L’adoration, l’éprouver : soi-par-soi ; la sonate en la majeur n°2 opus 2 de Beethoven

J’ai entendu quelqu’un me dire une fois : « Vous ne savez pas… » Un propos analogue que je trouvais récemment dans une ‘réaction’ à ma chronique publiée dans le Monde : « Onfray, Houellebecq, le Pape » et qui déplorait mon inculture… C’est que mon savoir, j’en fais ce que je veux ici, précisément pour tenter de dire ce que j’éprouve. Et c’est aussi ce que je pointe, avec des mots tantôt savants et tantôt très communs, qui ne se destine pas à l’augmentation d’un savoir mais à l’éclosion d’un ‘éveil’ et donc d’une ‘vie’ qui s’enrichit d’elle-même au-delà de son humanité d’apparence, à fleur d’impression de tout ce qui se donne, universellement, pour moi et à cet instant. Cela dessine un horizon sans frontières, une détermination sans définition, une altérité sans séparation. Je reste dans ce sujet précédemment traité de l’immanence, et je brûle de toucher enfin là où je vise depuis le début, là où je brûle aussi déjà. Je m’explique par l’exemple d’un moment musical : cet art de l’immanence où se réunissent, maintenant, le compositeur (poète, créateur), l’interprète, l’auditeur, ensemble aussi et tous à la fois poètes et créateurs, dans un rapport de réitération (j’en parlerai plus tard) et déjà évidemment dans un rapport de réciprocité… Cela arrive. Je télescope ces notions et pour cause : dans l’explosion du même, ou sa réverbération, cela arrive et j’appelle ‘adoration’ l’unition parfaite des acteurs différents et semblables du procès de la création qui est procès de co-naissance de soi par soi en conjonction – j’ai aussi parlé d’accord ‘musical’, c’est bien le sujet ici ! Je poursuis avec mon exemple.

La sonate en la majeur de Beethoven est une sonate de 1794/95 : Beethoven a 25 ans, il est encore un peu à l’école de Haydn ; nouvel arrivé dans la capitale, Vienne, et soucieux de se faire connaître. Mais prenons garde. Ainsi que le confie son ami Ries (rapporté par Brigitte Massin) : « Beethoven avait pris quelques leçons de Haydn mais n’avait jamais rien appris de lui… » Il y a d’innombrables interprétations de cette sonate, et dernièrement, celle de Rafal Blechacz qui me l’a littéralement révélée. Notre jeune Polonais veut lui aussi démontrer son talent : il joue une sonate de Haydn, une sonate de Mozart, cette sonate de Beethoven, quand ces trois génies, ces trois maîtres et créateurs d’un art pianistique entièrement neuf, se manifestent, non point en concurrence ou en rivalité, mais en convergence d’excellence apportée à la formulation d’une certaine musique qu’on qualifiera plus tard de ‘classique’ : belle, ravissante même, enchanteresse parfois – ‘belle’ se dira unanimement. Et il y a dans la première manière de Beethoven beaucoup de cet esprit-là : élégance, celle d’une danse tantôt aristocratique tantôt d’accent plus populaire, un chant destiné à nous émouvoir mais avec délicatesse, une noblesse teintée de pudeur, noblesse même parce que c’est un public emperruqué qui va l’écouter. D’une main, tantôt la droite, tantôt la gauche, Beethoven joue Haydn, et de l’autre il parle son langage à lui, inouï à ce jour. Il faut l’entendre : et dans ce cas, j’y reviens, il faut d’abord l’interpréter. Et seul Rafal Blechacz y parvient avec sa sensibilité et son intelligence musicale uniques, inouïes elles aussi. Arrau, je viens de le reécouter, n’y arrive pas un instant ; Brendel, le dernier Brendel, ajoute à sa perfection un peu glacée une affèterie inhabituelle, et je ne parle pas des autres. Révélation. Rafal Blechacz dit tout de cette légèreté si typiquement viennoise et aristocratique, raffinement et bon goût, une qualité à la fois merveilleusement agréable et bien élevée – et tout à coup il parvient à introduire, presque brutalement, ce dramatisme si typiquement beethovenien, cette manière virile, un peu brutale même, héroïque quoique sans outrance (cela viendra beaucoup plus tard en musique…) et totalement, immédiatement, à ce moment-ci, bouleversant. C’est d’autant plus surprenant que cela survient dans le deuxième mouvement, Largo appassionato : vous entendez ré, mi, fa, staccato sempre, et vous vous mettez à trembler comme une feuille (1). C’est l’invasion d’un sentiment beaucoup plus fort que le simple plaisir ou contentement ‘esthétique’ : c’est le contact d’un absolu, de l’inconnu comme tel, une valeur qui ne goûte jamais à l’existence sensible et s’exhale ici soudain avec la  chaleur d’un feu qui éblouit. L’autre, comme dans l’espace un trait vertical ‘couperait’ la ligne horizontale, c’est un autre qui se donne, prend corps, prend place, prend ‘ma’ place. C’est bien là le miracle. Moi-conscient, je suis possédé et trans-formé sans devenir toutefois un autre que moi-même, étranger à moi-même, égaré. Non, je ne suis pas perdu mais grandi, tellement, agrandi au-delà de moi-même. Comment ? Par la force d’un sentiment….

Cet ‘éveil’ dont je parle, ce soudain embrassement très étroit, très intime avec la pure valeur d’éternité et de plein sens – fusion et non confusion comme disait Stephen Jourdain – je l’ai éprouvé pour la première fois à l’âge de seize ans au cours d’un concert : un moment musical encore, mon premier concert dois-je confesser ! C’était lorsque le violoncelle entame son chant au tout début du concerto de Schumann : sans les mots pour le dire – ils n’ont pas eu le temps de surgir, de se former – la traversée s’était faite, sortie ou entrée, on ne sait, mais irrécusablement comme un embrassement de pure vérité et une réalisation d’unition de l’un, moi ici, et l’autre, absolu qui ne se manifeste pas mais rayonne, présent, donné, offert, éclatant. Cela s’opère au je-u imprévisible d’une dualité personnelle, exclusivement, et processuelle. Je suis… pour-cette-épreuve de maturité. C’est la fin de l’art : comprendre, non par achèvement mais aboutissement, accomplissement. De l’art seul, « sans les mots pour le dire’, et plus incontestablement dans l’opération d’une émotion plus directement éprouvée au moment musical « passant ». Un devenir qui secrète de l’être, une durée pure ? La phrase ne repasse pas, même si elle se répète. Les fameuses notes du staccato qui reviennent et gonflent, changeant de couleur, mais merveille qui s’exprime « des deux mains » comme la création tout entière, « des deux mains du Seigneur » ! Je me répète : « cela », je ne le sais pas, je l’éprouve dans cet instant qui franchit le temps, alors même que je le date, que j’en sais l’heure et que j’en garde une mémoire, une pensée (interprétative) bientôt… « Cela » s’est produit dans cette advenue immémorable et imprévue et, je peux dire enfin, la marque, l’empreinte qu’il en reste, qui demeure, n’est pas vraiment un souvenir. C’est une empreinte de chair, oui, puisqu’elle affecte totalement le ‘corps’ que je suis, et non pas une trace de mémoire ou quelque cicatrice : c’est une modification. Soi-par-soi : c’est-à-dire que cela « ne sort pas » mais, réellement, que le temps, et l’espace, et la mémoire, et la sensation, se sont modifiés, ont, littéralement, changé de ‘mode’, et que la co-naissance du Tout s’est ainsi réalisée en se figurant (par) quelqu’un. Je me poserai à nouveau la question en peinture : figuration ou abstraction, quelle formule pour traduire plus vigoureusement « cela » ? J’ai dit ma dévotion pour Chardin, Morandi et je répèterai celle qui me porte aussi vers les grands abstraits, Soulages, Hartung, Zao Wou Ki, et quelques maîtres contemporains de l’excès – je reparlerai bientôt d’Eugène Leroy ! Mais voilà bien ce qui arrive à chaque fois : cette personne se réalise en personne – soi-même par soi et pour soi – éclairant du même coup toute destinée possible, orientant un destin unique et qui appartient à tous, manifestant visiblement d’une seule traînée de foudre resplendissante ce qui semblait caché.

(1) Je me permets de citer intégralement l’analyse de F-R Tranchefort dans son magnifique guide, très complet de La musique de piano et de clavecin (Fayard 1987, coll. Les indispensables de la musique) : « Largo appassionato à 3/4, en ré majeur ; confession d’hésitations se muant en certitudes, selon les uns, expression sublimée d’une plongée dans les abîmes de l’être universel, selon d’autres ; ce très beau mouvement, animé – il est vrai – d’intense ferveur, se signale par son écriture chambriste, – comme conçue pour les voix combinées du quatuor à cordes. Les accords ténus initiaux, sur l’immuable staccato de la base, en font foi. Ces accords sont répétés avec insistance, interrompus régulièrement par un cantabile d’une grande noblesse, en successifs sforzandos. Ultime proposition des accords en mineur, dans un véhément fortissimo. Mais on revient au chant profonf, intériorisé, du début, qui s’évanouit dans les notes graves du piano. » Pour la lecture de la partition, j’ai également reçu l’aide de mon fils Jean qui m’a prêté ses compétences de musicien.