L’art qui nous fait signe(s) – 5 : Le Maître de la Sainte-Marthe

On l’appelle aussi Maître de Chaource ; c’est peut-être Jacques Bachot, un sculpteur actif en Champagne et Lorraine au 16ème siècle – mais les récents travaux d’universitaires français et allemands ne tranchent pas vraiment… L’artiste, personnalité ou style, ne jouissait pas encore de cette notoriété qu’il va gagner à la Renaissance, sans parler du prestige qui le consacre dans une modernité plus tardive. Je choisis de respecter cette tradition : sans rien savoir de l’artiste, rien d’assuré en tout cas, l’appeler : Maître de… suivi du nom de son oeuvre présente, peinture souvent, sculpture… Hier, à Paris, à l’exposition France 1500 qui se tient au Grand-Palais (juste à côté de Monet…), je me suis arrêté devant la Sainte-Marthe de cet artiste encore presque anonyme. Ou devant sa Vierge de pitié (on dira plus tard, avec la vague italianisante, une Pietà…) à quelques mètres, je ne sais… L’une provenant d’une église de Troyes ; l’autre de l’église de Bayel également dans l’Aube. 

24148576.1287743298.jpg Mise au tombeau (Chaource – Aube)

120px-matc_marie.1287742732.jpg Vierge (Détail) 120px-mise_au_tombeau_de_chaource_saint_jean.1287743233.jpg St Jean (détail)

Je ne serais pas le premier à écrire de ces statues (1) : « …elles sont droites et bien d’aplomb, elles ont une allure simple et naturelle. Leurs vêtements aux longs plis profonds sont d’une très grande sobriété : ni cassures inutiles, ni chiffonnages gratuits. Les sentiments, retenus et intériorisés émeuvent… » Non, il ne m’est non plus possible de simplement répéter cela pour traduire un émoi et un bouleversement qui m’ont longtemps figé sur place. Je vais pousser un peu la comparaison, un peu plus hardiment pour dire ce que j’ai éprouvé : c’est ‘comme’ avec la Descente de croix (Pietà…) d’Enguerrand Quarton, un tableau qui est au Louvre et dont la splendeur doit beaucoup à une récente restauration. Ce que je vois et qui me ‘frappe’, moi : le recueillement n’est pas seulement dans les visages, la piété n’est pas traduite par une savante mise en scène. L’ensemble paraît si juste, si vrai, grâce à tous les détails réunis d’une même inspiration et d’un même métier, et s’il rayonne de spiritualité, c’est en manifestant une authenticité et une richesse universelles du sentiment humain qui nous projette bien au-delà de l’anecdote, la fable chrétienne ou l’immense travail d’un homme obéissant à une commande, avec une rétribution prévue probablement par contrat. Il y a une austérité, ou je dirais plus simplement une sobriété, qui induisent une émotion extrêmement forte mais bien particulière, par la mise en présence d’une piété qui exprime à la fois un chagrin, un amour et un immense respect du mystère de la vie ; qui exprime une relation totalement inédite au mystère et à sa dimension sacrée. Et je veux souligner, j’insiste, bien au-delà de l’anecdote. Ce n’est pas la mort tragique d’un prophète assassiné par les prêtres et l’annonce de son improbable résurrection. C’est devenu un prétexte pour nous introduire à l’immensité du secret, de l’être et de son infiniment dramatique manifestation. L’humanité y apparaît sans aucun artifice – on parle d’art ‘populaire’ – mais avec une telle authenticité d’expression, de profondeur et de sincérité qu’elle en est formidablement bouleversante, comme une silencieuse puissance. C’est calme et immense, cosmique : l’humain est tout, son histoire ici résumée et tellement plus, un infini rendu sensible par le geste d’un artiste.

Cette unité créée par la simplicité du vêtement, l’attitude d’humilité sacrée de tous les personnages, l’extrême distinction de leurs traits minutieusement tracés pour traduire une intériorité ; cette arête d’un nez droit remarqué par tous, ces pommettes un peu saillantes, ces yeux légèrement en amande pour les femmes, et cette coiffe qui accentue la noblesse du visage en créant une ombre, signalant ce retrait – précisément tout ce qui n’est pas éclatant ici – les couleurs se sont effacées, un peu de bleu, ou une ancienne dorure encore visibles – et une pudeur… Tout est contenu, et néanmoins d’un relief marquant et des plus impressionnants. On a parlé d’un ‘gothique tardif’ – oui pour la force, la majesté de cette force, mais non pour un excès de la forme qui serait prête à se transformer en humanisme renaissant. C’est d’humanité et de vérité qu’il s’agit ici, et d’un art qui pointe dans une direction où rien ne se rend vraiment visible puisque tout s’y évoque seulement pour faire signe d’un invisible omniprésent et qui ne se donne pas d’évidence. C’est pourquoi on en est saisi, d’abord, et bouleversé, peu à peu, et transformé, parce que la vérité qui s’échappe de l’image témoigne de l’immarcescible forme, de l’éternité qui nous insuffle vie. Je m’entends bien : dans la matinée précédente, j’avais passé deux heures aussi à l’exposition Monet du Grand-Palais, et éprouvé là aussi des émotions exceptionnelles. Ce n’était pas la même découverte : je revoyais Monet, je découvrais certes des tableaux venus de partout et qui ne sont pas dans les livres. Et je vérifiais à nouveau combien la reproduction trahit l’oeuvre originale, une présence unique. Et je prends pour exemple les ‘Cathédrales’, une partie de la série du moins. C’était indiciblement ‘beau’ et ‘vivant’ – la preuve : la série de Roy Lichtenstein exposée sur le mur d’en face était insignifiante, une belle prouesse tout au plus. Ce que l’art véritable offre de grâce, de bénédiction stricto sensu, je devrai le répéter.

(1) Chaource : Photographies de Dominique Roy, avec une postface de Nicole Hani-Longuespé, Cerf fates 1993. Je n’ai trouvé aucune photo publiable (par mes moyens) des oeuvres présentées à Paris – et surtout pas celles du catalogue de l’exposition, bien décevantes. Je ferai donc mon pélerinage et mon ‘reportage’ quand ces merveilles auront rejoint leur église d’origine. Au printemps prochain ?

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