Juste un instant (27) : un art français ?

C’est depuis ma confrontation, à l’exposition France 1500, à Paris, avec des oeuvres du Maître de Chaource que cette question me tourmente : peut-on parler d’un ‘art français’, question d’autant plus lancinante qu’il y a, pour cette période souvent évoquée dernièrement, l’évidence historique et stylistique d’un art des ‘Primitifs’ flamands, d’un art italien, c’est bien connu, d’avant-courriers de la Renaissance, identifiables comme tels ( cf Panofsky), sans parler de ce Gothique international qui fleurit en beauté dans les écoles du Nord et de Centre-Europe – l’exposition actuelle de Bruges. Mais, plus tôt, cet art français, quand le pays même se couvre de cathédrales, peut-on le désigner ainsi alors que cette nation n’est pas encore constituée – et je pense notamment aux querelles dynastiques ayant entraîné l’interminable ‘Guerre de Cent Ans’… Et quel art français, quel esprit français, une variante assez fréquemment énoncée de la même question ? Je crains qu’il n’y ait pas de réponse, ni historique, ni sociologique, mais philosophique peut-être, ne se rapportant pas à une observation quantifiable…

Il n’y a surtout pas de réponse d’histoire, et c’est une lecture d’historien qui me le prouve, j’y viens…  Emporté par l’enthousiasme que j’ai éprouvé à la découverte du Maître de Chaource, entraîné par mes recherches, je me suis aperçu bientôt que ce créateur avait une personnalité dont les caractères ne se laissent réduire à aucune identification hâtive, même par comparaison – simplement, il exerce en Champagne au début du 16ème siècle, ‘à peu près’ à la même époque que le fameux Jacques Bachot avec lequel on voudrait bien le confondre – et, surtout, comme je l’ai observé de mes yeux, il est très éloigné de la ‘figuration’ des Maîtres flamands dont on sait qu’ils obéissent, nous sortons à peine du Moyen-Âge, à un seigneur qui règne autant à Dijon, capitale de la Bourgogne … qu’à Gand, Bruges, dans l’actuelle Belgique… Un art français, ou plutôt, des spécifications, des caractéristiques qui pourraient déterminer une ‘forme’ distincte ou mieux, une spiritualité, je ne dis pas une culture parce que lorsque je vois la Vierge de pitié de Bayel, je suis mis en présence d’une spiritualité, une des plus pures expressions de spiritualité jamais vues. Pour m’aider, et clarifier un peu le propos, j’ai relu le petit livre d’André Chastel (1), en fait l’introduction qu’il avait prévue pour son Histoire de l’Art français, un empilement de notes qui constituent un beau livre, une riche réflexion d’ensemble à l’arrivée. Curieux livre qui conduit son auteur à avouer qu’il a plus aimé la France que les Français, et celle-ci essentiellement pour son art qui semble finalement le produit accidentel d’un ensemble de traits qui dessinent l’esprit français, ou la culture, mais un ensemble hétérogène pour ne pas dire chaotique, et qui aurait bien pu ne pas déterminer un ‘génie’ reconnaissable et admirable, cette floraison exemplaire d’humanité.

Je dis bien, étonnante lecture, tant elle expose de contradictions, de mutations, souvent destructrices, passant en revue tous ces traits qui sont autant de démentis à l’effort de définition d’un art français. D’abord la formation tardive de la nation française : l’art roman, puis gothique ont manifesté leur plain-chant bien avant la constitution de cet état-nation qui s’efforcera même, un temps, de les oublier… Puis, contre la vérité admise de la puissance initiatrice d’un pouvoir central (de rois, d’empereurs, de présidents républicains), la découverte d’une France provinciale, pas seulement celle de ces petits états dans l’état qui ne sont définitivement démembrés qu’à partir de Richelieu, mais une nébuleuse de villes, de régions, de peuples même, déjà riches d’histoire et de tradition  bien avant ce dix-septième siècle louis-quatorzien (et cartésien) qui force notre admiration à courte vue. Ni une France qui bâtit – elle s’ingénie aussi à détruire au cours de ses guerres civiles – ni une France éclairée par des phares, individualités géniales qui semblent féconder l’Histoire majuscule. Je verrai l’apport le plus important de Chastel à cette remarque fort étayée : une France d’ouvriers et d’artisans qui sont les véritables propagateurs d’un amour du bien-faire, autant que les conservateurs d’un savoir-faire ; et une lutte permanente entre routines, malheurement vivaces, et esprit d’invention, une lutte parfois féroce. J’ai visité une fois, et par hasard, je m’en souviens, le Musée de l’outil à Troyes et j’y ai fait ce constat frappant qu’il avait été possible, longtemps – préjugé d’histoire, je ne sais – d’ignorer cette frontière qu’on a tracée plus tard pour séparer art et artisanat. Le chef d’oeuvre distinguait un maître qui avait été longtemps apprenti : maçon, menuisier, charpentier, c’est-à-dire un ‘ouvrier’ au sens noble, comme je dis ‘poète’ aujourd’hui, créateur parce que sensibilité et imagination, raison et ingéniosité, technicité bientôt, se seront réunies pour cette réalisation d’ouvrages, puis d’ornements, de ‘créations’ au sens moderne enfin. Et Chastel d’évoquer aussi un penchant si particulier, relevé par tant d’observateurs étrangers, pour la frivolité comme pour la liberté, la légèreté de moeurs -‘même combat’ ? – telles en tout cas qu’elles paraissent en opposition totale avec cet esprit classique, amour de l’ordre et de la raison, une froideur presque de tempérament.

La notion d’héritage, de tradition, Chastel la réfute carrément : « Pissarro s’est exclamé un jour combien il lui était facile de définir la tradition française en peinture… Clouet, Poussin, le Lorrain, Chardin, Corot… Pissarro n’avait pas tort… nombre de modernes ont reconnu cet héritage comme fondamental et il régnait encore il y a un demi-siècle sur beaucoup d’esprits. Cette sélection au plus haut niveau dit probablement l’essentiel en illustrant un attachement culturel plutôt que populaire. Mais comment ne pas observer qu’il s’agit de l’art le plus sensible et le plus contrôlé qui soit ? En France, on ne retrouve rien d’équivalent à Tintoret, à Rembrandt, à Tiepolo, à Füssli, à Goya, à Turner. Les grands peintres de ce pays se tiennent à bonne distance de l’extravagance et du ‘visionnaire’ ; l’émotion forte n’est pas leur fait. Le lyrisme est toujours un peu bridé. Comme il arrive aussi en musique, où le charme et l’éclat ne manque pas, mais où n’intervient jamais le don total, irrésistible des plus grands. » Je n’ai rien ôté de cette citation : elle est sévère, excessive. Elle pose aussi la question de la ‘musique française’, une autre question bien controversée… Notons en passant que Berlioz n’a été vraiment aimé en France qu’à partir de la célébration … du centenaire… de sa mort ! Chastel voit plutôt en France un don de choix, de sélection qui façonne une manière, une qualité propre, un propos qu’il illustre d’exemples multiples : « La France filtre. Elle reçoit et elle tamise. De tous côtés, elle est pénétrable… Le terme d’influences – en usage dans tant d’histoires littéraires et artistiques – est désastreux. Il implique une fatalité d’emprunts. Il y en a bien sûr à chaque siècle. Mais l’important, le spécifique, est l’acte d’appropriation dont on (ne) voit pas de cultures donner l’exemple et révéler la pratique comme de ce pays. Son formidable et régulier développement est fait de solidarités… L’originalité française est dans ce trafic, ce jeu d’opérations apparemment dociles et finalement conquérantes : elle est liée à une dynamique de l’assimilation et de la transformation adroite du matériau acquis… »

Et voici ce rappel de Stendhal – n’oublions pas qu’il s’agit d’un livre construit d’annotations assez dispersées bien qu’obéissant à un plan déterminé – Stendhal évoquant Montaigne dans ses Promenades dans Rome ! « En 1580, quand Montaigne passait à Florence, il y avait seulement dix-sept ans que Michel-Ange était mort, tout retentissait encore du bruit de ses ouvrages. Les fresques divines d’André del Sarto, de Raphaël et du Corrège étaient dans toute leur fraîcheur. Eh bien ! Montaigne, cet homme de tant d’esprit, si curieux, si désoccupé, n’en dit pas un mot (…) Regardez les yeux de vos voisins, prêtez l’oreille dans le monde et vous verrez que l’esprit français, l’esprit par excellence, ce feu divin… est un préservatif sûr contre le sentiment des arts. » Commentaire de Chastel : « Stendhal tente d’analyser les raisons de cette espèce d’infirmité… L’homme d’esprit pense toujours par définition au mot, à la formule piquante, à l’effet sur autrui… » Et finalement, citant à nouveau Stendhal, il assène le coup de grâce : « Il a été donné aux Français de comprendre les arts avec une finesse et un esprit infini : mais jusqu’ici, ils n’ont pas pu s’élever jusqu’à les sentir… Cette clarté un peu sèche qui est la marque de l’art français… » On serait bien tenté de  croire que cela ne vaut évidemment pas pour l’histoire suivante, que Stendhal ignorait : le Romantisme, l’Impressionnisme et toutes ses étapes, ses métamorphoses, le cubisme, et Picasso enfin…  Pas du tout. Chastel étend de cette façon la comparaison à la littérature, à des querelles connues : « Voltaire répond à Pascal, qui répondait à Montaigne. Malraux n’oublie pas Barrès qui n’oublie pas Chateaubriand, qui voulait faire oublier Rousseau. Les premiers ont la promptitude de l’esprit, les seconds l’éloquence de la vie affective… » Quand le trait est grossier, la critique vient tout naturellement. Ici, il faut bien admettre que se trouve exprimée une opinion assez répandue concernant l’esprit français, soit pour en vanter le mérite (précision et sècheresse, intelligence et habileté), soit pour en dénoncer la faiblesse (pauvreté du sentiment et de l’éloquence naturelle). Alors, quid de Chardin et Corot nommés plus haut, et Van Gogh ou Picasso qui sont nés sous d’autres cieux mais développent tout leur génie en terre de France, fécondant même d’autres figures de talent aussi exceptionnelles ?  

La réflexion philosophique et dans mon cas, non pas une nouvelle référence ajoutée à celles qui précèdent, mais bien le développement de ma méditation d’une oeuvre unique, quelle serait-elle ? Que dans une culture, que j’ai souvent désignée comme ‘horizon des conditions’, qui peuvent être favorables et même déterminantes, ou au contraire hostiles, circonstances d’un épanouissement ou d’une entrave insurmontable, un homme parvient à dire de lui-même ce qui appartient à une éternité d’humanité, un modèle pourrait-on dire même ; et qu’il habille ici (je n’ose dire qu’il ‘incarne’) avec les traits d’un pinceau, d’un ciseau, d’une parole en littérature – un geste appris, j’en conviens – des traits qui parviennent à dire plus qu’il n’a jamais été dit dans cette culture-là, plus en ce qui concerne cette dimension d’humanité à la fois cachée et désireuse de s’exprimer, de se rendre visible pour notre ‘éducation’. Je l’entends littéralement ici, ce qui va nous porter plus haut, au-delà de nous-mêmes. C’est un homme, qui fera école souvent : il habite un ‘lieu’, c’est ainsi que le dit justement Bonnefoy par exemple, et de ce ‘lieu’, de cette demeure qui est une adresse circonscrite, il désigne, il témoigne, il illustre, donnant à voir et à entendre que nous sommes infiniment plus que ce que nous croyons être – que tout ce que nous croyons d’ailleurs… n’épargnant aucune culture ainsi bouleversée. Dans la langue de la modernité, on parlera de ‘révolutions’ quand il s’agit de ‘percées’, de dépassements ou d’ouvertures, de brèches ouvertes dans le déjà-connu, d’abîmes enfin entrevus, de voies ouvertes à l’aventure infinie, de connaissance. On en trouve de beaux exemples en France, dans les ‘conditions’ mêmes énumérées par André Chastel, sans continuité peut-être, et avec des ruptures – la création est rupture, radicale invention – et c’est ce que j’ai ressenti devant la Vierge de pitié du Maître de Chaource.

(1) André Chastel : Introduction à l’histoire de l’art français, Champs Flammarion 2008