Michel Henry, retour

Publié dans Connaissance du matin le 11.02.2008

J’emprunte les citations qui vont suivre à un livre : auto-donation, paru en 2002 et publié par Prétentaine ; recueil de conférences et d’entretiens réalisés dans plusieurs villes de France et à l’étranger (1). Michel Henry y parvient à exposer plus directement, à un public moins spécialisé en philosophie, ses idées sur l’auto-donation, la subjectivité, l’affectivité et la chair, l’art enfin. Bien sûr les références aux grandes philosophies sont constantes, et cela va des Présocratiques à Heidegger, Merleau-Ponty, Lévinas ; le propos est toujours très clair et les questions ne sont jamais éludées, d’où la qualité de certaines réponses aussi éclairantes que brèves parfois. Les citations qui suivent sont longues, leur vocabulaire reste d’une compréhension difficile : il faudra lire et relire… Néanmoins, la spiritualité philosophique qui s’en dégage, totalement à contre-courant de l’athéisme et du scientisme aujourd’hui dominants peut être considérée comme exemplaire, à la fois d’une philosophia perennis qui place le sujet, moi, au centre de ses réflexions, et d’une authentique gnose chrétienne inspirée de Maître Eckhart et du platonisme, celui de Denys l’Aréopagite notamment, qui avait précédemment inspiré le Maître Rhénan.

“C’est alors … que se produit le bouleversement de notre conception du corps, lorsque l’apparaître auquel il est confié n’est plus celui du monde, mais précisément celui de la vie. Et ce bouleversement consiste précisément en ceci que ce corps qui est le nôtre diffère totalement des autres corps qui peuplent l’univers, ce n’est plus un corps visible mais une chair – une chair invisible . Pour autant que la chair trouve son fondement phénoménologique dans la vie, elle tient de celle-ci l’ensemble de ses propriétés phénoménologiques. Non seulement l’acosmisme et l’invisibilité – ce qui suffit à la différencier radicalement du ‘corps’ de la tradition – mais aussi ce fait, ce petit fait, que toute chair est la chair de quelqu’un. Non par l’effet d’une liaison contingente, mais d’essence qu’un Soi étant impliqué en toute auto-révélation de la vie, elle s’édifie en toute chair en même temps qu’elle, dans l’évènement même qui la donne à soi – dans sa naissance transcendantale… Notre vie, toutefois, est une vie finie. Elle n’est compréhensible qu’à partir de la vie infinie en laquelle elle est donnée en soi. De sorte que notre Soi, incapable de s’apporter soi-même en soi, renvoie au Premier Soi Vivant, au Verbe en lequel la Vie absolue se révèle à soi, de la même façon, l’auto-impressionnalité qui rend possible toute impression et toute chair présuppose l’Archi-passibilité de la Vie absolue, à savoir la capacité originaire de s’apporter soi-même en soi sur le mode d’une effectuation phénoménologique pathétique. C’est seulement dans cette Archi-passibilité que toute chair est passible, c’est-à-dire qu’elle est possible à son tour – cette chair qui n’est rien d’autre que cela : cette passibilité d’une vie finie puisant sa possibilité dans l’Archi-passibilité de la Vie infinie.

… il faut reconnaître entre le Verbe et la chair beaucoup plus qu’une affinité : une identité d’essence qui n’est autre que la Vie absolue. Dès que la chair est rendue à la vie, elle a cessé d’être ce corps objectif avec ses formes étranges, sa détermination sexuelle incompréhensible, propre à susciter notre angoisse, livré au monde, indéfiniment soumis à la question “pourquoi ?”. Mais, comme l’a vue Maître Eckhart, la vie est sans pourquoi. La chair qui porte en elle le principe de sa propre révélation ne demande à aucune autre instance de l’éclairer sur elle-même. Quand en son innocence chaque modalité de notre chair s’éprouve elle-même, quand la souffrance dit la souffrance et la joie, la joie, c’est la Vie qui parle en elle, et rien n’a pouvoir contre sa parole… Au Fond de sa Nuit, notre chair est Dieu.

Nous venons dans la vie dans notre naissance. Naître ne veut pas dire venir au monde. Naître veut dire venir dans la vie. Nous ne pouvons venir au monde que parce que nous sommes déjà venus dans la vie.. Nous venons au monde dans la conscience, dans l’intentionnalité… Nous venons dans la vie sans conscience, sans intentionnalité. A vrai dire, nous ne venons pas dans la vie, c’est la vie qui vient en nous. C’est la vie qui vient, elle vient en soi, de telle façon que, venant en soi, elle vient aussi en nous et nous engendre… La vie vient en soi dans le procès de son auto-affection éternelle… c’est-à-dire qu’elle s’éprouve soi-même et qu’elle jouit de soi, de telle façon qu’un Soi résulte chaque fois de cette épreuve comme identique à son pur s’éprouver soi-même. En d’autres termes, en s’accomplissant comme auto-affection, la vie génère en soi sa propre Ipséité, elle s’éprouve comme un soi originaire, lequel habitera tout Soi concevable, ce Soi qui n’a donc d’origine que dans la vie et qui n’est possible qu’en elle. Mais l’épreuve que la vie fait d’elle-même dans son Ipséité originaire en est une phénoménologiquement effective, comme telle, elle est nécessairement une épreuve singulière – car il n’y a point d’épreuve qui ne soit telle. Ainsi la vie s’engendre, c’est-à-dire en vient à s’éprouver soi-même en tant qu’un Soi singulier… et notamment en tant que ce Soi singulier que je suis moi-même. La vie s’affecte comme moi-même… alors on dira avec Eckhart : “Dieu s’engendre comme moi-même”…

Etre auto-affecté, c’est être en possession de soi et donc de tous les pouvoirs que le Soi et ainsi le moi portent en eux-mêmes. Dès lors, par le fait même qu’il se trouve en possession de lui-même et de tous les pouvoirs qu’il trouve en lui, le moi, étant en possession de ces pouvoirs, est en mesure de les exercer. Coïncidant avec ces pouvoirs dans son auto-donation, qui est aussi bien l’auto-donation de chacun de ces pouvoirs, il coïncide avec eux. Parmi tous ces pouvoirs, il y a notamment tous les pouvoirs du corps… Ainsi cet ego est-il identique au corps vivant que nous cherchons, que nous avions trouvé en partant de l’expérience courante du corps, et que nous trouvons maintenant dans sa génération à partir de la Vie absolue. Dans la mesure où le moi est maintenant en possession de tous ces pouvoirs dont il dispose… ce moi se déclare en effet un Je. “Je” veut dire : “Je peux”. “Je peux” n’est pas une proposition synthétique, c’est-à-dire que, dans cette proposition, aucun pouvoir ne se surajoute à l’essence de Je, mais celui-ci est, en tant que tel, “pouvoir”… Cet ego, en tant que corps vivant, est libre. Toute liberté repose sur un pouvoir et la liberté dont nous pouvons parler est la capacité de mettre en oeuvre les pouvoirs que nous trouvons phénoménologiquement en nous et cela , parce que nous sommes en possession, sur le fond de l’auto-donation de la vie, de l’ego lui-même et de chacun de ses pouvoirs en lui… Libre, l’ego ne l’est donc, en fin de compte, que sur le fond en lui d’un moi qui le précède nécessairement, c’est-à-dire sur le fond de ce Soi généré dans l’auto-engendrement de la vie, c’est-à-dire donné à lui-même dans l’auto-donation de la Vie.

Le corps est l’illustration saisissante de l’idée que j’ai poursuivie dans toute ma démarche philosophique sur la dualité de l’apparaître, ce que j’appelle la “duplicité de l’apparaître” : visible et invisible. Le corps se présente d’abord à nous dans le monde et il est interprété immédiatement comme un objet du monde, quelque chose qui est visible, que je peux voir, toucher, sentir. Mais ce n’est que le corps apparent. Le corps réel, c’est le corps vivant, le corps dans lequel je suis placé, que je ne vois jamais et qui est un faisceau de pouvoirs – je peux, je prends avec ma main – et ce pouvoir, je le développe de l’intérieur, hors monde. C’est une réalité métaphysiquement fascinante puisque j’ai deux corps : visible et invisible. Le corps intérieur que je suis et qui est mon véritable corps, c’est le corps vivant, c’est avec ce corps-là qu’en vérité je marche, je prends, j’étreins, je suis avec les autres.

… que se passe-t-il dans l’oeuvre d’art ? En elle, il y a comme une mise en éveil de ma subjectivité, parce que les formes, les couleurs, les graphismes éveillent en moi ces forces dont ils sont l’expression. Parce que ses couleurs – beaucoup plus que les couleurs ternes et indifférentes du monde qui ne provoquent plus en moi que des tonalités affaiblies – vont forcément actualiser ces tonalités et leur donner une intensité dynamique et émotionnelle beaucoup plus grande. Il y a donc, par la médiation de l’oeuvre d’art, comme une intensification de la vie, aussi bien chez le spectateur que chez le créateur. C’est une sorte d’advenue à la vie la plus essentielle qui fuse en chacun de nous. Le créateur est alors quelqu’un qui accomplit une oeuvre éthique, s’il est vrai que l’éthique consiste à vivre notre lien à la vie de façon de plus en plus intense… L’éthique vise … à nous mettre dans des conditions où, au lieu de vivre d’une vie perdue dans le souci du monde, nous revivons intérieurement ce lien radical (à la vie). Il existe également une sphère qui permet cela dans son principe, c’est l’art. L’art est par nature éthique… Il est aussi une forme de vie religieuse. C’est la raison pour laquelle l’expérience esthétique est fondamentalement sacrée et toutes les grandes oeuvres d’art sont des oeuvres sacrées qui ont un très grand pouvoir sur nous.

(1) Je rappelle le site d’Anne Henry, facilement consultable sur Internet :

www.michelhenry.com/