Maître Eckhart, retour

Publié dans Connaissance du matin le 08.02.2008

Beaucoup d’incompréhension dans les questions qui m’ont été posées directement. Je me limiterai donc à un (nouvel) exposé des thèses principales de Maître Eckhart, l’essence à mes yeux d’une gnose chrétienne, si l’on veut bien la qualifier ainsi, et bien au-delà. Mais j’en dis déjà trop alors que je souhaite cette fois m’abstenir le plus possible d’interprétation personnelle ; la sélection que je propose de ces paroles en est déjà une (…) J’emprunte cette fois mes extraits au livre publié par TEL gallimard : sermons-traités de Maître Eckhart traduits par Paul Petit. Du Royaume de Dieu :

Le Royaume de Dieu est : lui-même dans sa pleine réalité ! Mais nous saisissons ce Royaume dans l’âme… Dans la divinité… il y a lieu de distinguer entre l’essence et sa réalisation. Essence, dans le domaine du divin, signifie la divinité au sens strict et est la première ‘chose’ que nous saisissons en Dieu. La divinité donne le fondement pour l’achèvement divin ultérieur. Conformément à cela elle est : unité immuable en soi-même et paix inaltérable ; et pourtant en même temps une source de toute particularité. C’est pourquoi je pose un – nécessaire – jaillissement ; et nous appelons cette première manifestation : essence. Car l’expression la plus appropriée pour la divinité, et la première détermination qui se laisse formuler, est : elle est essentiellement… Comment on doit, ensuite, concevoir la surgie du Père ? (…) C’est parce que la divinité est originairement raison que l’essence divine sort de la divinité en tant que conceptuellement autre (un autre qui n’est pourtant pas un autre, car cette détermination particulière est purement conceptuelle, non pas réelle). Question : laquelle de ces déterminations se change en la personne du Père ? Nous répondons : l’essence dans la divinité ; seulement elle n’est plus maintenant dans son indétermination antérieure, mais sous le concept de la génération… Par quoi l’essence sans forme a donc acquis une forme… les Personnes – il parle ici des Personnes qui composent la Trinité – prennent leur origine dans l’essence divine, de même l’essence n’est ainsi posée que par les Personnes. Et les Personnes à leur tour par les particularisations correspondantes de l’essence…

En tant que Dieu le Père se comprend lui-même, sa propre nature devient l’objet de sa compréhension : le Père se considère. Par là la nature s’accroît d’une détermination supplémentaire – en plus de la ‘génération’ et de la ‘filiation’ – qui s’appelle le devenir conscient de soi. En ce sens le Fils demeure, selon l’essence, dans le Père ; et s’oppose pourtant à lui en tant que Personne… On pourrait demander si l’essence divine en tant que telle, sans les formations distinctes que les maîtres – aristotéliciens de l’Ecole – appellent les formes de vie éternelles, peut cacher la béatitude de Dieu et par là aussi celle des créatures. A ceci nous répondons : non ! Car l’essence dans son sens pur est la même ‘chose’ en Dieu et dans les créatures. Mais la béatitude de Dieu, et aussi de l’âme, repose sur l’essence divine, dans la mesure où celle-ci enferme en elle toutes les déterminations ultérieures que nous appelions les formes de vie éternelles : qui, en tant que telles, donnent pour la première fois la réalité à l’essence.

Les deux chemins : Une Personne est ce qui conserve sa propre façon d’être en tant qu’être particulier conscient – séparé des autres personnes, également distinctes… Quelle est la vocation de l’essence ? Une seule et même essence est l’essence naturelle des Personnes et aussi de toutes choses… Le Père est hors d’état, en dehors de lui-même, d’être encore la personnalité de quelqu’un d’autre. Il a engendré une autre Personne de sa Personne, non de son essence : mais pourtant par le moyen et en vue de cet être ! Qu’il soit à même d’engendrer le Fils dans une telle perfection : son image, un Dieu aussi parfait que lui-même – il tient cela de son essence naturelle. Il donne au Fils, en l’engendrant, une personnalité différente de la sienne propre, mais non pas un être différent ou une nature différente. Ainsi l’essence devient manifeste par la séparation des Personnes, dont la vocation est de manifester cet être, qui n’en est pas capable par lui-même, parce qu’en lui-même il ne produit pas les choses ni n’engendre…

Les Personnes connaissent et saisissent l’essence dans la même mesure, et elle a vis à vis de toutes le même rapport… la personnalité saisit l’essence jusqu’au fond parce qu’elle est sa propre essence naturelle… L’âme, dans la mesure où elle contient l’essence en elle, est, elle aussi, divine. Pourtant ce qu’elle peut en saisir en elle est aussi minime qu’une larme ou une goutte d’eau par rapport à la mer sauvage. Mais quelque chose de Dieu est tout Dieu… Toutes les choses qui existent, n’existent pas par elles-mêmes, mais prennent dans l’éternité leur origine d’une source qui jaillit d’elle-même, et dans le temps sont créées de rien… Du Père et non d’elles-mêmes proviennent toutes choses… Cet éternel jaillissement est donc une origine des choses dans leur éternité. Dans le temps elles sont créées de rien et, par là, elles sont créatures ; mais dans le jaillissement éternel d’où elles sont émanées sans encore être un soi-même, elles sont, en tant que Dieu, elles-mêmes Dieu… Remarquez cette distinction entre la sortie des choses dans l’éternité et leur sortie dans le temps ! En quoi consiste une telle sortie temporelle ? En une complaisance qui s’éveille dans sa volonté, liée à la manifestation d’une différenciation… Mais la sortie éternelle est une manifestation de Dieu à soi-même dans la pure connaissance, où le connaissant est ce qui est connu… Dans la sortie temporelle, les choses sortent dans une forme mesurée ; dans la sortie éternelle, elles restent dans leur incommensurabilité. C’est donc un fleuve qui s’écoule en lui-même… Vous voyez donc que l’essence ne peut en aucune façon exister sans la particularisation et l’incorporation dans les Personnes, et cette incorporation à son tour, sans la nature qui lui appartient : laquelle est l’essence même.

… ni l’essence ne donne l’origine du Père, ni celui-ci à l’essence, car aucun des deux ne peut être sans l’autre. Le Fils lui non plus ne peut exister sans le Père, ni le Père sans le Fils… Il n’en est pas ainsi entre le Père et l’essence ; bien que l’essence ne soit pas la même chose que le Père, ni la Personne la même chose que l’essence, paternité et essence ne font pourtant qu’une seule essence particulière. C’est pourquoi il ne peut être affirmé que l’un soit l’origine de l’autre.

Des justes : Qu’est donc ma vie ? L’essence de Dieu, c’est cela ma vie ! Si ma vie est l’essence propre de Dieu, il faut que ce que Dieu est soit mien, et que l’être de Dieu constitue mon être, et pas autrement ! – j’ai déjà cité le passage qui suit, mais il faut le répéter après ces ‘précisions’ données sur le rapport de l’essence aux Personnes, même s’il s’agit ici des Personnes qui composent la Trinité, car voici qu’Eckhart fait le pas de la connaissance extrême, s’identifiant lui-même au Fils – Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image… Mais je vais plus loin et je dis : il l’a engendré dans mon âme ! Elle n’est pas seulement auprès de lui et lui auprès d’elle, comme étant semblable à lui, mais il est en elle. Et le Père engendre son Fils dans l’âme exactement comme dans l’éternité et pas autrement. Il faut qu’il le fasse, que cela lui plaise ou non ! Il l’engendre sans interruption. Et je dis en outre : il m’engendre comme son Fils, comme le même Fils ! Oui, il ne m’engendre pas seulement comme son Fils, il m’engendre comme lui, et lui comme moi, il m’engendre comme son essence propre, sa propre nature : dans la source la plus profonde je jaillis dans l’Esprit saint, là où il n’y a qu’une vie, une essence, une oeuvre ! Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne.

Je citerai maintenant la seule mise au point de Michel Henry, non point pour ajouter une autorité plus contemporaine au propos de Maître Eckhart, mais pour donner tout son relief au sens propre de ces affirmations, si éloquentes par elles-mêmes, mais qui ont fait l’objet d’interprétations déformantes. (Les citations de Maître Eckhart rapportées par M. Henry sont en bleu). “Parce que l’unité constitue la nature même de Dieu, la nature de l’absolu, c’est à l’intérieur de celui-ci, compris comme unité, qu’il n’y a ni opposition ni différence. Ainsi se trouve déterminée “l’essence de l’être primitif dans son unité simple, où il n’y a de différence d’aucune sorte…” Voilà pourquoi Eckhart affirme que Dieu engendre l’homme “sans aucune distinction”, parce que, comme il le dit dans la même proposition, “tout ce que Dieu opère est unité”, parce qu’il n’y a, dans la réalité originaire de la création et, par suite, dans l’homme où celle-ci s’accomplit, aucune différence précisément, aucune opposition ni aucune distinction… Loin d’impliquer l’identification de la créature avec l’absolu, c’est, bien au contraire, son exclusion hors de celui-ci qui se trouve affirmée, d’une manière radicale, par Eckhart dans le rejet de la distinction et aussi bien de toute différence. Une telle exclusion est un thème constant de la problématique eckhartienne dans laquelle elle intervient non pas à titre d’antithèse, pour corriger ce que pourrait avoir d’excessif l’identité d’essence posée entre l’homme et Dieu, mais comme le strict corollaire de celle-ci. Ce n’est pas bien que Dieu engendre l’homme “sans aucune différence”, c’est parce que, l’opération du Père étant unité, il en est ainsi, qu’il est vrai de dire : “là où finit la créature, là commence l’être de Dieu”. S’élever à l’intelligence de ce ‘parce que’, c’est-à-dire à celle de l’identité entre l’inclusion de l’homme en Dieu et l’exclusion hors de celui-ci de toute créture, c’est là comprendre Eckhart…” L’essence de la manifestation, en 1 seul volume, PUF 1993. C’est à cette discrimination qu’il s’agit de parvenir soi-même : ni monisme, ni panthéisme, vérité de l’essence et vérité de l’existence, la première autorisant la seconde, et celle-ci, bien réelle, opérant la création dont je suis responsable de décliner l’unique rapport authentique à l’essence. Je devrai bien entendu exposer davantage les termes de la discrimination henryenne, et le secret de la création, et revenir encore sur ma responsablité et la mission de l’art. (1)

(1) Je renvoie une nouvelle fois à la somme d’articles réunis par Emilie Zum Brunn : Voici Maître Eckhart (à qui Dieu jamais rien ne cela) Jérôme Millon 1994

Un commentaire sur “Maître Eckhart, retour

  1. Depuis l’excellent ouvrage dirigé par Mme Zum Brunn, de très nombreuses études – en français – ont considérablement approfondie et même réorientée les études eckhartiennes. L’oeuvre tripartite est mieux connue : les éditions du Cerf ont publié plusieurs séries d’ouvrages collectifs, la traduction française de l’Opus Sermonum. Tout est accessible et listé sur le site des éditions du Cerf… http://www.editionsducerf.fr/html/fiche/selection.asp?id_selection=37&id_theme=2&id_cat=420

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