De la poésie (1) : le ‘premier’ royaume selon Yves Bonnefoy

J’ouvre un peu plus tôt que prévu mon nouveau dossier sur la poésie. La lecture d’une des dernières publications d’Yves Bonnefoy m’y entraîne, un titre et tout un programme : La beauté dès le premier jour (1). Bonnefoy s’explique : c’est un recueil d’articles publiés dans des circonstances très différentes, mais qui traitent tous de la beauté et corollairement de la création artistique. Et moi je m’explique son titre : ce ‘premier jour’ n’est ni une date ni une origine historique mais bien le moment transhistorique où se confie le réel à lui-même, en totalité, par le regard même qui s’appelle moi, à l’instant-moi où cela se con-fie à soi-même. Origine du discours, de la parole, de l’art ; origine de la vérité, de l’errance psychologique aussi, origine et retour, disjonction et simultanéité, conjonction et hétéronomie, accidents – ce qui se dit de la substance lorsqu’elle se prête à vivre, di(f)férence, di-stance. La réitération du Seul : chant indéfiniment espéré, tenté, de se dire, en co-naissance ou en dis-persion d’images. C’est ce que raconte Yves Bonnefoy depuis L’improbable de 1959, tout au travers d’une oeuvre poétique, on le sait, de comparaisons philosophiques atypiques, de méditations esthétiques sur l’image comme elle s’offre depuis si longtemps, depuis une antiquité qui nous dé-visage toujours, dans les questions d’une modernité innombrable, souvent bavarde, inquiète. Autant d’affleurements du plein sens qui sont de violentes sollicitations à penser, à être, à réaliser ce plein-sens de notre finitude, mais que j’écrirai ainsi pour dire sa plénitude. La beauté, l’autre nom de la conjonction : sa visibilité comme elle s’offre sans qu’il en coûte rien, la sincérité d’un regard, la chaleur et l’authenticité d’un sentiment. « Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. » L’avertissement n’est pas d’aujourd’hui.

« D’un mot : avant qu’elle ne se voue à l’emploi des signes l’existence humaine faisait corps avec une réalité encore indéfaite, rien que vécue, sans recul. En s’établissant au sein de cette première expérience, toute d’immédiateté, d’unité, le signe verbal, qui se fait désignation d’une chose, extrait celle-ci de cette unité originelle, la montre, et c’est là subordonner la réalité ambiante à une appréhension de type nouveau, qui la rabat sur ce qu’on peut dire son apparence… Des aspects, de simples aspects, passent au premier plan du regard, et restructurent ainsi la perception du donné du monde. Un horizon, surtout visuel, se substitue à l’enveloppement antérieur… La pensée que j’évoque, disons d’abord qu’elle a un préalable qui porte sur l’instrument conceptuel, c’est-à-dire aussi sur l’image, la simple image que, du fait des concepts, le monde originellement simplement vécu devient dans l’espace de l’intellect. Et même elle a trait, plus radicalement encore, à la notion de signe, et aux conséquences que l’instauration des signes, signes verbaux ou graphiques, a eues sur l’état naissant de l’esprit…  Reste pourtant que les choses et les êtres demeurent là des présences, avec lesquelles fait corps la présence à soi du nouvel être parlant… » Ce n’est pas l’histoire d’une perte, d’une chute. Ce premier jour ne s’est pas totalement couché à l’horizon blême des savoirs, mais il s’est bien produit un oubli, une subtile aliénation dont nous subissons toutes les conséquences, à la fois dans l’empire de la représentation et sous la tyrannie de nos certitudes tronquées.

Bonnefoy appelle « excavation » cette première séparation établie par le langage pour retenir ce qu’il peut appréhender d’un monde qui lui échappe, quand il apparaît plus important de le penser que de le vivre, de refaçonner le réel à sa mesure… Ainsi « … le signe s’attache dans la chose à principalement les aspects que présente celle-ci, il les retient dans les mots, c’est ce qui sera le concept, par les voies duquel de longues chaînes de représentations simplifiées, généralisantes, vont opérer la seconde substitution, celle qui laisse au-dehors de soi la présence encore indéfaite….. mettant à sa place un grand schème, structure cette fois tout abstraite, rien maintenant qu’une image et non pratique complète : le monde comme la pensée analytique va l’instituer à travers l’histoire aux dépens de la participation à la totalité, à l’immédiateté, à l’unité de l’heure première. Une simple représentation s’est substituée à une présence… D’où la poésie. Qui est, dans la parole devenue discours conceptuel, de se souvenir de l’arrière-plan tout de continuité, d’unité, qui s’était déployé à l’aube du signe….. La poésie est retour… » Et je prends soin de détacher ces quelques paroles qu’il ajoute : « … un retour prospectif, car tout un avenir de vraie vie pourrait naître de cette parole rédimée. » Quelle gageure, ‘un retour prospectif’ ! Mais comme notre auteur veut se défier de toute nouvelle tentative de systématisation, d’éloignement du réel, il va d’abord aimer la poésie pour sa proximité charnelle, dans la langue même qu’elle s’invente pour chanter, avec des résonances encore vibrantes dans le corps, les sons d’une parole qui ne s’est pas totalement abstraite de la globalité originelle. Et comme si cela ne suffisait pas, à une vie de plus en plus artificielle parce que livrée aux dictats des concepts, il ira jusqu’à préférer les leçons du rêve (« rêver plutôt que comprendre ») où le souvenir se perpétue de ce qui était avant la prise de pouvoir par les mots et les représentations. Il n’en est pas moins urgent de traiter le rêve pour ce qu’il est, un signal de nos détresses et la proposition d’égarements fabuleux mais tout aussi dangereux, comme les Surréalistes l’auront appris à leurs dépens. Bonnefoy propose alors une clef pour un nouvel accès au réel : un mot entièrement neuf et significatif, une expérience surtout qui favorise une nouvelle relation de l’englobement primordial, un salut, une voie de salut au moins, et c’est la « beauté » !

Dans des pages inédites, Bonnefoy poursuit cette exploration qui le conduit à des études comparées du dessin et de la voix, et c’est d’abord cette mystérieuse association d’un cri de chasseur et d’un dessin esquissé sur la paroi d’une caverne à Lascaux. Geste de magie pure, qui fonde l’art naissant, on le savait bien, mais qui va orienter définitivement la pensée vers des associations de plus en plus hardies liant gestes du quotidien et concepts, communication à but utilitaire et paroles abstraites. Mais il faut comprendre : le dessin, comme cette première esquisse d’une représentation qui peut tantôt nous égarer ou nous reconduire – ou la voix, tout pareillement séductrice, qui rapporte une vérité ou décline le mensonge,  voilà autant d’ambiguïtés périlleuses et autant d’aventures qu’il faudra bien poursuivre désormais puisque nous sommes à ce point civilisés, acculturés. C’est la grande leçon qu’on peut tirer de l’Histoire : un péril extrême sera de figurer l’absolu, de tenter de le penser – toujours au risque de s’aliéner ce que les mots seuls prétendent saisir et définir dans un discours qui « empêche d’adhérer pleinement à la finitude, c’est-à-dire de ressentir la valeur absolue de la moindre chose, (discours qui) substitue à l’unicité foncière de cette chose de l’intérêt pour tels ou tels des aspects qu’elle présente, (qui) se nourrit de l’enseignement de ces aspects, causes pourtant de représentations seulement partielles, (et qui nous entraîne à) … entrer dans un monde de schèmes déracinés de l’évidence de l’Un, laquelle ne circule que dans les perceptions de l’immédiat… On va bâtir des systèmes qui consolideront l’autorité des ces formulations partielles, ce qui rassurera… » Par contre, dans une vérité reconquise, ou un nouveau chemin tracé par l’art et la poésie, « penser l’absolu, savoir le reconnaître ici et là et partout, c’est la clef de l’accès à soi, c’est ce qui permet qu’on ne vivra pas comme un étranger à soi-même, dans un pays qui ne serait que terre d’exil… »

« Ce qu’il faut : non plus penser l’absolu mais penser à lui du sein de notre existence comme nous avons à la vivre, c’est-à-dire avec quelque mémoire de ce qui est mais aussi l’obligation d’un parler conceptualisé qui ne sait pas donner vie à ce souvenir. Comprendre que ce parler déforme en nous la perception des autres êtres ou choses, comme une vitre grossière rend irréel le contour de l’arbre qui est devant la maison, mais ne pas nous décourager pourtant de chercher à les retrouver – en ce qui est donc leur absolu, demeuré latent sous leurs interprétations partielles – par une mise en question des formulations que le discours ambiant nous propose d’eux : mise en question qui n’aboutit pas à des vérités énonçables mais tout de même décille notre regard. Une pensée sur le mode du négatif…  » c’est bien la part que j’avais le plus appréciée, et ce dès ses premiers ouvrages, de la philosophie exposée par Bonnefoy (2) . Une pensée ‘laïque’ dit-il, qui s’oppose avec la même vigueur et par les mêmes méthodes aux spéculations d’une métaphysique jugée trop positive, et aux mythes fumeux qui fondent des religions trop oppressives. Vient alors cette déclaration inattendue : « … j’ajouterai que cette pensée qui travaille au sein du conceptuel bien qu’à son encontre, c’est ce qu’on doit appeler poésie. Car la poésie, la vraie, ce ne sont pas de beaux mots imprévus pour metre en scène les mythes d’une collectivité… les fantasmes de telle ou telle personne, c’est de transgresser ces divers mirages… pour dégager du sein des soucis et des points de vue… des perceptions, des désirs mieux avertis de la finitude… mieux ‘au monde’ pour parler comme Rimbaud… »  La poésie comme « recherche qu’on fait de soi, une autocritique toujours en cours… » On pensera peut-être ‘poésie philosophique’ pour l’écarter – à tort – quand il s’agit d’un réalisme essentiel qui regarde en nous-mêmes ce que nous sommes, et bien naturellement, au-delà de nous-mêmes !

« L’art autant que la poésie collabore à faire reparaître dans notre conscience du monde – le monde le plus proche de nous, le plus mêlé à nos vies – cet absolu que le conceptuel efface, même quand il prétend en parler… » Mais l’histoire de l’art, comme l’évoque Bonnefoy en quelques pages, illustre autant le fatal aveuglement de la pensée, sa tentation permanente de concevoir généralement, abstraitement, que la prise de risque, rebelle, révolutionaire, qui incite à briser le conformisme des écoles et des traditions. Et même l’art, l’art moderne comme l’art contemporain, peuvent succomber à cet aveuglement qui engageait les théologiens du passé à codifier une image du Christ – une icône – alors qu’il avait été Dieu fait homme, ce singulier engagé dans ‘son’ histoire… « L’Occident a inventé la pensée conceptuelle, pour le meilleur ou le pire, il a aussi inventé un art qui se sert de celle-ci pour en combattre des tentations qui risquent d’être fatales. Et préoccupant est-il d’avoir à constater aujourd’hui que cet art si averti du grand risque, si utilement occupé à faire barrage contre le déferlement conceptuel, est en passe de n’être plus perçu que comme un aspect parmi d’autres dans l’histoire des seules formes… » Etrange constat : celui d’une fatalité qui pousserait à augmenter indéfiniment le pouvoir des concepts, des images, alors même qu’on voulait en tracer les limites ou en prononcer la critique radicale. C’est une démarche répandue dans notre culture d’aller vers un relativisme décharnant, un scepticisme décourageant, une propension à diluer la valeur en autant de formes et de concepts où elle se dissout faute d’être perçue dans la réalité d’un instant donné, ‘passant’. « Aujourd’hui ? Oui, aujourd’hui que la pensée plus rigoureusement et plus complètement analytique, celle que dirigent les sciences, a permis de comprendre que les représentations qu’on se fait du monde ne sont que des mythes, de l’illusion… maintenant aussi que cette même pensée est à même de suggérer que les objets qu’elle crée à son plan de simple langage sont seuls à mériter d’être tenus pour réels : ce qui peut nous faire oublier que la personne avertie de sa finitude… c’est du réel… c’est même davantage du réel que les plis et replis des mots laissés à eux-mêmes… » 

« De nos jours, trop souvent, on joue avec les signes, verbaux ou autres, faute de se souvenir que les signes ont sens, ne valent que par le sens, étant d’abord ce projet, établir un lieu où vivre, une terre… » Mais quel sens ? Et puisque nous sommes parvenus à ce degré d’interrogation et de critique sémantique, quel sens donner au mot sens ? Puis-je, moi-même, me risquer à nouveau à proposer ce mot « esprit », après Georges Bastide que je citais il y a peu, pour désigner une valeur que rien ne permet de confondre avec le néant, le vide in-sensé d’une existence livrée à elle-même dans la fièvre d’une absurdité monstrueuse et vaine ? Bonnefoy évoque plusieurs fois une histoire du portrait pour illustrer la difficulté rencontrée à figurer la singularité d’une personne, de son regard surtout. Il a parcouru la galerie des portraits comme chaque école du passé s’était efforcée d’en révéler la vérité unique : saint ou marchand, vieillard ou enfant. Il a même scruté dans de belles analyses les motifs de chaque rupture, de chaque prétendue révolution, jusqu’à la ‘mise en pièces des visages’ mise en oeuvre par un Picasso, un Bacon. Pourtant…  » Le regard, ce propre de l’humain, n’est pas prêt à cesser de voir l’arbre sur le chemin, ou l’enfant qui se met debout, comme ce que j’appelle l’absolu simple : un ici et maintenant sans dieux mais non sans mystère. » Mystère, mot désignant ce qui est caché, la question reste, éternelle – mais sans réponse, faut-il le croire ? – obsédante autant qu’on n’a pas pu, su ou voulu, dénoncer le nihilisme qui guette toute pensée de représenter le réel en le définissant trop étroitement à sa mesure, et cette inclination à se nier soi-même dans le confort d’une ignorance dont le parti-pris est le foyer de nos égarements et de nos passions. Il semble que Bonnefoy n’ait pas encore appris à dire cela. Est-ce une faiblesse de la poésie ?

(1) Yves Bonnefoy : La beauté dès le premier jour, William Blake and Co. édit. 2010 – Pour L’improbable (et autres essais) je propose de consulter la petite édition de poche : Folio-essais 1992.

(2) C’est ce second ouvrage que je venais à peine de lire, et que j’ai abondamment cité dans ma postface à L’illumination sauvage de Stephen Jourdain, Dervy 1994.