Qu’entendre par ‘Phénoménologie matérielle’ ?

Publié dans Connaissance du matin le 15.09.2008

Quelques réactions après publication de ma note Sur le moi, la question versus occidental, m’obligent à croire que j’ai forcé cette fois un peu trop sur la technique d’exposition philosophique (conceptuelle) et surtout dans l’exposé de problématiques qui n’appartiennent qu’à la philosophie constituée comme corps de science transcendantale, malheureusement bien éloignée de la vie et de toute préoccupation partagée de tous. Un défaut que j’ai moi-même souvent dénoncé et dont j’ai toujours tenté de me tenir éloigné. Mais c’est bien difficile de se tenir à l’écart de ce champ philosophique où toutes les vraies questions se posent, et depuis longtemps, si bien que la formation de questionnements spécifiques, avec leurs traditions d’écoles, et d’un vocabulaire spécialisé, n’ont pu être empêchés. J’ai si souvent aussi, et j’y suis même toujours revenu, évoqué Michel Henry parce qu’il est le seul philosophe récent à s’être opposé de manière si frontale à l’idéologie scientiste, et à retrouver une vérité de l’esprit, de l’origine, qui permette enfin une authentique approche, approfondie, précise, de cette question du moi en Occident moderne. D’où la question se rapportant à la ‘phénoménologie matérielle’ qui, malheureusement, sans éclaircir tout à fait les notions abordées dans le précédent article, favorise un nouveau discernement dans la conception du réel, un glissement savant de l’acception du concept reçue par tous de ‘matériel’ à ce qu’il faut appeler spirituel, ou pneumatique : plus simplement la possibilté d’une aperception inédite du ‘commencement’.

Confondu par l’échec de ma publication précédente, j’utiliserai des citations de Madame Dufour-Kowalska qui, à ce jour, est la seule personne parvenue à écrire des livres pédagogiques, convaincants, sans concession aucune à la facilité et consacrés à l’exposé exhaustif de la philosophie de Michel Henry. Ici, son livre, précisément sur Michel Henry, passion et magnificence de la vie (Beauchesne 2003). Je suis persuadé que ces quelques mots suffiront : Phénoménologie dite ‘matérielle’ parce qu’elle découvre le moi originaire… en deçà de la forme … exigeant un retournement de la pensée peu confortable et pour certains choquant vers la matière sensible de la connaissance, recherchant le sujet originaire dans la réception du donné concret tel qu’il nous affecte dans l’immédiateté de sa donation primitive. Celle-ci s’impose ainsi universellement comme une affection et s’affirme dans son antériorité à toute conception, comme dans sa primauté ontologique par rapport à toute visée transcendantale… Elle se fonde sur l’auto-révélation première et absolue qui s’accomplit à l’intérieur du sujet connaissant et en son auto-affection constitutive, dans une sphère d’immanence ignorée par la presque totalité de la pensée traditionnelle … acte fondateur seul susceptible … de justifier ses prétentions à la vérité objective. Cette approche a un nom synonyme, phénoménologie ‘hylétique’ antérieurement forgé par Husserl, mot semblable pour dire que la conscience a une ‘matière’ propre, un contenu interne, primaire, réel… (comme) des data sensibles et affectifs… en eux-mêmes dépourvus de toute intentionnalité… Mais la phénoménologie de Husserl prétend faire valoir comme fondement originaire, principe et fins ultimes, l’horizon déployé par la conscience intentionnelle dans l’extase de son pur rapport à…, lequel n’est jamais montré dans son rapport (subjectif) à lui-même, seul susceptible pourtant de fonder tout rapport objectif et qui se trouve par conséquent sans cesse présupposé et sans cesse éludé…. ’Peu confortable’, ‘choquant’, ‘ignoré par la presque totalité de la pensée traditionnelle’ : voilà bien le défi lancé à la compréhension, non plus seulement au niveau de l’ignorance commune mais encore de toute tradition de pensée !

Je viens de terminer une recherche supplémentaire dans Phénoménogie matérielle (PUF 1990) et je me dis : pourquoi ne pas donner la parole à M. Henry lui-même. Il retrouve un concept devenu fort commun, lui accorde un tout nouveau sens, la dimension d’un sacre même : l’impression ! Dans la passivité de l’impression originaire, pour autant qu’elle diffère de cette production (des actes de conscience) rien de ce qui appartient à la production ne se pro-duit. Elle n’est pas l’Avènement foncièrement passif de l’Ek-stase, mais ce qui l’exclut de soi insurmontablement, de telle façon que passivité en tant que non-production veut dire ici l’irrémissible, insurpassable et infrangible étreinte de soi, étreinte en laquelle il n’y a nul Ecart parce que le comment de la donation de la vie à elle-même n’est ni l’Ek-stase ni sa pro-duction sans fin, mais cette passivité qui lui est foncièrement étrangère, le souffrir en tant que le se souffrir soi-même en chaque point de son être de la vie : l’Impression. Il y a même un petit plus que je ne me retiendrai pas d’ajouter : vous en serez surpris autant que moi. C’est pourquoi aussi le continuum qui appartient à celle-ci (l’impression) n’a rien à voir avec le continuum des modifications, le second n’étant que l’itération de la rupture extatique, le premier ce qui, placé sous elle ou plutôt en elle, la supporte et la rend accessible à chaque instant. Ce continuum est le continuum de la vie, son étreinte dans le pathos, il a la consistance d’une chair qu’aucune main n’arrachera jamais. Et voilà, exactement, le ‘restant’ de Jacob Rogozinsky n’est-ce pas ? J’espère que ce détour aura permis à mon propos de devenir un peu plus clair.

L’impression ! Souvenez-vous les paroles de Stephen Jourdain que j’ai tant cité : … se couper de la musique des choses, c’est s’arracher le coeur ; l’un des instruments les plus couramment utilisés dans ce type de suicide est l’approche de la matérialité de l’objet qui pose celle-ci comme une non-impression… la très sainte impression de matérialité ; la très sainte impression de réalité… tout est impression : ce qu’on appelle le monde, ce qu’on appelle la vie, est un tissu d’impressions ; le propre de l’enfance est d’apercevoir ceci… Stephen Jourdain ajoute ces mots que je n’ai jamais rapportés : à première vue, je ne discerne pas le jeu de la raison dans cette vie, ou ce vivant, qui procède s-p-o-n-t-a-n-é-m-e-n-t des abysses centrales de moi-même… oui, cette espèce de ruissellement spontané, sauvage, antérieur au phénomène psychologique, et qui doit se confondre avec cette énigme des énigmes : le ‘je suis’ naturel, non encore réitéré par l’acte de conscience d’un homme, me semble extérieur à la sphère rationnelle ! Voyage au centre soi, Editions Accarias, L’Originel 2000.

Je n’ajouterai rien, j’ai rejoint mon sujet en rappelant une nouvelle fois que le moi originel, la première personne, est celui qui supporte aussi l’impression qui le fonde, et qui fonde aussi le monde. Le jeu des masques, auquel il va spontanément participer d’ailleurs, vient plus tard ; masques auxquels il s’identifiera, le sien, c’est dire celui qu’on lui prête, celui des ‘autres’ qui ne sont pourtant que l’autre figure de soi-même – disons maintenant de moi-même – et ainsi de suite, ce carnaval auquel nous sommes si habitués, et depuis si longtemps, que nous sommes devenus incapables d’en discerner à l’oeuvre la monstruosité mensongère et criminelle, la puissance d’aliénation. La connaissance sera la discrimation de moi, sujet-agent, identité créatrice, en création du monde ; identité créée, créature, surgie inexplicablement d’un Absolu, d’un Repos inassignable et dont on peut dire néanmoins qu’il est la source, la Raison même de tout ce qui existe – ce fameux ‘quelque chose plutôt que rien’ qui fascinait les métaphysiciens du passé.

PS : C’est une question que je vais continuer d’approfondir dans ma prochaine note avec le livre de Sébastien Laoureux, spécialement consacré à la Phénoménologie matérielle : L’immanence à la limite