Juste un instant (26) : l’Annonciation du Caravage

L’Annonciation du Caravage est le maître-tableau du Musée des Beaux-Arts de Nancy. Une oeuvre inclassable, une des dernières productions du chevalier de Merisi, comme j’aime l’appeler, un artiste qui aura connu la gloire mais également l’opprobre, parce que querelleur, bretteur, violent jusqu’au crime, joueur, un vrai voyou, et homosexuel, dans cette ville scandaleuse, Rome, mais aussi capitale des Papes,  pudibonde, ou monstrueusement hypocrite comme on voudra… Un artiste qui aura suscité l’admiration des ‘grands’ (les Colonna, les Gonzague, qui offriront l’Annonciation aux Lorraine, le cardinal Del Monte son protecteur…) et qui aura aussi pâti de graves démêlés avec eux : je pense à son aventure maltaise, il faut bien le dire, quand il fut obligé de fuir, à peine anobli, parce qu’il avait ‘séduit’ le neveu du grand-maître de l’ordre des Hospitaliers de Malte, Alof de Vignacourt, un fameux portrait et un terrible aveu. Et je ne pense pas qu’il s’agisse d’une invention romanesque de Dominique Fernandez (La course à l’abîme, Grasset 2003).

2010_11072007_08032007_0803200002.1289211594.JPG L’Annonciation du Caravage (photo RO)

Mais voilà ce tableau revenu dans la ville ducale après de nouveaux voyages et, pourquoi ne pas le dire ainsi, de nouvelles aventures. Un petit film documentaire visible au Musée de Nancy permet d’assister à presque toutes les étapes de la ‘restauration’ effectuée cette fois en Italie. Une bonne vingtaine d’experts hautement spécialisés s’y sont attelés, pendant trois mois si j’ai bien suivi… Expertise d’abord par différentes analyses radiographiques, spectographiques, examens approfondis à l’aide de scanners : et démontage, vérification de l’état de la toile, remplacement du châssis et ‘réintégration’ – on ne dit plus restauration – par élimination des défauts dus au temps ou à de précédentes fâcheuses restaurations, des enduits ajoutés qui s’étaient révélés nuisibles à la ‘figuration’ choisie par le Maître et qu’il a fallu méticuleusement ôter… L’analyse très poussée des couleurs autorise maintenant des ‘reprises’ qui se font par petites stries aquarellées, ajoutées les unes aux autres jusqu’à obtenir l’exacte couleur d’origine. Le tableau était sombre et brillant ; ses couleurs avaient non seulement perdu leur éclat dans cet assombrissement, mais perdu leur vérité même puisque la restauration opérée au 19ème siècle avait consisté à repeindre le tableau, ni plus ni moins ! Quoique sans parvenir à effacer ses couleurs originelles : génie du Caravage, et preuve du degré de perfection atteint par cet art à son époque !

J’ai pris (trop souvent ?) l’habitude de me camoufler derrière l’avis d’une autorité plus établie que la mienne pour énoncer mes vérités les plus personnelles. Cette fois j’emprunterai à Paul Veyne (1) les mots de son admiration, vraiment cette fois identique à la mienne, et notamment en ce qui concerne l’apparition de cet ange, peut-être le véritable héros du tableau, qui ne cesse de nous étonner depuis plus de trois siècles. Moi je l’ai appelé un temps, l’ange ‘décoiffé’ parce que, tombé du ciel, c’est bien le cas, on a l’impression qu’il a manqué de peu ‘se casser la gueule’, presque… Paul Veyne, plus châtié, le dit ainsi en contestant qu’il s’agisse d’une ‘narration’ comme l’ont fait les autres peintres : « L’ange à fait irruption à l’instant ; son corps ‘en clé anglaise’ montre qu’il vient de ‘freiner’ brusquement à la hauteur de Marie au-dessus de qui il lui a suffi d’imposer sa main… » Quant à la Vierge, l’intuition de Paul Veyne va peut-être plus loin que la mienne : « Marie n’ouvre pas la bouche pour répondre à l’ange qu’elle obéit (comme elle le fait dans l’Évangile) : elle a reçu le message en son âme et elle baisse la tête, docile et peut-être accablée. Elle ne lève pas la tête vers l’ange, car celui-ci n’est présent qu’en esprit… » C’est certain, dans cette attitude qui est plus consentement que piété, comme on l’entendait alors, elle accepte un destin qu’elle sait déjà cruel pour elle et pour son fils à naître. Comme dans tous les tableaux du Caravage, il y a ces détails qui signalent une présence commune, les objets d’une existence ordinaire, d’un travail habituellement domestique qui ne se transformera jamais en ‘paradis’ : une chaise, un lit, une corbeille à ouvrage, un linge même négligemment posé à terre. Enfin il y a ces couleurs comme autant d’illustrations de la recherche d’un ‘clair-obscur’, en conflit et comme en bataille avec le noir : ces vert, rouge, bleu, blanc de la tunique de l’ange, ce miracle vrai que les techniciens veulent éclairer un peu mieux, un peu plus malheureusement encore… Couleurs qui seront tant reproduites et imitées (le caravagisme !) et que même un Leroy va saluer bien bas tout en critiquant la manière de La Tour qualifié quasiment d’illusionniste !

2010_11072007_08032007_0803200005.1289211630.JPG L’Annonciation du Caravage ( détail)

J’avais déjà dit ma dévotion pour le Caravage, un homme, un esprit, une oeuvre exceptionnels et sans comparaison aucune. La ‘restauration’ de l’Annonciation de Nancy rend vie à un chef d’oeuvre absolu, ce qui veut dire en clair : sans précédent connu, sans dépassement concevable. Je le dis ainsi parce que j’y vois un accord parfait entre cet humanisme européen qui croît dans une culture en mutation et la permanence d’un sentiment authentique du sacré, plus peut-être : la délivrance d’une visée entièrement neuve. C’est la visée d’un autre monde qui n’a jamais cessé de naître à nos yeux, et que j’ai appelée  ‘première création’, donation originelle, mais que nous ne savons pas voir, qu’il nous faudra toujours apprendre patiemment (et passionnément, comme Caravage l’a fait à sa mesure et en son temps) à découvrir, à ‘créer’ littéralement dans la dimension intime de notre imaginaire personnel.

(1) Paul Veyne : Mon musée imaginaire, ou les chefs d’oeuvre de la peinture italienne, Albin Michel 2010. Les tableaux du Caravage qu’il choisit sont d’ailleurs tous d’immenses chefs d’oeuvre, je vous y renvoie – il ne manque que le St Paul (tombé de son cheval !)

(2) Caravage,l‘oeuvre complet, je parle du dernier livre paru (et avec ce titre) de Rossela Vodret aux éditions Silvana Editoriale. Vraiment complet cette fois et d’une très belle réalisation éditoriale.

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