La ‘conjonction’, une explication supplémentaire

Publié dans Connaissance du matin le 13.11.2008

Je rappelle l’interprétation que j’ai proposée du logion 55 de l’Apocryphe : “Quelle est la marque du Père en vous ? – Un mouvement et un repos…” J’avais dit alors que les deux termes ne s’ajoutaient pas l’un à l’autre, ne s’additionnaient pas, ne formaient ni une somme ni un résultat, et qu’ils ne se mêlaient ni ne s’excluaient, se posaient même sans contradiction… Je l’affirmais d’autant que j’avais vérifié la validité de cette thèse (de l’analogie, j’y viens) chez Maître Eckhart qui faisait l’objet d’études savantes, et bien avant les années 80, qui triomphait enfin de l’accusation de ‘panthéisme’ qui lui avait été adressée. Ainsi dans une étude d’Alain de Libera (1) : ” Quand… Eckhart aborde la formulation ultime de sa métaphysique de l’analogie : tout ce qui vaut pour le rapport matière/forme et parties/tout vaut également et d’autant plus encore pour celui de la créature au créateur, puisque Dieu est “causa intimior, perfectior et universalio” par rapport à toutes les autres causes… les arguments avancés à ce propos peuvent être considérés comme autant de formulations particulières de la théorie définitive de l’analogie :

(Je retiens ces deux arguments)… 1/ Hors de l’être et sans l’être, toutes choses sont néant… 2/ Tout composé, par exemple la pierre, reçoit son être-tel d’une certaine forme : la pierre tient son être-pierre de la forme de la pierre. En revanche, le composé tient son être absolu de Dieu seul en tant que Cause première… Dieu, et lui seul, est forme substantielle, cause première et être… un mode à la fois vidé d’étants (car toutes choses prises en elles-mêmes sont “pur néant”) et plein d’un être unique (car “Dieu seul est”)…. Si le rapport de l’accident à la substance, interprété dans le sens de l’analogie “ad unum alterum”, est bien le paradigme du rapport de la créature au créateur, de l’”ens” à l’”esse”, la doctrine de la causalité analogique fondée sur l’élucidation du rapport de l’accident à la substance s’accomplit en tant que telle dans une doctrine de l’unité fondée sur une interprétation analogique qui permet à Eckhart d’éviter l’écueil du panthéisme et celui plus redoutable encore de l’identification de l’”unité pure et absolue de Dieu” au “concept de l’être hypostasié” (soit la créature…) Ce qui permet à Eckhart de représenter Dieu comme l’être par rapport auquel toute substance est un accident et tout accident un simple néant. Cette formule rejoint exactement la proposition n°6 du Livre des XXIV Philosophes sur lequel repose toute l’invention de la théologie médiévale – ces ‘philosophes’ étant des Anciens bien entendu.

Je souhaite qu’on m’excuse d’aborder ici de tels arcanes, mais il est tout à fait capital de comprendre cela, non point tant pour rendre justice à un théologien du passé, mais pour parvenir à se connaître soi-même sans la moindre erreur de perspective, surmonter le dualisme exotérique des religions révélées comme le monisme illusoire des discours qui tendent de plus en plus à se répandre pour nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Et là, je le prétends, nous sommes en pleine lumière : comprendre enfin comme nous y invitait le doctor maximus du soufisme “comment tu es Lui et comment tu n’es pas Lui “, comprendre cette contradiction, cette aporie, qui est l’exacte ‘photographie’ de la réalité. Toujours Libera : “La métaphysique de l’analogie est donc à la fois une doctrine de l’analogie et une doctrine de l’unité, c’est-à-dire une métaphysique qui partant du côté ‘passif’ de l’analogie où l’”esse” divin reste inaccessible, aboutit à une théorie de la descente et de l’effusion de la Première cause dans les réalités inférieures, théorie selon laquelle Dieu est un en toutes choses et toutes choses unes en Dieu, le supérieur un dans l’inférieur et l’inférieur un dans le supérieur. On est bien ici véritablement sur le ‘terrain’ d’une doctrine de l’unité.

… on ne se méprendra pas sur le sens de la doctrine eckhartienne de l’unité si l’on prend garde que l’ajointement de l’être à l’étant ne signifie aucunement une réduction de l’un à l’autre. La doctrine d’Eckhart est que l’être est “totus intra, totus extra” et – c’est là le point fondamental – même s’il n’y a pas de distance dans l’Un, le Premier reste au-dessus de l’étant. On citera ici naturellement le Sermon Quasi stella matutina : “Dieu est dans toutes les créatures, pour autant qu’elles ont de l’être, et pourtant il est au-dessus. Cela même qu’il est dans toutes les créatures, il l’est pourtant au-dessus d’elles. Ce qui est un en plusieurs choses doit nécessairement être au-dessus des choses.” Tout entier dans l’étant, tout entier hors de l’étant, Dieu, en tant qu’être, Dieu, en tant que “premier et supérieur” se suffit à lui-même “ad omnia et in omnibus”. Il se suffit dans la créature qu’il affecte sans être pour autant affecté par elle, et cela dans le temps même que la créature affectée par lui, trouve en lui sa suffisance.

Cette distance sans distance, cette division indivise est ce que signifie le thème de l’”apud esse”, expression qui nous paraît désigner chez Eckhart le moment où la doctrine de la causalité analogique et celle de l’unité sont en parfaite coïncidence. C’est, en tout cas, comme le dit Eckhart lui-même, l’”objet principal de ses sermons” : la conjonction, l’ajointement de l’étant à l’être, de la créature à Dieu, du mot (”verbum”) au Verbe. L’adverbe (bîwort) est ce qui est auprès du Verbe (”apud verbum”). Théorie de philosophe, la doctrine de l’être comme Verbe et de l’étant comme adverbe manifeste ici sa signification spirituelle.” J’oserai ajouter, ce qui me paraît indispensable : que la conjonction n’est pas fixée éternellement ; lorsqu’elle se fausse, et en cela nous sommes responsables, ce ‘mouvement’ provoque l’effet que j’ai appelé de ‘deuxième création’, qui est l’enfer de notre culture et de nos mentalités, notre enfer quotidien, situation à laquelle nous sommes parfaitement habitués ou résignés, et qui est pourtant parfaitement remédiable. J’ajouterai aussi quelques mots de Maître Eckhart, à la fin de son sermon, et qu’Alain de Libera ne cite pas dans son étude : “C’est là que l’âme doit être un adverbe ( le même mot donc que ‘conjonction’) et opérer une seule oeuvre avec Dieu” (je souligne…) Métaphore ou réalité ? Si “je suis un mouvement et un repos“, pleinement, dans la voie juste, le destin du monde entier repose sur mes épaules. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende…

(1) Alain de Libera : Le problème de l’être chez Maître Eckhart ; logique et métaphysique de l’analogie, Cahiers de la Revue de Théologie et de Philosophie (Genève, Lausanne, Neuchâtel 1980)

NB : J’ai laissé les formules latines car il suffit d’avoir été puni d’une seule année de latin pour les comprendre ; par contre j’ai traduit le vieil allemand dont A. de Libera adore truffer ses travaux sur Eckhart !

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