Michel Henry, dans une ‘phénoménologie de la vie’ (Renaud Barbaras)

Nous devons à Renaud Barbaras une copieuse Introduction à une phénoménologie de la vie (1) un ouvrage qui envisage non seulement toutes les questions philosophiques relatives au concept de ‘vie’  – on y trouve notamment une surprenante ‘déconstruction’ de Bergson – mais particulièrement leur traitement phénoménologique, depuis la célèbre ‘réduction’ husserlienne jusqu’aux thèses de Heidegger, Jonas, Merleau-Ponty et Henry, tour à tour critiqués, pour dégager finalement une thèse assez classique sur la nature du désir, qui s’écrira Désir lorsqu’il prend une dimension métaphysique, comme la manifestation d’un manque constitutif du sujet. Cette évolution de pensée se laisse présager de la lecture des toutes premières lignes  de l’ouvrage qui constate à quel point paraît artificielle la séparation du ‘biologique’ pur, ou pour mieux dire, du vivant éprouvé comme tel  empiriquement, et du ‘philosophique’, on va dire conceptuel, qui abstrait sa propre notion de vie en l’éloignant presque complètement du vécu empirique ou constatif. « … tout se passe comme si un sens toujours déjà métaphorique de la vie venait en lieu et place du sens propre : n’en est retenue qu’une idée assez confuse d’activité ou de dynamisme, qui va servir à qualifier l’oeuvre de la subjectivité. On parle, à la suite de Husserl, de ‘vie transcendantale’ mais, à l’examen, cette formule s’avère problématique. En quel sens le transcendantal peut-il être une vie ? En quel sens la subjectivité constituante peut-elle être une subjectivité vivante ? »

On devine presque déjà que Renaud Barbaras, par le style même qui est le sien et les mots qu’il emploie, ne sortira pas de l’impasse qu’il sait pourtant si bien mesurer, évaluer, tant dans sa propre analyse qu’au travers de toutes les tentatives phénoménologiques qui précèdent la sienne et qu’il analyse avec tant d’acuité. C’est un livre d’une grande tension philosophique, dans une langue austère et difficile à lire, qui exige un effort prolongé, continu, tant l’aporie qu’il affronte semble insurmontable. Elle se définit dans sa contradiction même et telle qu’elle se prononce en allemand : « Leben », être-en-vie qui est ici intransitif, et « Erleben » qui est transitif, vivre quelque chose, éprouver. Partant de ce constat, soulignant les difficultés qui ne manquent pas de surgir d’une lecture de Husserl (on est très proche de Michel Henry de ce point de vue), Renaud Barbaras est à la recherche d’une modalité plus fondamentale du ‘vivre’ qui ne se conditionne pas de sa seule ou primordiale appartenance à une conscience. C’est sur ce point qu’il se montre très critique à l’égard de Michel Henry à qui il reproche son ‘tournant théologique’, sans le nommer comme tel, et qu’il appelle plus simplement ‘métaphysique’. S’ensuit une analyse très approfondie de l’ensemble des manifestations de la conscience, corrélativement à la présence du corps (ici de très belles pages sur Heidegger et Merleau-Ponty), et à la présence d’un monde (une lecture de Rilke ici, de l’incompréhension exprimée par Heidegger à son sujet et de la défense de Rilke par Munier). Au fil des pages, c’est en dégageant progressivement la réalité phénoménologique d’une corrélation de la conscience et de ses objets – mais dans l’apparition d’un monde en données perceptives – qu’il parvient à mettre en évidence une nouvelle définition du désir. Du même coup, l’incomplétude de ce mouvement apparaît si frappante que le sujet est éprouvé comme manque, et que c’est à la fois par l’expression d’un désir (comme ‘existential’ dirait Heidegger) et d’un manque que se constitue le sujet.

Mon résumé de ces thèses paraîtra bref aux lecteurs les plus curieux de cette démarche phénoménologique et de sa démonstration. C’est qu’il m’a paru si évident, et au fur et à mesure que j’avançais dans ma lecture, que les conclusions en seraient fatalement une subordination de la puissance du sujet aux pouvoirs du corps – c’est un risque à courir si l’on part du « je peux » de Maine de Biran, un piège qu’a pu éviter Henry – et une reformulation de la mondanisation de la conscience, autrement dit de la réaffirmation de la prééminence du biologique. Que les auteurs soient tour à tour sollicités, la voie est tracée et son issue déterminée par la résurgence de cette notion de désir associée, bien entendu, à celle d’un besoin. Dans la notion de corrélation apparaît même une curieuse association entre les faits dissociés des réalités mondaines, et bien sûr aussi tels qu’ils sont saisis par la conscience empirique, ou comme ils apparaissent à la lumière conscientielle, et le fait propre du sujet dont l’incomplétude se trouve déterminée par son appartenance même à ce monde. Pour moi, l’appareil philosophique très complexe mis en oeuvre me semble à la fois impuissant, ou au contraire utilisé spécifiquement à seule fin d’endiguer cette résurgence espérée d’une réalité d’esprit, comme je le souhaite en tout cas, ou d’un absolu comme Michel Henry l’appelle Vie, une résolution en amont des contradictions de la vie empirique et des concepts qui s’y soumettent.   Je citerai donc les mots de la plus forte critique adressée à Michel Henry, qui sont a contrario la démonstration de ce que je viens d’écrire – ou la simple preuve d’un empêchement intellectuel. « La philosophie de Michel henry se présente bien comme une phénoménologie de la vie… Encore faudrait-il établir que c’est bien de la vie qu’il s’agit, c’est-à-dire que quelque chose du sens propre de la vie est conservé dans la description de la phénoménologie originaire. Or… il n’est pas sûr qu’il soit légitime de parler encore de vie à propos d’une auto-affection pure qui est par essence étrangère à l’extériorité ou à la transcendance, qui se définit précisément par le fait qu’elle ne se rapporte qu’à elle-même. On peut se demander en effet si, chez Michel Henry, la place conférée au concept de vie ne se paie pas du prix d’une réduction de la vie à un sens strictement métaphorique où l’on a de la peine à reconnaître quelque chose de l’activité des êtres vivants. » Si l’on n’appréhende le concept henryen de vie que dans son acception métaphorique, on manque tout, et c’est ce qui arrive, et rend cette lecture bien vaine. Nous sommes dans le genre de critique conçue dès les années soixante-dix par Roger Chambon dans sa célèbre thèse (2) et à laquelle avait répondu Madame Dufour-Kowalska.

Restent les conclusions mêmes de Renaud Barbaras que je veux citer finalement. Je crois qu’on peut à elles aussi adresser le reproche de ‘métaphysique’ si l’on se souvient que les notions de Désir et d’Être majusculées sont de vieilles lunes du paysage philosophique, sans parler de la ‘Réalisation d’un irréalisable’, comme la dernière  cabriole d’une intelligence qui a manqué son but. Reste aussi la notion d’excès que j’avais retenue avec grand intérêt chez Paul Audi (3), mais ici, comme c’est si évident, elle se trouve complètement délimitée au ‘vital’ qui prend bien, lui, l’allure d’un mouvement à la fois immense et inachevable. « … Le mouvement d’inscription dans le monde, laissant toujours transparaître un excès du sujet et donc tout autant une étrangeté au monde, demeure par principe inaccompli. Le sujet va vers le monde plutôt qu’il ne se trouve en lui, car il ne se fait à chaque fois monde que pour découvrir sa propre transcendance… Autant dire que l’incarnation, qui nomme l’appartenance du sujet au monde, ne peut avoir de signification que dynamique : le sujet du désir n’a pas de corps mais devient chair… Dire que le sujet est incarné, c’est dire qu’il s’incarne, qu’il est en cours d’incarnation, ce qui revient à dire que cette incarnation n’est jamais achevée. Au fond, c’est toujours par le désir et seulement dans le désir que l’on prend corps : l’épreuve du désir est révélation d’un corps et ce que je nomme mon corps n’est rien d’autre que ce qui de moi advient dans telle ou telle satisfaction, c’est-à-dire telle ou telle apparition. Seulement, dès lors qu’il est toujours aussi épreuve d’une insatisfaction, le désir est en même temps découverte d’un excès de lui-même sur son mode d’accomplissement, d’un défaut du corps qui est finalement un défaut de corps… »

Et je m’arrêterai par les dernières lignes de l’auteur, ma propre conclusion étant déjà assez formulée : « … Le mouvement corrélatif du désir ne doit en aucun cas être assimilé à un mouvement dans l’espace : en tant que c’est en lui que le sujet advient, il ne saurait se limiter à un déplacement… En tant qu’il est avènement du désiré, le mouvement … n’est ni purement spatial, car le désiré ne se trouve nulle part, ni purement temporel car il ne se trouve pas ailleurs que dans le monde, de sorte que si le mouvement de la vie excède le simple déplacement il l’intègre cependant… Le mouvement de la vie, en tant qu’effectuation du Désir, se déploie dans un ordre qui est plus profond que celui de l’espace même et empiète sur la dimension du temps… Loin que le mouvement se déploie dans l’espace et le temps, il faut au contraire affirmer que espace et temps sont les formes de ce mouvement de la vie, que la vie, dans son mouvement même, est déploiement de l’espace et du temps. Nous proposons de caractériser ce mouvement originaire de la vie comme Réalisation, terme qu’il faut entendre au sens dynamique. L’essence du mouvement vivant, dont procède le partage même de l’espace et du temps et, par voie de conséquence, toutes les formes de mouvement, est la Réalisation telle qu’elle est suscitée par le Désir. Elle donne lieu à des réalités, c’est-à-dire à des réalisations… mais de telle sorte pourtant qu’aucune de ces réalisations ne réalise pleinement ce qu’il y a à réaliser, à savoir le désir lui-même… En ce sens, le mouvement de la vie peut être caractérisé comme réalisation d’un irréalisable. Telle pourrait être finalement la définition du Désir. Et c’est parce que la vie est réalisation d’un irréalisable que l’Être qu’elle dévoile a pu être défini comme Inachèvement. »

(1) Renaud Barbaras : Introduction à une phénoménologie de la vie, Vrin 2008

(2) Roger Chambon : Le monde comme perception et réalité, Vrin 1974 

(3) Paul Audi : Créer, introduction à l’est’éthique, Verdier 2010