Michel Henry, l’immanence à la limite (2)

J’ai quelques lecteurs authentiquement philosophes et je précise bien sûr : dûment initiés à cette culture universitaire, écriture et lecture qui ne sont permises, je veux dire réellement possibles et peut-être profitables, qu’à la condition d’un long apprentissage… Je l’ai souvent dit et écrit moi-même : « Si vous avez la question, vous devez y ajouter la culture… vous devez l’instruire… » Mais c’est la question qui importe et je m’aperçois à quel point elle est rare, voire exceptionnelle. Ces lecteurs me rappellent que les meilleurs éclaircissements qu’on puisse rechercher (et trouver) sont, soit dans les oeuvres mêmes des auteurs qui se répètent, forcément, ou s’expliquent ; soit, souvent dans des articles plus courts, des conférences, des entretiens, et que c’est bien le cas de Michel Henry… Mais qui plus est, une correspondante me rappelle que c’est dans les livres de Gabrielle Dufour-Kowalska (1) qu’on peut trouver des analyses détaillées, très approfondies, sur l’ensemble de l’oeuvre magistral de Michel Henry, bien avant les colloques organisés, soit quelque temps avant son décès, soit après, et sans compter l’important hommage réuni récemment par l’Âge d’Homme (2009).  N’oublions pas que cette universitaire a été elle-même adoubée, si l’on peut dire, par Michel Henry qui avait été, je crois, membre ou même directeur de son jury de thèse sur Spinoza. Elle serait en tout cas le meilleur guide pour arpenter le massif considérable de la pensée henryenne. Je le crois aussi. J’ajouterai, pour ma part cette fois, et avant d’en venir tout prochainement à la critique de Renaud Barbaras dans son livre sur « une phénoménologie de la vie », que c’est une remarque, au moins, de G. Dufour-Kowalska, en réponse à des observations de Roger Chambon qui m’avait convaincu de l’intelligence de sa compréhension du corpus henryen – dans son principe même, et relativement à cette question de l’immanence. Je cite, je crois que ça en vaut la peine, et je ne m’éloigne pas, j’anticipe même ce qui fera l’objet de l’article sur une phénoménologie de la vie.

« C’est comme fondement de soi en soi, comme expérience absolue de soi, que l’affectivité fonde nécessairement ce qui n’est pas elle ; en son immanence radicale elle peut être l’immanence de la transcendance. C’est là ce qu’il nous faut comprendre à présent, qu’il est, à vrai dire, urgent de comprendre si l’on veut éviter les malentendus auxquels a pu donner lieu sur ce point la pensée de M. Henry et sa doctrine de l’immanence… (Et c’est ainsi qu’intervient cette note, en bas de page, une vigoureuse remise en place : « Un exemple de cette inaptitude à concevoir le rapport de l’immanence absolue à la transcendance : les objections adressées par Roger Chambon (Le monde comme perception et réalité, Paris 1974…) à M. Henry et que résume cette proposition : « L’essence est si bien installée dans sa vie intérieure, dans cette ‘forteresse de vérité’ qu’elle est pour elle-même, que l’on ne comprend plus ce qui la pousse à aller chercher quelque chose dehors, ni comment peut bien s’opérer une telle sortie » (p.318). Il faut répondre – davantage pour éclairer notre propos actuel que pour entrer en discussion avec l’auteur qui, notons-le, questionne à partir d’un champ tout à fait étranger à celui de M. Henry et dans lequel par conséquent les concepts henryens ne ‘parlent’ plus – il faut répondre donc : cet auteur a raison mais sa critique est sans objet parce que l’essence en effet ne sort pas, parce que le rapport fondateur de l’immanence à la transcendance n’est pas le passage d’un ‘dedans’ à un ‘dehors’. 1° L’accomplissement du rapport fondateur signifie l’accomplissement de la vie intérieure du sujet comme présence effective ( et non ouverture béante et vide) à toute chose, comme réception effective de tout ce qui peut être reçu. 2° La nécessité – le pouvoir fondateur comme tel de l’essence – porte sur cette présence, sur cette puissance de recevoir tout ce qui n’est pas elle, c’est-à-dire sur la vie de l’esprit dans le monde, comme vie effective (et efficace) parce qu’inaliénable, parce que toujours et précisément immanente. L’incapacité de concevoir le rapport de l’immanence absolue à la transcendance trahit simplement ici l’impossibilité ou le refus de concevoir l’essence intérieure de l’homme, la vie irréductible de la subjectivité humaine. » (fin de la note)

Gabrielle Dufour-Kowalska poursuivait ainsi cet exposé : « La détermination de l’affectivité comme forme universelle de toute expérience possible en général est la détermination de la relation fondatrice de l’absolu à ce qu’il fonde ( et qui est le rapport même)….. La possibilité du fondement de toute expérience transcendante réside dans l’absoluité de ce fondement, qui elle-même repose sur la structure de l’immanence. L’affectivité fonde toute expérience de quelque chose parce qu’elle est expérience de soi en soi, une expérience radicalement immanente….. L’autonomie du fondement et son rapport à ce qu’il fonde sont corrélatifs, de sorte que la structure du fondement absolu de l’expérience doit être définie comme suit : l’absolu qui exclut de soi toute relation est intérieur à toute relation, il est l’absolu de la relation. Nous l’appellerons l’absolu en relation, notion qui définit bien, nous semble-t-il … le statut du sujet transcendantal chez M. Henry….. L’immanence qui exclut toute transcendance est intérieure à toute transcendance, elle est ‘son’ immanence. Ainsi se fonde dans l’origine absolue le rapport d’originarité comme rapport interne de deux termes hétérogènes. L’immanence est hétérogène à la transcendance, mais n’en est jamais séparée. La transcendance, c’est-à-dire le rapport, repose sur le rapport absolu à soi – sans distance – sur le Soi de l’absolu. L’essence et le fondement de la transcendance, c’est-à-dire du rapport, est son propre rapport à soi-même tel qu’il s’accomplit en abolissant tout rapport dans l’auto-affection parfaite constitutive de l’affectivité, forme originelle et universelle de toute expérience. » 

Ces précisions ajoutées, j’insisterai pour dire que j’ai cité in extenso dans son contexte la mise au point de Madame Dufour-Kowalska parce qu’elle constitue une réponse valable pour toutes les critiques adressées à M. Henry et particulièrement lorsque sera abordée la question d’une phénoménologie de la vie. Si le concept biologique, ‘galiléen’, n’est pas soigneusement écarté, c’est encore dans les limites du concept empiriquement (et/ou scientifiquement) constitué qu’une nouvelle critique de cette sorte surgira à l’encontre de la conception henryenne de la vie. Et c’est ce que nous allons voir prochainement. Déjà je me sens entraîné à penser que c’est le concept d’esprit, bien que métaphoriquement moins capable d’imager le mouvement et la corrélation dynamique, qui est le plus justement adapté pour désigner la réalité phénoménologique de ce qui se détermine irréductiblement de l’affection d’un Absolu au sein de lui-même « qui ne sort pas ».

(1) Gabrielle Dufour-KOwalska : Michel Henry, un philosophe de la vie et de la praxis (Paris, Vrin 1980) et Michel Henry, passion et magnificence de la vie (Paris, Beauchesne 2003)

PS : Qu’on m’excuse de ne plus utiliser d’italiques, bien utiles pour lire les citations. L’outil fonctionne à la rédaction de l’article, mais sans enregistrement possible à l’étape finale de la publication. J’en ai averti les administrateurs du Monde.  

2 commentaires sur “Michel Henry, l’immanence à la limite (2)

  1. Esprit….oui fort juste. On évite ainsi les tentations d’une philosophie purement vitaliste, que peut entrainer le terme de Vie…..et on évite aussi le piège du miroir passif qu’entraine trop souvent celui de Conscience…..

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  2. La ‘donation’ serait doublement accordée, d’abord si secrètement qu’elle échappe à toute expérience, puis éprouvée dans la ‘chair’ , la sensation d’être touché et en capacité de se voir au-dehors comme au dedans, sans avoir à sortir de soi-même.

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