L’art qui nous fait signe(s) – 6 : Hubert Saint-Eve

Des lecteurs un peu attentifs s’étonneront que, à des lignes exaltées écrites à la découverte du Maître de Chaource exposé au Grand-Palais, succèdent celles d’une admiration sans réserve au travail d’Hubert Saint-Ève. C’est que je suis conséquent dans ma recherche d’un art qui fait signe(s) – on comprendra l’usage de ce pluriel – jusque dans les sauts, les ruptures d’une histoire qui n’en est pas une puisqu’il s’agit de nous, qui passons plus vite que les mots mêmes de cet aveu, ou de nos morceaux comme l’appréciait déjà Augustin, les deux mains aux putes avant de les joindre en prière ; d’une succession d’enchantements dont on ne sait, impuissants que nous sommes, s’ils miroitent le secret d’une valeur prolifique ou le néant prolixe d’un épanchement absurde, un écoulement de lavabo comme disait Sartre, le dernier Cioran quant à lui préférant le bidet. Et pourquoi savoir, je vous le demande, mais puisque nous succombons à la tentation de ‘le’ dire (malédiction ?) il faut bien poursuivre cette quête perpétuelle de vérité, de légitimation, d’aveu mortifié de ce qui s’avère pour ce qui (n’)est (pas).

installation-destin-des-fuy.1287942034.jpg 

une vue de l’exposition 379

Saint-Ève est authentiquement penseur et peintre. Il sait comment dire et comment faire, tout en sachant très bien qu’il n’y a rien à faire, d’une prescience qu’il se garde d’avouer, et que toute tentative dans cette direction, une agitation dans le cauchemar (dit-il), une convulsion, aggrave… La raison (j’en sais quoi ?) pour laquelle je ne cliquerai sur aucune icône à ma disposition, aucune catégorie qui permettrait d’orienter cette page vers une description, une classification, un jugement affirmatif, une « fuyante » dit-il justement. Puisque Saint-Ève nie…. Vous me direz : « cette oeuvre pourtant… » puisqu’oeuvre il y a, ce qui est à la fois témoignage d’écrits de bonne et due forme, enrichis d’illustrations, un homme qui a sa culture philosophique bien garnie et passage obligé (?) aux tant classiques Beaux-Arts ! Nie ? Pas exactement : Saint-Ève constate la crevaison (comme on dit d’un pneu…) de tous les mythes, et de la mythologie fût-elle barthéenne, et de plus près, au plus près de ce qui se dit aujourd’hui ‘désenchantement du monde’, voit la constante, répétée, obstinée ou têtue, perverse, paranoïaque, folie de la raison idéologique, une mise aux plis de normes indéfiniment recousues, celles d’une pensée que l’aventure originelle n’avait pas prévues sinon pour animer cet élan d’aventure à destination d’introuvables agonies, aux détours multipliés de tous les noms lisibles des dieux patrons de notre création en toute ignorance. Des noms de dieux païens que Saint-Ève écrit sagement sous les bornes à incendie qu’il s’applique à reproduire. « Un cauchemar » décrit dans ce texte au titre énigmatique, Du destin des fuyantes. C’est son dernier écrit, je crois, proposé à l’occasion d’une exposition visible à Nancy – dans le local de l’Association 379, sis 379 avenue de la Libération à Nancy, le mercredi après-midi ou sur rendez-vous en appelant le 03 83 97 31 96 et jusqu’au 20 novembre – Je lis :

« Le pire parmi tous les cauchemars, est sans doute celui dans lequel vous ne vous réveillez que pour vous apercevoir que vous ne l’avez jamais quitté… La stabilité de votre environnement vous assure que vous avez changé de régime de conscience. Toutefois, il subsiste une sorte de traumatisme bizarre. Soulagé d’avoir échappé à l’anéantissement promis par un déchaînement de forces qui vous dépassent, vous encouragez la vie à modestement tout remettre en place… ça roule… » Un ‘féroce’ est apparu, diable qui ne dit pas son nom, qui m’agrippe et m’entraîne sans pitié.  Le mécanisme intime et monstrueux qui déforme le paysage entier de mes perceptions est dû à l’agression de cette créature brusquement surgie dans le cauchemar ininterrompu que je tente de fuir sans y parvenir, sans échappatoire. « Le dormeur crucifié sur un point de vue plus courbe qu’oblique, ne peut que valider une situation aporétique qui immerge son strabisme à tout jamais dans un cercle vicieux. » Le circuit de la course apparaît comme un échevau de lignes fuyantes mais constamment emprisonnantes, dans le même paysage, pour la même chute finale dans le même piège. « Dédoublé, à la fois poursuivi et poursuivant, vous projetez de l’un vers l’autre de vos avatars un point de vue de transition, le chemin fera le reste… » Mais il y a comme un défaut : « le cercle en effet nécessite un assentiment. Que vous partagiez la focale que constitue le point de fuite qui devient vôtre. Délaissant la focalisation dans laquelle l’histoire qui vous raconte vous contraint. Devenant vous-même cet être de la parallaxe, vous stoppez la course ! » La parallaxe est l’incidence du changement de position de l’observateur sur l’observation d’un objet. Elle est l’impact, ou l’effet du changement d’observation de l’observateur sur l’objet observé – dixit Wikipedia, qui ajoute – en psychologie, la parallaxe est une modification de la subjectivité, la différence de perception d’une même réalité… Et c’est ainsi, à la faveur, c’est bien dit, de cette particularité optique, que vous pouvez vous-même en profiter pour « poser une verticale effrontée… lâcher le point de fuite et inverser par ricochet le point de vue. » Muter. Soit briser le cercle dont je suis centre et circonférence, organisation, révolution : « rompre » ! Je suis le rêve, tout mon rêve dans mon rêve, abruti comme le rêveur de Platon sans doute, convoqué un instant à un retournement, une rupture, une échappée ‘verticale’. On trouvera ce texte sur le site en tous points remarquable de Saint-Ève : http://hubertsaint-eve.com/

Saint-Ève a-t-il lu Slavoj Zizek ? Personnage apparu comme la dernière érection sous viagra de la philosophie spectacle, grand réformateur du lacano-marxisme, Zizek a publié plus de 400 pages pour démontrer comment cet accident d’optique est à la fois prétexte de toute invention philosophique et révélation d’une ‘différence pure’, ‘la différence de l’élément vis à vis de lui-même’ – sans toutefois parvenir à demêler ces fuyantes qui nous encerclent et nous entortillent, phobies constituantes du sujet, jusqu’à cette neuve, inédite aperception de lui-même. Vous l’avez compris : c’est là que le prétendu sujet aura instauré son identité d’emprunt, mais pas en faisant semblant, en s’en convainquant le pauvre ! Notons : la formule métanoïaque est à vendre depuis Socrate, sans trouver preneur.   Mais la métaphore de la parallaxe est plus riche et Saint-Ève en fait meilleur usage en prétendant qu’il ne s’est jamais ‘agi’ que de moi, une praxis étonnamment transcendantale, le ‘féroce’ évanoui dès que je lui dis son ‘fait’, dès que je lui ‘règle son compte’ : comment dire autrement, ou évoquer, l’unité et ses fissures, le cauchemar sans répit du plotinisme jusqu’à sa sortie ‘verticale’ dans la théologie négative du Pseudo-Denys, une bien-bien vieille histoire. Autrement dire : la ‘valeur infinie’ dont parlait mon ami Stephen Jourdain, qui se donne si prodigalement aux paraîtres multipliés de mondes – c’est-à-dire de regards, de points de vue, portant chaque fois ‘mon’ nom – ne s’accorde à aucun concept de mesure, c’est à peine si j’oserais parler de définition puisqu’on a déjà réglé la question au moins depuis Kant, le petit débutant ès-déconstructions ; ne se donne qu’en retrait, perception pure et désir aussi dur que cette érection qui obsède le penseur passionné de véracité. Michel Onfray est bien injuste envers le vieux papa Freud à qui l’on doit cette découverte-là. Je tente encore de combler le manque (de corriger ma loucherie ?) – « Mais quelle est ma place ‘en réalité’, mon lieu (d’être) ? » La mise en je-u est infiniment cruelle, tragique sans doute, glorieuse aussi, car participant d’une splendeur – l’é-vidence qu’il y a quelque chose plutôt que rien – un don qui n’affecte immédiatement que perception engendrant simultanément désir – et cette fuite, perte et conquête, vie et mort sûrement. Ce n’est pas hegelien : suicidaire ou salutaire, ce serait zen si je fais la grenouille. La peinture si savante de Saint-Ève, qui s’offre le luxe de réinventer une recette a tempera augmentée d’un ajout de cendre pour des gris jamais vus ; sa parole luxuriante aux multiples références (l’Ecclésiaste et Laetitia Casta), tout entière narration du drame unique de la course (et de l’ubiquité de la fuite), de l’aliénation redondante (et du jeu gratifiant des savoirs accumulés pour ‘le’ dire), de la duplicité et donc du plus simple, inutile et nécessaire, irrécusable, indéclinable comme visible à deux, je dis qu’elles pointent juste à cette jointure à son tour cassable.

L’être, oui, et le néant, et on ne rit plus, cette fois au prix d’un échec ‘couru’ d’avance, cette victoire gagnée d’une verticale subitement happée, tel tarzan sauvé par la liane tombée d’on ne sait où. Le plus curieux en somme : un possible salut ? Mais de quoi : veut-on vraiment se délivrer de cette propension à se persuader d’exister, par tous moyens (imaginaires) mis à disposition – Die welt als will und vorstellung avait dit le bien oublié Schopenhauer –  Je me suis cru censé de dire : « Je ne partage pas votre optimisme… » C’est que pour moi, la valeur infinie a pour nom « rien » et le désir pour objet « tout », étant entendu – mais cela ne s’entend certes pas dans une tête, ni nulle part(ie) en état d’écroulement permanent (allez voir le film 2012) – ‘entendu’ (donc, admettons juste une fois qu’il s’entend, en mode réflexif) que je ne suis ‘rien du tout’ ou pire, ce ‘tout’ qui ne repose sur ‘rien’. Comment aurait conclu Shakespeare ?

PS : Ceci n’est pas un nihilisme. Et je ne me ferai pas sauter la panse, boudin noir, boudin blanc.