De la poésie… Bonnefoy, pour suivre… (2)

Bonnefoy veut dessiner pour nous un visage reconnaissable de la poésie : qui ne trompe pas, qui puisse devenir aussi familier qu’un parent qui nous guide ou un enseignant, plus tard, si nous voulons encore apprendre et devenir. Il compose ce portrait avec les traits d’autres poètes qui l’ont accompagné sur cette longue voie où il a progressé lui-même en poète et philosophe. Je m’aperçois que je ne peux pas les citer ici. Une exception, Séféris, le Grec, qui nous enseigne à quel point un lieu peut se montrer favorable à l’éclosion d’une poésie qui chante l’habitation d’un monde qui s’appelle aussi ‘surréel’, qui fut d’abord cette Grèce antique dont le souvenir nous hante, et qui reste toujours cette terre de pierres et de feu environnée par une mer. « Séféris aima, très profondément, la façon en vérité singulière dont la Grèce antique a vécu son rapport au monde, une volonté d’harmonie dans la pensée ou le geste par conscience prise des virtualités de musique qui sont dans la perception de l’être sensible, dans le lieu méditerranéen si naturellement, une perfection en puissance ; et même qu’il conçût … que non content de conférer à la vie tant qu’elle durait bonheur et noblesse, cette harmonie préparait l’existence humaine à la mort, l’en préservait même. D’un mot : mûrie par l’expérience quotidienne de la lumière, des rives dans la lumière, des lignes pures de l’horizon, de l’évidence des vignes, de l’éternité d’une olive, données constantes autant que simples de l’apparaître du monde, la pensée des Grecs, forme dès lors si belle que suffisante, n’avait-elle pas éprouvé que cette beauté était en elle-même le Bien, n’avait-elle pas demandé aux poètes, aux philosophes de réduire à une forme encore; forme cette fois intérieure, leurs pulsions, leurs besoins, leurs voeux, leurs aspirations, et même de porter cette signification de soi, cette ‘catharsis’ jusqu’au moment où ils sentiraient que cette forme était en fait leur réalité, au sein lumineux de laquelle ils pourraient s’effacer, le moment venu, sans désir de rien plus ni vraie souffrance : cessant moins par défaut que par excès d’être, moins par mort que par plénitude ? » ‘Lumineux’ exemple en effet !

Il y a dans ce livre une étude approfondie d’un travail de Roland Barthes, un immense succès éditorial des années 70 : Le degré zéro de l’écriture (1), en fait, on le devine, une sévère critique de la thèse qui s’y trouve exposée. Barthes distingue en effet la langue de l’écrivain, l’aire de son action et le lieu de son possible, dit Bonnefoy, et le style qui appartient en propre et exclusivement à l’écrivain, cette personne. Barthes y ajoute un troisième ‘moyen’, l’écriture, et il écrit lui-même : « Langue et style sont des données antécédentes à toute problématique du langage, langue et style sont le produit naturel du temps et de la personne biologique ; mais l’identité formelle de l’écrivain ne s’établit véritablement qu’en dehors de l’installation des normes de la grammaire et des constances du style, là où le continu écrit, rassemblé et enfermé d’abord dans une nature linguistique parfaitement innocente, va devenir enfin un signe total, le choix d’un comportement humain, l’affirmation d’un certain Bien… » Une marque plus spécifique donc, plus personnelle, celle qui va imprimer en nous l’impression unique qui ne se renouvelle jamais d’une écriture à l’autre, d’un écrivain à l’autre. Mais Bonnefoy n’y trouve pas la marque spécifique qu’il veut, lui, reconnaître dans le travail littéraire, et particulièrement la poésie, une expression plus profonde, plus intime, décelable certes dans un syle et une écriture particulière, mais qui nous oriente plus profondément aux secrets d’une existence vivante comme elle veut se confier à nous. Et Bonnefoy de dénoncer une fois de plus ‘ces affirmations idéologiques’, répétant ce qui l’alarme tant : « … il y a des actes de parole qui ne sont pas simplement des évènements de la signification, de simples emplois du langage, je vais essayer de décrire une expérience qui est à mes yeux fondamentale autant, me semble-t-il, qu’universellement partagée, sans toutefois que l’on consente toujours à le reconnaître… »

« … voici que votre regard rencontre une feuille qui s’est détachée d’une branche et, comme hésitante, descend lentement vers le sol… Hésitante dans la lumière… Le temps de cette feuille qui tombe, ce n’est plus ce qui va, si rapidement toujours, d’un point à un autre sur les cadrans. C’est quelque chose dont on ne sait plus le commencement, dont on ne pressent pas la fin. C’est un fragment de durée, mais ce n’est plus un fragment. Disons que c’est un instant. Moins l’équivalent d’un point sur une ligne que l’oubli de la ligne et de ses points. Disons même : moins une partie que le tout, ce tout étant le monde qui nous entoure, et dont rien ne montre qu’il soit plus ou moins, ou autre, que la feuille qui se dissipe dans son sein qui n’est pas l’espace : en cet instant, en effet, il n’y a plus sous nos yeux qu’une seule grande présence, présence indécomposée, indéfaite, là où auparavant il y avait entre les choses et nous tant de pensées, tant de soucis, pour nous empêcher de prendre conscience de cette unité sous le multiple… Et en nous-mêmes… quel changement dans la perception de ce que nous sommes ! Soudain nous nous comprenons comme un semblable fragment de ce même tout, nous comprenons ce fait de façon tout immédiate. Et soudain aussi nous ressentons, et de l’intérieur de nous-mêmes, que ce fragment, lui aussi, est la totalité dont on pourrait croire qu’elle l’excède. Êtres limités, finis, nous nous percevons illimités, infinis… Nous découvrons que nous sommes mortels… mais maintenant c’est aussi comme s’il n’y avait pas de mort. » Cet instant si exceptionnel, et je suis vraiment heureux ici de citer la description qu’en fait Bonnefoy, semble nous délivrer de la finitude, de tout ce qui nous relie à la finitude en nous y enfermant, et particulièrement la langue ; il nous révèle l’infini où nous habitons, où nous sommes réellement. Une page, je le souligne, d’autant plus intéressante cette fois que la finitude, qu’elle précise avec autant de force, est clairement désignée comme le lieu de révélation de cet infini qui est l’excédent de signification, bien au-delà des mots et de leurs grammaires, infini irréductible à un style, à une langue. Une page suivie par d’autres, contradictoires, tant cette oscillation des convictions de Bonnefoy est perceptible d’un article à l’autre.

Comment cela se manifeste-t-il ? Un ‘regard’ ! « Un regard, qui se voit comblé par l’apparence sensible, dont auparavant notre esprit ne cessait pas de s’évader, mais c’est aussi, et au même instant, le pressentiment d’un savoir, et même le début d’une connaissance, dont ces présences sont causes, par l’effet qu’elles font sur nous. Tant de points de vue d’hier, tant de soucis, nés de notre exil, se dissipent déjà, en ce retour à l’immédiat, qui s’ébauche ! (…) Déjà quelques grands objets simples nous offrent, dans leur silence, l’évidence d’un enseignement symbolique. Aux significations qui, dans la parole d’avant, reliaient entre elles ce qui n’étaient que des figures des choses, des notions, des concepts, se substitue le savoir intuitif que permet la forme de l’arbre, l’eau que l’on boit à la source, l’alternance de la nuit et du jour, le combat de l’ombre et de la lumière. Au seuil d’un rapport nouveau à nous-mêmes, les mots semblent promettre une autre façon d’y accéder. » Mais l’instant est court et « le filet de la signification se rabat sur nous. » Le piège des mots se referme, nous ‘rabat’ à l’horizontalité des conditions de l’empirie et du pragmatisme, de la nécessité et de la contrainte qu’exercent sur nous les choses et la société. La verticalité de l’instant, au contraire, est un jaillissement, un fusement de lumière, mais qui s’éteint vite en souvenir, s’enterre sous la cendre des mots. Misère de la littérature que constate Bonnefoy. Péril que les mots font courir, toujours, d’un oubli et d’une perte, de l’anémie d’habitudes consenties, où nous nous confortons dans nos croyances. Barthes a posé le diagnostic à sa manière : le structuralisme d’ailleurs, cette école de désillusion et d’impuissance reconnues, n’y a pas survécu. Alors la poésie… « J’appelle poésie la mémoire qui se maintient en nous, qui parlons, des instants de présence que nous avons vécus – souvent dans l’enfance – au contact des choses du monde ; mémoire de ces instants, puis, aussitôt, le désir de les retrouver, puis, vite, la découverte que par la voie qu’est le son du mot, porté par les rythmes et donc les mètres, un retour sera peut-être possible… avec ardeur et espoir, on va se risquer… constatant que la prégnance de la sonorité sur la phrase commence à dissiper dans celle-ci l’autorité des notions, des concepts, qui nous aveuglaient de leurs abstractions, découvrant qu’à travers ce voile ainsi aminci, déchiré peut-être, nous pouvons voir à nouveau, voir le plein au sein de l’être, et penser d’une nouvelle façon… Par la grâce du son, la poésie va tenter de déconceptualiser la parole : elle cherche à porter la phrase au degré zéro de la signification conceptuelle. » Contre la vérité énoncée par Barthes, la vérité du poème : « cet acte, la poésie, a eu sa vie dans ce texte, il a cherché, il a opposé à la vérité du langage, qui présente le monde et la vie comme des objets, une vérité de parole, qui a des aperçus sur une autre façon de vivre… La poésie cesse, dans le poème, là où celui-ci redevient signification, pensée formulée. Mais elle y est présente en tant que pensée qui cherche à forcer le plan de la formule pour montrer les événements ou les choses sous l’angle par lequel ceux-ci excèdent la signification conceptuelle… »

Une pensée, comme telle, parvient-elle jamais à excéder la signification conceptuelle ? Et quelle pensée peut-elle conduire au silence que les théologies négatives convoquent – Bonnefoy en parle beaucoup – un silence qui ne serait pas néant pur et simple ? Or l’irruption du néant, chez Bonnefoy, rejoint malheureusement ce nihilisme que je m’efforce tant de dénoncer.« La première de ces décisions (pour entrer en poésie…) : constater le néant et s’y tenir. Quand nous croyons, avec des concepts, pénétrer l’être du monde, et sur cette base et pour triompher du sentiment de l’énigme tentons alors de donner du monde une explication religieuse ou de simple métaphysique, ce n’est là que bâtir image, assurément, former chimère, nos pensées à ce plan, ne sont jamais que des mythes… » Mais, je me le demande autrement, n’est-il que de la pensée dans les ‘mots’ de ce qui est ci appelé bien légèrement une ‘métaphysique’ ? Et d’autres mots, d’autres ‘sons’ même nous est-il proposé, pourront-ils ouvrir à eux seuls d’autres horizons de réalité, un autre sentiment, un autre ressenti (ou éprouvé) et même une autre certitude intime ? Bonnefoy n’hésite pas à nommer une ‘pensée du désastre’ : « … quand on a ‘trouvé le néant’, preuve que la personne humaine est sans fondement dans quelque absolu que ce soit, comment ne pas lever les yeux de ce champ d’illusions pour constater… une autre sorte de réalité… l’ensemble des êtres comme nous… décidés à survivre, pour un instant auquel l’effort en commun confère un sens, oui, ce que l’on peut dire du sens… » Habités du néant, porteur de néant, confessant le néant, nous pourrions survivre ensemble par la découverte d’un sens ? Mais quel sens alors ? Bonnefoy tente à nouveau de rappeler l’être – une notion éminemment ‘métaphysique’ pourtant, ne l’oublions pas – au secours de ce désespoir qui va redoubler notre déficience commune : « L’être, ce substrat des phénomènes dont le passé de l’esprit cherchait la nature et le lieu dans quelque réalité supérieure à la condition humaine, l’être n’a nul besoin d’une autre cause que soi. Nous sommes notre propre cause. » (…) D’où cette deuxième ‘décision’ fondatrice de la poésie : « Croire en l’être que nous instituons en parlant, déduire de l’expérience de la présence celle de la valeur absolue de l’autre être humain dans notre horizon de finitude… découle de l’intuition que j’identifie à la poésie ». Une intuition de néant éprouvée à deux, quand on sait que les valeurs négatives ne peuvent s’additionner que pour s’augmenter… en valeur négative ! Y-a-t il d’autres mots, une possible parole ‘survivant’ à la mort de l’idéologie qu’ils ont d’abord véhiculée ? Ces mots trouveront-ils leur seule légitimité d’un partage de communauté, dans ce cas, de misère. Ces mêmes mots ne pourraient-ils consonner par une autre vérité non-dicible, néanmoins reconnaissable et sujette – le règne du sujet pur advenant ici, seul et immense – sujette à con-fession, résonner d’une autre signification riche d’une autre intuition ? La feuille qui tombe évoquée plus haut n’est-elle ‘que’ cette feuille qui tombe devant mon regard ?

J’ai retaillé plusieurs fois cette deuxième partie de mon ‘Bonnefoy… pour suivre…’ et cette fois je dois bien avouer que je ne puis plus suivre… J’offre donc cette dernière citation qui est l’aveu le plus complet, et aussi contradictoire, de son ultime demeure philosophique, celle à laquelle il tient maintenant à l’aboutissement de son oeuvre. C’est une citation qui résume à mon avis ce qu’il faut encore appeler une ‘pensée’ puisque, j’en suis convaincu, le concept de néant ne tient malheureusement que dans une pensée. « … à l’ordre des représentations le regard substitue l’expérience de la présence ; au langage, qui différencie, classifie, oublie les existences réelles, il oppose ou peut opposer la parole, qui interpelle ; et à l’intemporel des formules de la science et des expérimentations du jeu, il oppose l’instant, et il en découvre les pouvoirs, qui sont immenses : car l’instant prend de court la pensée conceptuelle qui a besoin d’une durée pour se déployer, or cette pensée nous prive de la rencontre pleine des autres êtres, et donc de comprendre comment se comporter dans le temps, dans la fnitude. L’instant détient les clefs de l’intimité, dans le rapport aux autres et par conséquent dans la conscience de soi. » Que la finitude, même reconnue comme telle, partagée avec nos semblables, soit l’ouverture à un infini de parole et de vérité, je ne le crois finalement pas possible. La gnose essentialiste que j’ai souvent évoquée éprouve dans la finitude un infini qui s’y cache, un sens qui déborde cette pauvre conscience de soi enterrée à l’horizon des phénomènes, dans une nuit qu’elle partage inéluctablement avec tous ses semblables. L’expérience libératrice, unique, et d’autant plus partageable qu’elle est bien réelle, Bonnefoy connaît pas ! On m’excusera d’en finir aussi abruptement, de ne pas nommer Franck Venaille que j’avais annoncé dans mon précédent article, et qui semble installé dans une ‘modernité’ en tous points comparable à celle de Bonnefoy. J’y reviendrai : je n’en ai pas fini non plus avec mon examen de poésie. 

(1) Roland Barthes : Le degré zéro de l’écriture, paru pour la première fois en 1953 – actuellement en collection de poche, Seuil 1972, Points-Essais. On peut aussi considérer que, dans L’empire des signes, paru plus tard, en 1970, il se rapproche par contre d’une théorie de la subjectivité ; un examen auquel chacun peut se livrer à la lecture de textes assez courts sinon d’un accès aisé.  

2 commentaires sur “De la poésie… Bonnefoy, pour suivre… (2)

  1. Bonjour!. Merci d’avoir exhumé cette première citation d’Yves Bonnefoy si saisissante !
    …Et malgré tout, d’après ce que j’ai compris de votre exposé, ce poète serait « passé à côté », tiraillé par une réflexion intellectuelle seconde qui réduit l’éclair de cette aperception…
    Merci pour votre travail de défrichement de la poésie contemporaine!…
    Parlerez-vous un jour de celle de Roberto Juarroz ?…
    Bien à vous,
    Philippe

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  2. Le « fragment »(le poète) peut soudain avoir le sentiment d’être sans bord et immortel au sein d’une grande Présence qui prime.Puis il croit de nouveau qu’il n’en est rien: il adhère à sa finitude ressentie comme limite une nouvelle fois infranchissable, une fermeture interdisant tout passage au-delà. La croyance en l’être lié à un ordre supérieur ne serait que mirage, simple réponse d’instinct de survie et contre la menace que fait planer sur lui le grand tout de la nature. Bonnefoy semble dire subtilement mais de façon contradictoire ce que son intuition lui souffle, à savoir que la poésie saisit au mieux cette rotation mentale qui met l’être sur le chemin du retour, tout au moins change son regard, quand la langue de l’expérience uniquement liée au sensible le convainc de sa précarité, de sa fragilité, voire de son absurdité. « Je suis de trop! »
    Au contraire, le langage poétique peut aller plus loin en ce sens, opérer une metanoïa, approcher une ontologie où l’être goûte, non pas aux solitudes d’une Présence unique conçue comme un univers physique tout pareil à une chose, mais, à chaque instant, au mystère de l’Un qui ricoche en personne dans le Deux. Valeur infinie vivante.

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