècle – mais les récents travaux d’universitaires français et allemands ne tranchent pas vraiment… L’artiste, personnalité ou style, ne jouissait pas encore de cette notoriété qu’il va gagner à la Renaissance, sans parler du prestige qui le consacre dans une modernité plus tardive. Je choisis de respecter cette tradition : sans rien savoir de l’artiste, rien d’assuré en tout cas, l’appeler : Maître de… suivi du nom de son oeuvre présente, peinture souvent, sculpture… Hier, à Paris, à l’exposition France 1500 qui se tient au Grand-Palais (juste à côté de Monet…), je me suis arrêté devant la Sainte-Marthe de cet artiste encore presque anonyme. Ou devant sa Vierge de pitié (on dira plus tard, avec la vague italianisante, une Pietà…) à quelques mètres, je ne sais… L’une provenant d’une église de Troyes ; l’autre de l’église de Bayel également dans l’Aube. 

24148576.1287743298.jpg Mise au tombeau (Chaource – Aube)

120px-matc_marie.1287742732.jpg Vierge (Détail) 120px-mise_au_tombeau_de_chaource_saint_jean.1287743233.jpg St Jean (détail)

Je ne serais pas le premier à écrire de ces statues (1) : « …elles sont droites et bien d’aplomb, elles ont une allure simple et naturelle. Leurs vêtements aux longs plis profonds sont d’une très grande sobriété : ni cassures inutiles, ni chiffonnages gratuits. Les sentiments, retenus et intériorisés émeuvent… » Non, il ne m’est non plus possible de simplement répéter cela pour traduire un émoi et un bouleversement qui m’ont longtemps figé sur place. Je vais pousser un peu la comparaison, un peu plus hardiment pour dire ce que j’ai éprouvé : c’est ‘comme’ avec la Descente de croix (Pietà…) d’Enguerrand Quarton, un tableau qui est au Louvre et dont la splendeur doit beaucoup à une récente restauration. Ce que je vois et qui me ‘frappe’, moi : le recueillement n’est pas seulement dans les visages, la piété n’est pas traduite par une savante mise en scène. L’ensemble paraît si juste, si vrai, grâce à tous les détails réunis d’une même inspiration et d’un même métier, et s’il rayonne de spiritualité, c’est en manifestant une authenticité et une richesse universelles du sentiment humain qui nous projette bien au-delà de l’anecdote, la fable chrétienne ou l’immense travail d’un homme obéissant à une commande, avec une rétribution prévue probablement par contrat. Il y a une austérité, ou je dirais plus simplement une sobriété, qui induisent une émotion extrêmement forte mais bien particulière, par la mise en présence d’une piété qui exprime à la fois un chagrin, un amour et un immense respect du mystère de la vie ; qui exprime une relation totalement inédite au mystère et à sa dimension sacrée. Et je veux souligner, j’insiste, bien au-delà de l’anecdote. Ce n’est pas la mort tragique d’un prophète assassiné par les prêtres et l’annonce de son improbable résurrection. C’est devenu un prétexte pour nous introduire à l’immensité du secret, de l’être et de son infiniment dramatique manifestation. L’humanité y apparaît sans aucun artifice – on parle d’art ‘populaire’ – mais avec une telle authenticité d’expression, de profondeur et de sincérité qu’elle en est formidablement bouleversante, comme une silencieuse puissance. C’est calme et immense, cosmique : l’humain est tout, son histoire ici résumée et tellement plus, un infini rendu sensible par le geste d’un artiste.

Cette unité créée par la simplicité du vêtement, l’attitude d’humilité sacrée de tous les personnages, l’extrême distinction de leurs traits minutieusement tracés pour traduire une intériorité ; cette arête d’un nez droit remarqué par tous, ces pommettes un peu saillantes, ces yeux légèrement en amande pour les femmes, et cette coiffe qui accentue la noblesse du visage en créant une ombre, signalant ce retrait – précisément tout ce qui n’est pas éclatant ici – les couleurs se sont effacées, un peu de bleu, ou une ancienne dorure encore visibles – et une pudeur… Tout est contenu, et néanmoins d’un relief marquant et des plus impressionnants. On a parlé d’un ‘gothique tardif’ – oui pour la force, la majesté de cette force, mais non pour un excès de la forme qui serait prête à se transformer en humanisme renaissant. C’est d’humanité et de vérité qu’il s’agit ici, et d’un art qui pointe dans une direction où rien ne se rend vraiment visible puisque tout s’y évoque seulement pour faire signe d’un invisible omniprésent et qui ne se donne pas d’évidence. C’est pourquoi on en est saisi, d’abord, et bouleversé, peu à peu, et transformé, parce que la vérité qui s’échappe de l’image témoigne de l’immarcescible forme, de l’éternité qui nous insuffle vie. Je m’entends bien : dans la matinée précédente, j’avais passé deux heures aussi à l’exposition Monet du Grand-Palais, et éprouvé là aussi des émotions exceptionnelles. Ce n’était pas la même découverte : je revoyais Monet, je découvrais certes des tableaux venus de partout et qui ne sont pas dans les livres. Et je vérifiais à nouveau combien la reproduction trahit l’oeuvre originale, une présence unique. Et je prends pour exemple les ‘Cathédrales’, une partie de la série du moins. C’était indiciblement ‘beau’ et ‘vivant’ – la preuve : la série de Roy Lichtenstein exposée sur le mur d’en face était insignifiante, une belle prouesse tout au plus. Ce que l’art véritable offre de grâce, de bénédiction stricto sensu, je devrai le répéter.

(1) Chaource : Photographies de Dominique Roy, avec une postface de Nicole Hani-Longuespé, Cerf fates 1993. Je n’ai trouvé aucune photo publiable (par mes moyens) des oeuvres présentées à Paris – et surtout pas celles du catalogue de l’exposition, bien décevantes. Je ferai donc mon pélerinage et mon ‘reportage’ quand ces merveilles auront rejoint leur église d’origine. Au printemps prochain ?

Michel Henry, dans une ‘phénoménologie de la vie’ (Renaud Barbaras)

Nous devons à Renaud Barbaras une copieuse Introduction à une phénoménologie de la vie (1) un ouvrage qui envisage non seulement toutes les questions philosophiques relatives au concept de ‘vie’  – on y trouve notamment une surprenante ‘déconstruction’ de Bergson – mais particulièrement leur traitement phénoménologique, depuis la célèbre ‘réduction’ husserlienne jusqu’aux thèses de Heidegger, Jonas, Merleau-Ponty et Henry, tour à tour critiqués, pour dégager finalement une thèse assez classique sur la nature du désir, qui s’écrira Désir lorsqu’il prend une dimension métaphysique, comme la manifestation d’un manque constitutif du sujet. Cette évolution de pensée se laisse présager de la lecture des toutes premières lignes  de l’ouvrage qui constate à quel point paraît artificielle la séparation du ‘biologique’ pur, ou pour mieux dire, du vivant éprouvé comme tel  empiriquement, et du ‘philosophique’, on va dire conceptuel, qui abstrait sa propre notion de vie en l’éloignant presque complètement du vécu empirique ou constatif. « … tout se passe comme si un sens toujours déjà métaphorique de la vie venait en lieu et place du sens propre : n’en est retenue qu’une idée assez confuse d’activité ou de dynamisme, qui va servir à qualifier l’oeuvre de la subjectivité. On parle, à la suite de Husserl, de ‘vie transcendantale’ mais, à l’examen, cette formule s’avère problématique. En quel sens le transcendantal peut-il être une vie ? En quel sens la subjectivité constituante peut-elle être une subjectivité vivante ? »

On devine presque déjà que Renaud Barbaras, par le style même qui est le sien et les mots qu’il emploie, ne sortira pas de l’impasse qu’il sait pourtant si bien mesurer, évaluer, tant dans sa propre analyse qu’au travers de toutes les tentatives phénoménologiques qui précèdent la sienne et qu’il analyse avec tant d’acuité. C’est un livre d’une grande tension philosophique, dans une langue austère et difficile à lire, qui exige un effort prolongé, continu, tant l’aporie qu’il affronte semble insurmontable. Elle se définit dans sa contradiction même et telle qu’elle se prononce en allemand : « Leben », être-en-vie qui est ici intransitif, et « Erleben » qui est transitif, vivre quelque chose, éprouver. Partant de ce constat, soulignant les difficultés qui ne manquent pas de surgir d’une lecture de Husserl (on est très proche de Michel Henry de ce point de vue), Renaud Barbaras est à la recherche d’une modalité plus fondamentale du ‘vivre’ qui ne se conditionne pas de sa seule ou primordiale appartenance à une conscience. C’est sur ce point qu’il se montre très critique à l’égard de Michel Henry à qui il reproche son ‘tournant théologique’, sans le nommer comme tel, et qu’il appelle plus simplement ‘métaphysique’. S’ensuit une analyse très approfondie de l’ensemble des manifestations de la conscience, corrélativement à la présence du corps (ici de très belles pages sur Heidegger et Merleau-Ponty), et à la présence d’un monde (une lecture de Rilke ici, de l’incompréhension exprimée par Heidegger à son sujet et de la défense de Rilke par Munier). Au fil des pages, c’est en dégageant progressivement la réalité phénoménologique d’une corrélation de la conscience et de ses objets – mais dans l’apparition d’un monde en données perceptives – qu’il parvient à mettre en évidence une nouvelle définition du désir. Du même coup, l’incomplétude de ce mouvement apparaît si frappante que le sujet est éprouvé comme manque, et que c’est à la fois par l’expression d’un désir (comme ‘existential’ dirait Heidegger) et d’un manque que se constitue le sujet.

Mon résumé de ces thèses paraîtra bref aux lecteurs les plus curieux de cette démarche phénoménologique et de sa démonstration. C’est qu’il m’a paru si évident, et au fur et à mesure que j’avançais dans ma lecture, que les conclusions en seraient fatalement une subordination de la puissance du sujet aux pouvoirs du corps – c’est un risque à courir si l’on part du « je peux » de Maine de Biran, un piège qu’a pu éviter Henry – et une reformulation de la mondanisation de la conscience, autrement dit de la réaffirmation de la prééminence du biologique. Que les auteurs soient tour à tour sollicités, la voie est tracée et son issue déterminée par la résurgence de cette notion de désir associée, bien entendu, à celle d’un besoin. Dans la notion de corrélation apparaît même une curieuse association entre les faits dissociés des réalités mondaines, et bien sûr aussi tels qu’ils sont saisis par la conscience empirique, ou comme ils apparaissent à la lumière conscientielle, et le fait propre du sujet dont l’incomplétude se trouve déterminée par son appartenance même à ce monde. Pour moi, l’appareil philosophique très complexe mis en oeuvre me semble à la fois impuissant, ou au contraire utilisé spécifiquement à seule fin d’endiguer cette résurgence espérée d’une réalité d’esprit, comme je le souhaite en tout cas, ou d’un absolu comme Michel Henry l’appelle Vie, une résolution en amont des contradictions de la vie empirique et des concepts qui s’y soumettent.   Je citerai donc les mots de la plus forte critique adressée à Michel Henry, qui sont a contrario la démonstration de ce que je viens d’écrire – ou la simple preuve d’un empêchement intellectuel. « La philosophie de Michel henry se présente bien comme une phénoménologie de la vie… Encore faudrait-il établir que c’est bien de la vie qu’il s’agit, c’est-à-dire que quelque chose du sens propre de la vie est conservé dans la description de la phénoménologie originaire. Or… il n’est pas sûr qu’il soit légitime de parler encore de vie à propos d’une auto-affection pure qui est par essence étrangère à l’extériorité ou à la transcendance, qui se définit précisément par le fait qu’elle ne se rapporte qu’à elle-même. On peut se demander en effet si, chez Michel Henry, la place conférée au concept de vie ne se paie pas du prix d’une réduction de la vie à un sens strictement métaphorique où l’on a de la peine à reconnaître quelque chose de l’activité des êtres vivants. » Si l’on n’appréhende le concept henryen de vie que dans son acception métaphorique, on manque tout, et c’est ce qui arrive, et rend cette lecture bien vaine. Nous sommes dans le genre de critique conçue dès les années soixante-dix par Roger Chambon dans sa célèbre thèse (2) et à laquelle avait répondu Madame Dufour-Kowalska.

Restent les conclusions mêmes de Renaud Barbaras que je veux citer finalement. Je crois qu’on peut à elles aussi adresser le reproche de ‘métaphysique’ si l’on se souvient que les notions de Désir et d’Être majusculées sont de vieilles lunes du paysage philosophique, sans parler de la ‘Réalisation d’un irréalisable’, comme la dernière  cabriole d’une intelligence qui a manqué son but. Reste aussi la notion d’excès que j’avais retenue avec grand intérêt chez Paul Audi (3), mais ici, comme c’est si évident, elle se trouve complètement délimitée au ‘vital’ qui prend bien, lui, l’allure d’un mouvement à la fois immense et inachevable. « … Le mouvement d’inscription dans le monde, laissant toujours transparaître un excès du sujet et donc tout autant une étrangeté au monde, demeure par principe inaccompli. Le sujet va vers le monde plutôt qu’il ne se trouve en lui, car il ne se fait à chaque fois monde que pour découvrir sa propre transcendance… Autant dire que l’incarnation, qui nomme l’appartenance du sujet au monde, ne peut avoir de signification que dynamique : le sujet du désir n’a pas de corps mais devient chair… Dire que le sujet est incarné, c’est dire qu’il s’incarne, qu’il est en cours d’incarnation, ce qui revient à dire que cette incarnation n’est jamais achevée. Au fond, c’est toujours par le désir et seulement dans le désir que l’on prend corps : l’épreuve du désir est révélation d’un corps et ce que je nomme mon corps n’est rien d’autre que ce qui de moi advient dans telle ou telle satisfaction, c’est-à-dire telle ou telle apparition. Seulement, dès lors qu’il est toujours aussi épreuve d’une insatisfaction, le désir est en même temps découverte d’un excès de lui-même sur son mode d’accomplissement, d’un défaut du corps qui est finalement un défaut de corps… »

Et je m’arrêterai par les dernières lignes de l’auteur, ma propre conclusion étant déjà assez formulée : « … Le mouvement corrélatif du désir ne doit en aucun cas être assimilé à un mouvement dans l’espace : en tant que c’est en lui que le sujet advient, il ne saurait se limiter à un déplacement… En tant qu’il est avènement du désiré, le mouvement … n’est ni purement spatial, car le désiré ne se trouve nulle part, ni purement temporel car il ne se trouve pas ailleurs que dans le monde, de sorte que si le mouvement de la vie excède le simple déplacement il l’intègre cependant… Le mouvement de la vie, en tant qu’effectuation du Désir, se déploie dans un ordre qui est plus profond que celui de l’espace même et empiète sur la dimension du temps… Loin que le mouvement se déploie dans l’espace et le temps, il faut au contraire affirmer que espace et temps sont les formes de ce mouvement de la vie, que la vie, dans son mouvement même, est déploiement de l’espace et du temps. Nous proposons de caractériser ce mouvement originaire de la vie comme Réalisation, terme qu’il faut entendre au sens dynamique. L’essence du mouvement vivant, dont procède le partage même de l’espace et du temps et, par voie de conséquence, toutes les formes de mouvement, est la Réalisation telle qu’elle est suscitée par le Désir. Elle donne lieu à des réalités, c’est-à-dire à des réalisations… mais de telle sorte pourtant qu’aucune de ces réalisations ne réalise pleinement ce qu’il y a à réaliser, à savoir le désir lui-même… En ce sens, le mouvement de la vie peut être caractérisé comme réalisation d’un irréalisable. Telle pourrait être finalement la définition du Désir. Et c’est parce que la vie est réalisation d’un irréalisable que l’Être qu’elle dévoile a pu être défini comme Inachèvement. »

(1) Renaud Barbaras : Introduction à une phénoménologie de la vie, Vrin 2008

(2) Roger Chambon : Le monde comme perception et réalité, Vrin 1974 

(3) Paul Audi : Créer, introduction à l’est’éthique, Verdier 2010 

De la poésie (1) : le ‘premier’ royaume selon Yves Bonnefoy

J’ouvre un peu plus tôt que prévu mon nouveau dossier sur la poésie. La lecture d’une des dernières publications d’Yves Bonnefoy m’y entraîne, un titre et tout un programme : La beauté dès le premier jour (1). Bonnefoy s’explique : c’est un recueil d’articles publiés dans des circonstances très différentes, mais qui traitent tous de la beauté et corollairement de la création artistique. Et moi je m’explique son titre : ce ‘premier jour’ n’est ni une date ni une origine historique mais bien le moment transhistorique où se confie le réel à lui-même, en totalité, par le regard même qui s’appelle moi, à l’instant-moi où cela se con-fie à soi-même. Origine du discours, de la parole, de l’art ; origine de la vérité, de l’errance psychologique aussi, origine et retour, disjonction et simultanéité, conjonction et hétéronomie, accidents – ce qui se dit de la substance lorsqu’elle se prête à vivre, di(f)férence, di-stance. La réitération du Seul : chant indéfiniment espéré, tenté, de se dire, en co-naissance ou en dis-persion d’images. C’est ce que raconte Yves Bonnefoy depuis L’improbable de 1959, tout au travers d’une oeuvre poétique, on le sait, de comparaisons philosophiques atypiques, de méditations esthétiques sur l’image comme elle s’offre depuis si longtemps, depuis une antiquité qui nous dé-visage toujours, dans les questions d’une modernité innombrable, souvent bavarde, inquiète. Autant d’affleurements du plein sens qui sont de violentes sollicitations à penser, à être, à réaliser ce plein-sens de notre finitude, mais que j’écrirai ainsi pour dire sa plénitude. La beauté, l’autre nom de la conjonction : sa visibilité comme elle s’offre sans qu’il en coûte rien, la sincérité d’un regard, la chaleur et l’authenticité d’un sentiment. « Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. » L’avertissement n’est pas d’aujourd’hui.

« D’un mot : avant qu’elle ne se voue à l’emploi des signes l’existence humaine faisait corps avec une réalité encore indéfaite, rien que vécue, sans recul. En s’établissant au sein de cette première expérience, toute d’immédiateté, d’unité, le signe verbal, qui se fait désignation d’une chose, extrait celle-ci de cette unité originelle, la montre, et c’est là subordonner la réalité ambiante à une appréhension de type nouveau, qui la rabat sur ce qu’on peut dire son apparence… Des aspects, de simples aspects, passent au premier plan du regard, et restructurent ainsi la perception du donné du monde. Un horizon, surtout visuel, se substitue à l’enveloppement antérieur… La pensée que j’évoque, disons d’abord qu’elle a un préalable qui porte sur l’instrument conceptuel, c’est-à-dire aussi sur l’image, la simple image que, du fait des concepts, le monde originellement simplement vécu devient dans l’espace de l’intellect. Et même elle a trait, plus radicalement encore, à la notion de signe, et aux conséquences que l’instauration des signes, signes verbaux ou graphiques, a eues sur l’état naissant de l’esprit…  Reste pourtant que les choses et les êtres demeurent là des présences, avec lesquelles fait corps la présence à soi du nouvel être parlant… » Ce n’est pas l’histoire d’une perte, d’une chute. Ce premier jour ne s’est pas totalement couché à l’horizon blême des savoirs, mais il s’est bien produit un oubli, une subtile aliénation dont nous subissons toutes les conséquences, à la fois dans l’empire de la représentation et sous la tyrannie de nos certitudes tronquées.

Bonnefoy appelle « excavation » cette première séparation établie par le langage pour retenir ce qu’il peut appréhender d’un monde qui lui échappe, quand il apparaît plus important de le penser que de le vivre, de refaçonner le réel à sa mesure… Ainsi « … le signe s’attache dans la chose à principalement les aspects que présente celle-ci, il les retient dans les mots, c’est ce qui sera le concept, par les voies duquel de longues chaînes de représentations simplifiées, généralisantes, vont opérer la seconde substitution, celle qui laisse au-dehors de soi la présence encore indéfaite….. mettant à sa place un grand schème, structure cette fois tout abstraite, rien maintenant qu’une image et non pratique complète : le monde comme la pensée analytique va l’instituer à travers l’histoire aux dépens de la participation à la totalité, à l’immédiateté, à l’unité de l’heure première. Une simple représentation s’est substituée à une présence… D’où la poésie. Qui est, dans la parole devenue discours conceptuel, de se souvenir de l’arrière-plan tout de continuité, d’unité, qui s’était déployé à l’aube du signe….. La poésie est retour… » Et je prends soin de détacher ces quelques paroles qu’il ajoute : « … un retour prospectif, car tout un avenir de vraie vie pourrait naître de cette parole rédimée. » Quelle gageure, ‘un retour prospectif’ ! Mais comme notre auteur veut se défier de toute nouvelle tentative de systématisation, d’éloignement du réel, il va d’abord aimer la poésie pour sa proximité charnelle, dans la langue même qu’elle s’invente pour chanter, avec des résonances encore vibrantes dans le corps, les sons d’une parole qui ne s’est pas totalement abstraite de la globalité originelle. Et comme si cela ne suffisait pas, à une vie de plus en plus artificielle parce que livrée aux dictats des concepts, il ira jusqu’à préférer les leçons du rêve (« rêver plutôt que comprendre ») où le souvenir se perpétue de ce qui était avant la prise de pouvoir par les mots et les représentations. Il n’en est pas moins urgent de traiter le rêve pour ce qu’il est, un signal de nos détresses et la proposition d’égarements fabuleux mais tout aussi dangereux, comme les Surréalistes l’auront appris à leurs dépens. Bonnefoy propose alors une clef pour un nouvel accès au réel : un mot entièrement neuf et significatif, une expérience surtout qui favorise une nouvelle relation de l’englobement primordial, un salut, une voie de salut au moins, et c’est la « beauté » !

Dans des pages inédites, Bonnefoy poursuit cette exploration qui le conduit à des études comparées du dessin et de la voix, et c’est d’abord cette mystérieuse association d’un cri de chasseur et d’un dessin esquissé sur la paroi d’une caverne à Lascaux. Geste de magie pure, qui fonde l’art naissant, on le savait bien, mais qui va orienter définitivement la pensée vers des associations de plus en plus hardies liant gestes du quotidien et concepts, communication à but utilitaire et paroles abstraites. Mais il faut comprendre : le dessin, comme cette première esquisse d’une représentation qui peut tantôt nous égarer ou nous reconduire – ou la voix, tout pareillement séductrice, qui rapporte une vérité ou décline le mensonge,  voilà autant d’ambiguïtés périlleuses et autant d’aventures qu’il faudra bien poursuivre désormais puisque nous sommes à ce point civilisés, acculturés. C’est la grande leçon qu’on peut tirer de l’Histoire : un péril extrême sera de figurer l’absolu, de tenter de le penser – toujours au risque de s’aliéner ce que les mots seuls prétendent saisir et définir dans un discours qui « empêche d’adhérer pleinement à la finitude, c’est-à-dire de ressentir la valeur absolue de la moindre chose, (discours qui) substitue à l’unicité foncière de cette chose de l’intérêt pour tels ou tels des aspects qu’elle présente, (qui) se nourrit de l’enseignement de ces aspects, causes pourtant de représentations seulement partielles, (et qui nous entraîne à) … entrer dans un monde de schèmes déracinés de l’évidence de l’Un, laquelle ne circule que dans les perceptions de l’immédiat… On va bâtir des systèmes qui consolideront l’autorité des ces formulations partielles, ce qui rassurera… » Par contre, dans une vérité reconquise, ou un nouveau chemin tracé par l’art et la poésie, « penser l’absolu, savoir le reconnaître ici et là et partout, c’est la clef de l’accès à soi, c’est ce qui permet qu’on ne vivra pas comme un étranger à soi-même, dans un pays qui ne serait que terre d’exil… »

« Ce qu’il faut : non plus penser l’absolu mais penser à lui du sein de notre existence comme nous avons à la vivre, c’est-à-dire avec quelque mémoire de ce qui est mais aussi l’obligation d’un parler conceptualisé qui ne sait pas donner vie à ce souvenir. Comprendre que ce parler déforme en nous la perception des autres êtres ou choses, comme une vitre grossière rend irréel le contour de l’arbre qui est devant la maison, mais ne pas nous décourager pourtant de chercher à les retrouver – en ce qui est donc leur absolu, demeuré latent sous leurs interprétations partielles – par une mise en question des formulations que le discours ambiant nous propose d’eux : mise en question qui n’aboutit pas à des vérités énonçables mais tout de même décille notre regard. Une pensée sur le mode du négatif…  » c’est bien la part que j’avais le plus appréciée, et ce dès ses premiers ouvrages, de la philosophie exposée par Bonnefoy (2) . Une pensée ‘laïque’ dit-il, qui s’oppose avec la même vigueur et par les mêmes méthodes aux spéculations d’une métaphysique jugée trop positive, et aux mythes fumeux qui fondent des religions trop oppressives. Vient alors cette déclaration inattendue : « … j’ajouterai que cette pensée qui travaille au sein du conceptuel bien qu’à son encontre, c’est ce qu’on doit appeler poésie. Car la poésie, la vraie, ce ne sont pas de beaux mots imprévus pour metre en scène les mythes d’une collectivité… les fantasmes de telle ou telle personne, c’est de transgresser ces divers mirages… pour dégager du sein des soucis et des points de vue… des perceptions, des désirs mieux avertis de la finitude… mieux ‘au monde’ pour parler comme Rimbaud… »  La poésie comme « recherche qu’on fait de soi, une autocritique toujours en cours… » On pensera peut-être ‘poésie philosophique’ pour l’écarter – à tort – quand il s’agit d’un réalisme essentiel qui regarde en nous-mêmes ce que nous sommes, et bien naturellement, au-delà de nous-mêmes !

« L’art autant que la poésie collabore à faire reparaître dans notre conscience du monde – le monde le plus proche de nous, le plus mêlé à nos vies – cet absolu que le conceptuel efface, même quand il prétend en parler… » Mais l’histoire de l’art, comme l’évoque Bonnefoy en quelques pages, illustre autant le fatal aveuglement de la pensée, sa tentation permanente de concevoir généralement, abstraitement, que la prise de risque, rebelle, révolutionaire, qui incite à briser le conformisme des écoles et des traditions. Et même l’art, l’art moderne comme l’art contemporain, peuvent succomber à cet aveuglement qui engageait les théologiens du passé à codifier une image du Christ – une icône – alors qu’il avait été Dieu fait homme, ce singulier engagé dans ‘son’ histoire… « L’Occident a inventé la pensée conceptuelle, pour le meilleur ou le pire, il a aussi inventé un art qui se sert de celle-ci pour en combattre des tentations qui risquent d’être fatales. Et préoccupant est-il d’avoir à constater aujourd’hui que cet art si averti du grand risque, si utilement occupé à faire barrage contre le déferlement conceptuel, est en passe de n’être plus perçu que comme un aspect parmi d’autres dans l’histoire des seules formes… » Etrange constat : celui d’une fatalité qui pousserait à augmenter indéfiniment le pouvoir des concepts, des images, alors même qu’on voulait en tracer les limites ou en prononcer la critique radicale. C’est une démarche répandue dans notre culture d’aller vers un relativisme décharnant, un scepticisme décourageant, une propension à diluer la valeur en autant de formes et de concepts où elle se dissout faute d’être perçue dans la réalité d’un instant donné, ‘passant’. « Aujourd’hui ? Oui, aujourd’hui que la pensée plus rigoureusement et plus complètement analytique, celle que dirigent les sciences, a permis de comprendre que les représentations qu’on se fait du monde ne sont que des mythes, de l’illusion… maintenant aussi que cette même pensée est à même de suggérer que les objets qu’elle crée à son plan de simple langage sont seuls à mériter d’être tenus pour réels : ce qui peut nous faire oublier que la personne avertie de sa finitude… c’est du réel… c’est même davantage du réel que les plis et replis des mots laissés à eux-mêmes… » 

« De nos jours, trop souvent, on joue avec les signes, verbaux ou autres, faute de se souvenir que les signes ont sens, ne valent que par le sens, étant d’abord ce projet, établir un lieu où vivre, une terre… » Mais quel sens ? Et puisque nous sommes parvenus à ce degré d’interrogation et de critique sémantique, quel sens donner au mot sens ? Puis-je, moi-même, me risquer à nouveau à proposer ce mot « esprit », après Georges Bastide que je citais il y a peu, pour désigner une valeur que rien ne permet de confondre avec le néant, le vide in-sensé d’une existence livrée à elle-même dans la fièvre d’une absurdité monstrueuse et vaine ? Bonnefoy évoque plusieurs fois une histoire du portrait pour illustrer la difficulté rencontrée à figurer la singularité d’une personne, de son regard surtout. Il a parcouru la galerie des portraits comme chaque école du passé s’était efforcée d’en révéler la vérité unique : saint ou marchand, vieillard ou enfant. Il a même scruté dans de belles analyses les motifs de chaque rupture, de chaque prétendue révolution, jusqu’à la ‘mise en pièces des visages’ mise en oeuvre par un Picasso, un Bacon. Pourtant…  » Le regard, ce propre de l’humain, n’est pas prêt à cesser de voir l’arbre sur le chemin, ou l’enfant qui se met debout, comme ce que j’appelle l’absolu simple : un ici et maintenant sans dieux mais non sans mystère. » Mystère, mot désignant ce qui est caché, la question reste, éternelle – mais sans réponse, faut-il le croire ? – obsédante autant qu’on n’a pas pu, su ou voulu, dénoncer le nihilisme qui guette toute pensée de représenter le réel en le définissant trop étroitement à sa mesure, et cette inclination à se nier soi-même dans le confort d’une ignorance dont le parti-pris est le foyer de nos égarements et de nos passions. Il semble que Bonnefoy n’ait pas encore appris à dire cela. Est-ce une faiblesse de la poésie ?

(1) Yves Bonnefoy : La beauté dès le premier jour, William Blake and Co. édit. 2010 – Pour L’improbable (et autres essais) je propose de consulter la petite édition de poche : Folio-essais 1992.

(2) C’est ce second ouvrage que je venais à peine de lire, et que j’ai abondamment cité dans ma postface à L’illumination sauvage de Stephen Jourdain, Dervy 1994.  

L’adoration, l’éprouver : soi-par-soi ; la sonate en la majeur n°2 opus 2 de Beethoven

J’ai entendu quelqu’un me dire une fois : « Vous ne savez pas… » Un propos analogue que je trouvais récemment dans une ‘réaction’ à ma chronique publiée dans le Monde : « Onfray, Houellebecq, le Pape » et qui déplorait mon inculture… C’est que mon savoir, j’en fais ce que je veux ici, précisément pour tenter de dire ce que j’éprouve. Et c’est aussi ce que je pointe, avec des mots tantôt savants et tantôt très communs, qui ne se destine pas à l’augmentation d’un savoir mais à l’éclosion d’un ‘éveil’ et donc d’une ‘vie’ qui s’enrichit d’elle-même au-delà de son humanité d’apparence, à fleur d’impression de tout ce qui se donne, universellement, pour moi et à cet instant. Cela dessine un horizon sans frontières, une détermination sans définition, une altérité sans séparation. Je reste dans ce sujet précédemment traité de l’immanence, et je brûle de toucher enfin là où je vise depuis le début, là où je brûle aussi déjà. Je m’explique par l’exemple d’un moment musical : cet art de l’immanence où se réunissent, maintenant, le compositeur (poète, créateur), l’interprète, l’auditeur, ensemble aussi et tous à la fois poètes et créateurs, dans un rapport de réitération (j’en parlerai plus tard) et déjà évidemment dans un rapport de réciprocité… Cela arrive. Je télescope ces notions et pour cause : dans l’explosion du même, ou sa réverbération, cela arrive et j’appelle ‘adoration’ l’unition parfaite des acteurs différents et semblables du procès de la création qui est procès de co-naissance de soi par soi en conjonction – j’ai aussi parlé d’accord ‘musical’, c’est bien le sujet ici ! Je poursuis avec mon exemple.

La sonate en la majeur de Beethoven est une sonate de 1794/95 : Beethoven a 25 ans, il est encore un peu à l’école de Haydn ; nouvel arrivé dans la capitale, Vienne, et soucieux de se faire connaître. Mais prenons garde. Ainsi que le confie son ami Ries (rapporté par Brigitte Massin) : « Beethoven avait pris quelques leçons de Haydn mais n’avait jamais rien appris de lui… » Il y a d’innombrables interprétations de cette sonate, et dernièrement, celle de Rafal Blechacz qui me l’a littéralement révélée. Notre jeune Polonais veut lui aussi démontrer son talent : il joue une sonate de Haydn, une sonate de Mozart, cette sonate de Beethoven, quand ces trois génies, ces trois maîtres et créateurs d’un art pianistique entièrement neuf, se manifestent, non point en concurrence ou en rivalité, mais en convergence d’excellence apportée à la formulation d’une certaine musique qu’on qualifiera plus tard de ‘classique’ : belle, ravissante même, enchanteresse parfois – ‘belle’ se dira unanimement. Et il y a dans la première manière de Beethoven beaucoup de cet esprit-là : élégance, celle d’une danse tantôt aristocratique tantôt d’accent plus populaire, un chant destiné à nous émouvoir mais avec délicatesse, une noblesse teintée de pudeur, noblesse même parce que c’est un public emperruqué qui va l’écouter. D’une main, tantôt la droite, tantôt la gauche, Beethoven joue Haydn, et de l’autre il parle son langage à lui, inouï à ce jour. Il faut l’entendre : et dans ce cas, j’y reviens, il faut d’abord l’interpréter. Et seul Rafal Blechacz y parvient avec sa sensibilité et son intelligence musicale uniques, inouïes elles aussi. Arrau, je viens de le reécouter, n’y arrive pas un instant ; Brendel, le dernier Brendel, ajoute à sa perfection un peu glacée une affèterie inhabituelle, et je ne parle pas des autres. Révélation. Rafal Blechacz dit tout de cette légèreté si typiquement viennoise et aristocratique, raffinement et bon goût, une qualité à la fois merveilleusement agréable et bien élevée – et tout à coup il parvient à introduire, presque brutalement, ce dramatisme si typiquement beethovenien, cette manière virile, un peu brutale même, héroïque quoique sans outrance (cela viendra beaucoup plus tard en musique…) et totalement, immédiatement, à ce moment-ci, bouleversant. C’est d’autant plus surprenant que cela survient dans le deuxième mouvement, Largo appassionato : vous entendez ré, mi, fa, staccato sempre, et vous vous mettez à trembler comme une feuille (1). C’est l’invasion d’un sentiment beaucoup plus fort que le simple plaisir ou contentement ‘esthétique’ : c’est le contact d’un absolu, de l’inconnu comme tel, une valeur qui ne goûte jamais à l’existence sensible et s’exhale ici soudain avec la  chaleur d’un feu qui éblouit. L’autre, comme dans l’espace un trait vertical ‘couperait’ la ligne horizontale, c’est un autre qui se donne, prend corps, prend place, prend ‘ma’ place. C’est bien là le miracle. Moi-conscient, je suis possédé et trans-formé sans devenir toutefois un autre que moi-même, étranger à moi-même, égaré. Non, je ne suis pas perdu mais grandi, tellement, agrandi au-delà de moi-même. Comment ? Par la force d’un sentiment….

Cet ‘éveil’ dont je parle, ce soudain embrassement très étroit, très intime avec la pure valeur d’éternité et de plein sens – fusion et non confusion comme disait Stephen Jourdain – je l’ai éprouvé pour la première fois à l’âge de seize ans au cours d’un concert : un moment musical encore, mon premier concert dois-je confesser ! C’était lorsque le violoncelle entame son chant au tout début du concerto de Schumann : sans les mots pour le dire – ils n’ont pas eu le temps de surgir, de se former – la traversée s’était faite, sortie ou entrée, on ne sait, mais irrécusablement comme un embrassement de pure vérité et une réalisation d’unition de l’un, moi ici, et l’autre, absolu qui ne se manifeste pas mais rayonne, présent, donné, offert, éclatant. Cela s’opère au je-u imprévisible d’une dualité personnelle, exclusivement, et processuelle. Je suis… pour-cette-épreuve de maturité. C’est la fin de l’art : comprendre, non par achèvement mais aboutissement, accomplissement. De l’art seul, « sans les mots pour le dire’, et plus incontestablement dans l’opération d’une émotion plus directement éprouvée au moment musical « passant ». Un devenir qui secrète de l’être, une durée pure ? La phrase ne repasse pas, même si elle se répète. Les fameuses notes du staccato qui reviennent et gonflent, changeant de couleur, mais merveille qui s’exprime « des deux mains » comme la création tout entière, « des deux mains du Seigneur » ! Je me répète : « cela », je ne le sais pas, je l’éprouve dans cet instant qui franchit le temps, alors même que je le date, que j’en sais l’heure et que j’en garde une mémoire, une pensée (interprétative) bientôt… « Cela » s’est produit dans cette advenue immémorable et imprévue et, je peux dire enfin, la marque, l’empreinte qu’il en reste, qui demeure, n’est pas vraiment un souvenir. C’est une empreinte de chair, oui, puisqu’elle affecte totalement le ‘corps’ que je suis, et non pas une trace de mémoire ou quelque cicatrice : c’est une modification. Soi-par-soi : c’est-à-dire que cela « ne sort pas » mais, réellement, que le temps, et l’espace, et la mémoire, et la sensation, se sont modifiés, ont, littéralement, changé de ‘mode’, et que la co-naissance du Tout s’est ainsi réalisée en se figurant (par) quelqu’un. Je me poserai à nouveau la question en peinture : figuration ou abstraction, quelle formule pour traduire plus vigoureusement « cela » ? J’ai dit ma dévotion pour Chardin, Morandi et je répèterai celle qui me porte aussi vers les grands abstraits, Soulages, Hartung, Zao Wou Ki, et quelques maîtres contemporains de l’excès – je reparlerai bientôt d’Eugène Leroy ! Mais voilà bien ce qui arrive à chaque fois : cette personne se réalise en personne – soi-même par soi et pour soi – éclairant du même coup toute destinée possible, orientant un destin unique et qui appartient à tous, manifestant visiblement d’une seule traînée de foudre resplendissante ce qui semblait caché.

(1) Je me permets de citer intégralement l’analyse de F-R Tranchefort dans son magnifique guide, très complet de La musique de piano et de clavecin (Fayard 1987, coll. Les indispensables de la musique) : « Largo appassionato à 3/4, en ré majeur ; confession d’hésitations se muant en certitudes, selon les uns, expression sublimée d’une plongée dans les abîmes de l’être universel, selon d’autres ; ce très beau mouvement, animé – il est vrai – d’intense ferveur, se signale par son écriture chambriste, – comme conçue pour les voix combinées du quatuor à cordes. Les accords ténus initiaux, sur l’immuable staccato de la base, en font foi. Ces accords sont répétés avec insistance, interrompus régulièrement par un cantabile d’une grande noblesse, en successifs sforzandos. Ultime proposition des accords en mineur, dans un véhément fortissimo. Mais on revient au chant profonf, intériorisé, du début, qui s’évanouit dans les notes graves du piano. » Pour la lecture de la partition, j’ai également reçu l’aide de mon fils Jean qui m’a prêté ses compétences de musicien.