Georges Bastide : une philosophie de l’esprit

Georges Bastide (1901-1969), le plus souvent désigné comme ‘philosophe de la valeur’, est le représentant d’une tradition de la philosophie française universitaire du siècle passé, écartelée entre l’idéalisme de Léon Brunschvicg et le vitalisme de Henri Bergson. Quand Heidegger envahit la scène philosophique française – inexplicablement, après guerre… – et la philosophie américaine, et l’anthropologie (marxiste ou non…), cette tradition s’éteignit entièrement. J’exagère à peine. J’ai connu Georges Bastide dans les dernières années de son enseignement à Toulouse ; il était déjà marginalisé, et je me souviens du passage de Pierre Aubenque à Toulouse, venu présenter ses thèses sur Aristote, en contradiction formelle avec celles de Brunschvicg et de Bastide, sans que celui-ci ne souffle mot. L’histoire de la pensée avait pris une autre voie, pour longtemps, que nous n’avons pas encore quittée. Néanmoins je citerai ici Georges Bastide, à la fois parce qu’il a été mon initiateur à la philosophie universitaire, et parce qu’il a été le dernier à illustrer une philosophie de l’esprit indéfiniment appelée à renaître en dépit des vicissitudes de l’histoire, à retrouver son légitime rayonnement quand les modes et leurs agitations mondaines auront vieilli à leur tour et se seront fanées. La phénoménologie de la vie, telle qu’elle est illustrée par Michel Henry – qui aboutit à un ‘christianisme’ sans qu’on sache bien lequel – est à son tour critiquée, soit pour la place qu’elle accorde à l’immanence, soit parce qu’elle est insuffisamment définie comme philosophie de la vie, dans la perspective d’une révision phénoménologique du vitalisme traditionnel. J’y viens dans de prochains articles. Mais quel serait ce concept de vie, chez M. Henry même, si on l’examinait à la lumière du spiritualisme bastidien ; quelle serait la portée des accusations de M. Henry contre la barbarie si on les croisait avec celles de G. Bastide contre la ‘mauvaise foi’ des philosophies réalistes ?

Autant délivrer quelques lumières de cette pensée. D’abord une citation de sa thèse :  De la condition humaine, essai sur les conditions d’accès à la vie de l’esprit, publiée en 1939. Jean-Marie Gabaude, dans l’Encyclopédie Philosophique Universelle,  relève dans cette oeuvre couvrant trente années, une évolution vers une conception plus ‘ontologique’ de l’esprit, un passage où il désigne plus explicitement l’être véritablement originaire qui se manifeste en esprit et qu’on peut substantiellement appeler Dieu… (Chapitre : Pensée contemporaine, page 3009). Je souhaite apporter cette autre précision, capitale à mes yeux aujourd’hui. La philosophie de Georges Bastide est une philosophie de l’acte, de l’engagement moral, et de la conversion spirituelle. Ceci à travers une lecture de Montaigne, de Descartes, Pascal, Spinoza, Kant évidemment, mais dans une perspective, et avec des concepts qui ont perdu toute validité dans la philosophie actuelle. Son exposé serait sans doute trop ‘technique’, et vain, assurément, puisque les concepts et les problématiques de Georges Bastide semblent tombés en désuétude. Voici donc ma première citation, la simple perspective historique où se déplace cette réflexion.

« … deux pôles d’attraction subsistent… Entre l’intellectualisme dynamique de M. Brunschvicg et la conception bergsonienne de l’esprit, …, la distance est minime et il semble que nous cernions la réalité spirituelle d’assez près. Malgré cela, et bien que les deux voies se rapprochent jusqu’à presque se toucher, il reste que le spiritualisme se trouve, avec une constante digne de remarque, porté à mettre l’accent sur l’un ou l’autre des deux aspects de l’esprit que nous avons rencontrés : tantôt l’esprit est saisi comme source de clarté logique répandant discursivement sa lumière ; tantôt, au contraire, l’esprit est comme un souffle vivifiant saisi dans la chaleur intime qui rayonne d’un coeur aux pulsations innombrables indéfiniment créatrices de dynamisme qualitatif… »

Voici maintenant résumés les thèmes essentiels de cette philosophie oubliée, thèmes essentiels, je veux dire, sans lesquels il n’est point de philosophie. Je les trouve dans le dernier ouvrage publié, avec une préface de Robert Blanché : Essai d’éthique fondamentale (PUF 1971)

« … lorsque je dis de l’esprit qu’il est une sorte de lumière intérieure, j’exprime, ou plus exactement je tente de suggérer, l’expérience noétique, par le recours à des termes manifestement empruntés à l’expérience sensible non réfléchissante. Si l’on ajoute à cette considération que dans l’histoire des personnes comme dans celle de l’humanité, l’expérience noétique apparaît toujours comme tard venue, on comprendra pourquoi l’on n’a pas manqué de conclure que c’est l’expérience noétique qui en est dérivée, et que, par suite, l’esprit ne saurait être principe… C’est là-dessus que se construisent les anthropologies… »

« L’esprit seul connaît parce que, d’abord, il se connaît lui-même. C’est parce qu’il se sait éclairant de tout verbe et de toute pensée, qu’il parle… de l’oeil et du cerveau qui, eux, ne parlent pas de lui. Et il ne faut pas craindre  de braver ici l’opinion commune et de faire violence à notre propension à la partager, en affirmant que s’il n’y avait pas cette lumière d’esprit au principe de toute connaissance, nul n’aurait jamais ni connu ni nommé la lumière des sens. De telle sorte que, bien loin que ce soit de la connaissance de celle-ci que nous tirions, par des analogies sublimantes, la connaissance de celle-là, c’est bien l’inverse qu’il faut dire : l’esprit est la lumière de la pensée, et ce n’est que parce que nous pensons, que nous pouvons connaître et nommer les modes empiriques de la lumière du monde… Et, dans l’ordre de la connaissance, ces modes sont nécessairement mineurs par rapport à la lumière d’esprit qui est première ; l’ordre de l’esprit est prééminent par rapport à tout autre ordre de connaissance… »

« … c’est la présence du principe qui est l’esprit, dans le monde dérivé de lui que je suis moi-même, qui permet de comprendre cette conjonction, qui me fait être en tant que personne, du fait indéniable qui me concerne et du mystère inexplicable qui me constitue. Et c’est à partir de là que l’expérience noétique pourra s’enrichir de la compréhension de trois grandes équivoques, à savoir, que bien que l’esprit soit irrécusable, il peut toujours être contesté ; que bien qu’il soit ingénérable, il est toujours expérimenté comme une naissance ; que bien qu’il soit inexprimable, il est toujours présent à tout discours. »

« … quand j’affirme que l’esprit est indéniable… j’entends par là qu’il est la positivité inconditionnelle, le « oui » au-delà duquel ou en face duquel il ne peut y avoir aucune négation, aucune restriction, aucune réticence valables. Mais je comprends aussi comment il se fait qu’il puisse être humainement imperçu ou même contesté ; c’est lorsque l’homme, dans son comportement modal dont il dispose, tourne le dos à la lumière et ne voit devant lui que les ombres que projette sur toutes choses l’opacité de ses manières d’être empiriques ; c’est alors qu’il prend ces ombres pour la seule et authentique réalité, et c’est alors qu’en ne croyant qu’à ce qu’il voit sans s’interroger sur ce qui rend toutes choses visibles, l’homme conteste l’esprit. »

« … il faut dire aussi que l’esprit est ingénérable. Et j’entends par là qu’on ne peut ni concevoir théoriquement, ni réaliser pratiquement un certain ordre empirique de successions ou de coexistences, dans lequel on verrait tout à coup apparaître, par le jeu des causalités, une réalité spirituelle qui n’aurait pas été auparavant… on ne saurait l’engendrer comme lumière de connaissance : toute pensée ou toute action qui serait entreprise à cet effet le supposent… »

« … l’affirmation que ce terme d’esprit ne saurait avoir aucun sens, est à la fois impensable et absurde. Elle est impensable, car elle reviendrait à dire que lorsque nous pensons et lorsque nous parlons, nous ne le savons pas. Elle est absurde, car elle consisterait, par la négation du principe de tout sens, à vider de sens toutes choses. Or, l’affirmation d’un non-sens généralisé, d’une insignifiance absolue, ne peut pas croire qu’elle est elle-même insignifiante. Reste donc que l’esprit soit le principe dans lequel et par lequel la pensée s’exprime et prend sens. Et que l’expression humaine puisse verser dans le faux-sens ou même dans le contre-sens, il restera que cette expression humaine possèdera toujours une intention de communication… une certaine clarté de conscience et de présence à soi… une certaine unité de structure par laquelle un énoncé est un énoncé ; toutes choses à l’expérience desquelles nous renvoyons par ce mot esprit… »

C’est toute la culture contemporaine qui est explicitement visée dans ce paragraphe mais l’attitude esthétisante (la ‘pose’ dirait-on dans une langue familière) dans laquelle se complaît son nihilisme d’affectation semble pour le moment inébranlable. Le néant et l’ordure restent valeurs-refuges de la nullité proclamée. Et il s’agit d’une quasi-unanimité : ce qui ne s’est jamais vu dans l’histoire !

« … l’intuition étant la connaissance, non de l’objet éclairé, mais de la lumière éclairante, non de la chose signifiée mais de l’esprit signifiant, je dois me garder comme d’une trahison irrémédiable d’exprimer l’intuition d’être comme la connaissance d’un objet qui serait devant mon regard et que j’appellerais objet de l’intuition. On a dit avec juste raison que l’oeil ne pouvait pas se voir lui-même, et il faut dire de l’esprit qu’il n’est jamais donné en représentation. Il est le refus indéfini d’être quoi que ce soit de représenté, et il n’y a pas, il ne peut y avoir d’objet de l’intuition : l’intuition est à l’intérieur de la réflexion. »

Enfin, concernant le thème de la conversion qui est la marque de cette philosophie explicitement réflexive : Lorsqu’on ne se conçoit soi-même que sous l’aspect d’une empiricité matérielle, même sublimée ou exténuée en des images sans pesanteur, la dislocation de l’être ainsi conçu ne peut être perçue que comme un vide qui se crée au milieu de la conscience déchirée… Et pourtant, c’est par là que passe la lumière … le long du puits de néant qui traverse notre être dans l’axe même de sa propagation. Car cette lumière a un sens, c’est-à-dire un mouvement et une direction… Le philosophe qui veut traduire l’irruption dans la conscience de la lumière selon l’esprit doit se méfier des explications mécanistes ou causales… L’esprit a son sens en lui-même : il est ‘index sui’… L’esprit répond donc de son sens par la seule éloquence de sa présence d’abord aveuglante par la soudaineté même de son invasion… Il faut parler d’une conversion pour traduire cette initiative d’une liberté qui situe le vide intérieur d’une conscience désespérée dans l’axe et dans le sens de l’irradiation de la lumière… Il s’agit de cette forme de conversion par laquelle la conscience, s’étant détournée de l’empiricité pragmatique et utilitaire banale où elle a dilapidé sa foi dans la vie, se ressaisit comme intériorité spirituelle en accueillant en elle une certaine lumière que nous nommons esprit… C’est par cette première forme de conversion à l’intériorité spirituelle ( et non pas à la subjectivité empirique) dans l’accès à la conscience personnelle de soi, que ce qui était rupture devient ouverture… à l’activité spirituelle constituante d’unité voulue dans la transparence de soi…

Les origines de l’esprit sont empiriquement inassignables et quand il fait irruption dans notre néant pour nous constituer et nous accomplir comme personnes, c’est en nous qui sommes désormais par lui, que tout commence, et non en lui ; car il est de l’essence de la lumière du Principe d’offrir aux multitudes infinies des hommes la vibration d’amour et la clarté d’intelligence d’un rayonnement éternel… Dans notre vie en ce monde, la conversion est un commencement au sens axiologique du terme, c’est-à-dire que chaque fois que nous y avons recours, elle marque le début d’une entreprise de mise en valeur selon l’esprit… Et l’oeuvre de rectification ainsi entreprise se manifeste par une transfiguration axiologique de toutes choses. Elle est un renversement radical de perspective par lequel change totalement du pour au contre l’ordre des choses en valeur… C’est cette activité transfiguratrice qui constitue l’essentiel de la vie de l’esprit telle qu’elle est expérimentée dans notre condition humaine en tant que foi conquise et témoignée par ses oeuvres… Lorsque cette conversion a eu lieu, lorsque la nouvelle foi, conquise de haute lutte, substitue la sérénité de sa certitude aux fluctuations du désir, alors apparaît la pensée désintéressée, dont le sujet de référence est l’Esprit lui-même… Là, le jugement est expression d’idée, et l’idée est le trait de lumière qui inonde la conscience qui s’est ouverte au rayon fécondant. C’est pourquoi il y a cette expérience noétique intuitive … où l’Esprit est connu par lui-même comme idée de toutes les idées, c’est-à-dire comme idée de Dieu. Et c’est ce Dieu qui est le sujet de référence de tous les témoignages de la conscience convertie.

Un style philosophique impérissable, et une leçon ineffaçable.