Pensée contemporaine, orientations (1) : Raison et Phénoménologie

C’est le titre d’un livre écrit par un jeune universitaire, Claude Romano, et directement publié en collection de poche (1) C’est un fort volume de plus de 1000 pages, une étude très savante, très fouillée mais d’une lecture facilitée par les grandes qualités pédagogiques de son auteur. Quant au sujet traité ! Non seulement il passe en revue toutes les thèses fondatrices de la phénoménologie, mais il choisit de revenir au texte même et ô combien multiple, de Husserl, sans manquer le double examen de toutes les objections qui se sont dressées, notamment celles de la philosophie analytique, en commençant par Wittgenstein, et tous les efforts réunis par les continuateurs, jusqu’à Heidegger, Merleau-Ponty et Henry – quoique ce dernier, à peine cité… Vous trouvez ma phrase longue ? Tentez de lire Romano et vous verrez de quoi est capable un jeune homme qui s’est frotté à Cicéron, je suppose, dès le plus jeune âge ! Mais l’intérêt du livre est bien là : un examen complet, détaillé, et je répète, approfondi, de toutes les thèses en présence. Il y a aussi, quand même, pour faciliter la lecture de l’honnête homme (disons, qui aurait au moins le souvenir de sa licence !) le rappel permanent de cette contradiction frontale qui parcourt l’ensemble de notre histoire philosophique, l’opposition irréductible entre partisans d’un idéalisme et partisans d’un empirisme, duel répété dans la querelle contemporaine qui cette fois oppose philosophie continentale et philosophie analytique, anglo-saxonne. Aucune allusion par contre au ‘tournant théologique’ de la phénoménologie française : question trop marginale encore ? Pas la moindre allusion non plus à la création artistique, aux questions d’ordre purement esthétique abordées par les phénoménologues contemporains, essentielles illustrations de leurs thèses sur le ‘paraître’ – mais Claude Romano y aborde quand même la question de la couleur, contre Wittgenstein, qui a fait l’objet d’un cours également publié cette année aux Éditions de la Transparence – 

L’auteur voulant associer, en bonne philosophie d’école phénoménologie et raison, aborde dans une première partie titrée : Confrontations, toutes les questions essentielles relatives à cette discipline qui bouleverse depuis plus d’un siècle maintenant le cours de la pensée occidentale. D’abord la méthode, pour y définir une nouvelle démarche rationaliste, le retour à l’expérience, la définition de l’intentionnalité, les problèmes relatifs à la définition d’une essence et d’un concept ; finalement, surtout, le rapport à la linguistique comme la philosophie analytique l’établit dans sa critique de toute la philosophie ‘continentale’, autant dire allemande – et sa reprise française. Les apports les plus solides, les plus incontestables de la phénoménologie sont abordés dans une seconde partie : Transformations, et cette fois, c’est bien la conception neuve de la perception, de l’expérience, qui est abordée dans le cadre général d’un dépassement des thèses du kantisme et de la philosophie analytique. Je devrais résumer, et ce serait encore bien long, très technique : il faut bien le dire, une langue que personne ne parle, des problématiques ignorées de tous. C’est mon plus grand effort, de tenter cette vulgarisation que j’estime si nécessaire des grands thèmes philosophiques et de leurs développements contemporains – et de repousser pourtant ce qui me paraît à ce point inaccessible qu’il faut bien se résoudre à l’écarter. Je proposerai néanmoins un aperçu assez clair des conclusions de l’auteur, et donc de l’intention qui a orienté toutes ses investigations, en m’arrêtant au chapitre final sur ‘le monde la vie’. C’est là que réside l’essentiel de cette révolution philosophique : une sortie du cadre étroit des concepts et des représentations, un nouvel abord de la question du sujet en situation et de toute réflexion qui se rapporte à sa situation vécue, personnelle, dans un monde dont l’objectivité explorée par la science appelle une nouvelle définition, et cela en vue de nouvelles perspectives de connaissance et d’action. C’est d’ailleurs à ce moment que l’auteur en vient à souligner l’insuffisance persistante du dépassement husserlien, de sa sortie en partie convaincante seulement, des schèmes traditionnels d’appréhension de notre condition. « Le monde de la vie ne continue-t-il pas à relever, en dépit de la rupture de Husserl avec l’objectivisme, de cette ‘occupation intellectualiste née de la tentendance propre à la vie moderne de tout théoriser’ ? (Husserliana VI p. 151)… En un sens tout notre livre est une tentative pour répondre positivement à ces questions, pour proposer une conception de l’être-au-monde qui renonce à tout ancrage dans un naturalisme et un objectivisme. L’ombre de ceux-ci ne se projette nulle part avec plus d’insistance que sur le concept de data hylétiques. Les data hylétiques – et, plus largement, la dualité épistémique d’un donné sensible et d’un sens conféré à celui-ci par le sujet – ne sont rien d’autre que la transposition dans la phénoménologie de la distinction entre une nature ‘en soi’ comme ensemble de stimuli physiques, et ses apparitions subjectives, avec tous les présupposés métaphysiques qu’elle véhicule. L’adoption de l’idée de data hylétiques n’est que la conséquence inaperçue, de la part de Husserl, de sa réintroduction à l’intérieur du monde de la vie des idéalisations issues de la révolution scientifique moderne et de son objectivisme. » Alors quoi de neuf au royaume d’Athénée ?

Triompher de l’objectivisme, ce n’est pas seulement la raison d’être de la philosophie comme l’a rappelé si souvent Michel Henry. C’est un combat incessant contre le fétichisme du sens commun, sidéré par son expérience des choses, obnubilé par la matérialité du monde dont il fait l’expérience constante, et alternativement en termes de jouissance et de souffrance. C’est surtout aujourd’hui une prudence, sinon une méfiance, à l’égard des outils mêmes de la science – et Michel henry avait parlé avec raison d’une techno-science – à la fois outils théoriques, et pratique strictement délimitée au domaine expérimentable du monde qui s’offre à nous. La raison aurait donc sa part, au-delà de cet empirisme naturel et pour ainsi dire imposé par les ‘conditions’ pour nous accorder monstration d’un autre monde, d’un autre sujet d’expérience, pour d’autres conséquences de vie. C’est le projet de la phénoménologie, sa gageure, qui est à la fois désir de rigueur, scientificité même, et respect de ce sujet vivant qui se conçoit non seulement comme centre de son monde vivant, mais agent de la totalité du paraître engagé au procès d’une conception ininterrompue, si totalement qu’on peut parler de création, et pas seulement en esthétique ou en création artistique. Dessiner une autre visée du monde, organiser une autre pratique, décoder en termes vraiment nouveaux le rapport de l’humain au naturel si étroitement imbriqués sans qu’on doive jamais les confondre ou réduire l’un à l’autre. « Dans cette mesure, il faut dire que le monde phénomènal est de part en part naturel et de part en part culturel. Son historicité ne constitue nullement une ‘strate’, même idéalement étanche, dans l’épaisseur de la phénoménalité, mais une manière d’appréhender ce monde à la lumière de possibles pratiques de plusieurs ordres, et, le cas échéant, de la décrire au moyen de schèmes appropriés. L’historicité du monde n’annule en rien son caractère expérimenté, elle est elle-même expérimentée comme une dimension de notre être-au-monde en tant que sujets de perception et d’action. » La culture scientifique, légitimement reconnue comme un indéniable progrès de la conscience humaine, n’a pourtant pas entamé l’objectivisme primaire, ses préjugés philosophiques, sa déchirante souffrance si l’on s’en tient au propre d’une expérience éthique, comme elle s’exprime par exemple dans les grandes religions – l’a-t-on assez dit ? La ‘barbarie’ inhérente à cette quasi-folie se trouve même renforcée par les pouvoirs technologiques dont on sait bien maintenant qu’ils ne signifient pas toujours progrès et libération. « Au fond, c’est la révolution scientifique moderne et ses avatars qui nous ont rendus prisonniers de la fausse alternative entre une nature ‘en soi’ et des apparences subjectives, des qualités premières et secondes, des caractéristiques géométrico-objectives des objets et des contenus vécus qui ne trouveraient place qu’en nous. C’est elle qui nous impose le cadre rigide d’un ‘ou… ou bien’ opposant des propriétés objectives et subjectives, dont Husserl, jusque dans son tournant transcendantal, est demeuré tributaire. La révolution scientifique moderne a rendu plausible l’idée d’un abîme ontologique entre la réalité physique et la réalité perçue, entre un facteur objectif exerçant sur nos sens un impact causal brut, traduit immédiatement en data de sensation, et un facteur subjectif élaborant ce donné, le ‘constituant’ comme objet intentionnel. »

« Si rien n’interdit d’étudier empiriquement les bases causales de notre expérience, l’expérience ne saurait être décrite en sa teneur phénoménologique essentielle comme un pur effet de l’univers physique, selon un réalisme naïf et métaphysique ; mais son antithèse, l’idéalisme dans ses différentes versions, continue à partager avec ce réalisme un même cadre de pensée : ce n’est plus l’univers physique mathématisable, la nature idéalisée de la science moderne qui engendre causalement notre expérience par le biais de causalités physiologiques complexes, c’est le sujet transcendantal qui constitue ce même monde objectif comme le pur vis-à-vis de ses opérations actives et passives. Or le monde de la vie se tient en-deça de cette distinction issue de la révolution scientifique moderne de la pure objectivité physique et de la pure subjectivité d’un  ego définis par leur intériorité. Il conviendrait plutôt de se rendre attentif à l’entrelacement qui est présent dans le terme même de ‘Lebenswelt’ entre une expression apparemment ‘objective’, le monde, et une expression apparemment ‘subjective’, la vie… Il faut repartir… de la solidarité structurelle et de la co-appartenance d’un monde et d’un ‘sujet’ pourvu d’aptitudes pratiques impliquant déjà ce monde. Nous sommes au monde pour autant que nous lui appartenons, et nous lui appartenons pour autant que nous sommes au monde. Il n’y a de sujet qu’ouvert au monde et il n’y a de monde qu’incluant en lui un sujet qui lui appartient de plein droit par son corps, et qui partage ce monde d’entrée de jeu avec d’autres : ces affirmations n’ont rien d’empirique ni de conjectural, elles appartiennent à une caractérisation d’essence de l’expérience en tant que telle. L’ouverture à un monde d’emblée signifiant, avant toute articulation linguistique de ce sens, est une caractéristique de la relation structurelle qui unit un monde et un sujet pourvu de compréhension et de capacités pratiques diverses. » (…) « Il y aurait ainsi un sens plus profond que celui privilégié par Husserl dans lequel on pourrait dire que la thématisation du monde de la vie aboutit à une révolution ‘anticopernicienne’. Si cela est vrai, ce n’est pas seulement parce que le monde dans lequel nous évoluons et avons notre enracinement est un monde précopernicien où le sol est immobile et ‘la Terre ne se meut pas’ ; mais encore, au sens où la prise au sérieux de la ‘Lebenswelt’ aboutit à une remise en cause en profondeur de la ‘révolution copernicienne’ kantienne, c’est-à-dire du tournant transcendantal en philosophie… » Ici l’auteur se livre à une très longue énumération des thèses adverses précédemment examinées, rejetant les notions communément admises en modernité de fausseté et de vérité, reposant toutes finalement sur la ‘vérification’ scientifique. « Il n’y a d’expérience que ‘véridique’, c’est-à-dire ouvrant sur le monde même. La solidarité structurelle de la vie et du monde ressaisi comme milieu de cette vie est une propriété d’essence du monde lui-même entendu comme Lebenswelt (monde de vie). Dans cette mesure, la tâche d’une élucidation du monde de la vie se confond avec le projet même de la phénoménologie… » Vous avez bien lu : une expérience du monde « où la terre ne tourne pas » déclarée véridique… beau scandale, et pourtant une des plus hautes vérité à (re)conquérir !

L’audace de l’entreprise phénoménologique, celle que ce livre tout entier veut illustrer et conforter, c’est l’invention, ou sa tentative au moins, de développer un discours qui soit le plus éloigné possible des ontologies traditionnelles – ne jamais oublier donc les leçons du criticisme kantien -, celle de l’empirisme d’école, à commencer par Hume, si à la mode de nos jours ; celle du positivisme, celle finalement de la linguistique, science du langage, devenue psychologie … et métaphysique ! C’est aussi tenir compte des percées éclatantes opérées par Schopenhauer, Nietzsche, contre aussi un hegelianisme récurrent en philosophie, tous deux abondamment cités dans ce livre, vers une découverte du sujet vivant, ni un solipsisme, ni un vitalisme, autant de travers qui sont tour à tour dénoncés et écartés. J’avais dernièrement cité le travail de Pierre Rodrigo (2) qui s’est appliqué plus étroitement à mettre en lumière cet effort chez Merleau-Ponty et Henry, d’une part pour écarter la tentation réitérée d’un ontologisme comme on voit bien chez Heidegger, d’autre part pour expliciter de la manière la plus précise et la plus convaincante ce chiasme (on sait l’importance du mot chez Merleau-Ponty) de la dimension naturelle du corps et de la dimension spirituelle de la conscience, mais aussi de cette étroite symbiose d’un moi né et formé au monde, finalement de la réciprocité, de la communauté vivante et féconde des individulités, autant d’ego qui ne sont qu’un seul décliné en innombrables figures. Pour Claude Romano, l’originalité la plus déterminante en phénoménologie husserlienne, celle qui résiste le mieux aux critiques de la philosophie analytique, c’est la découverte d’un espace prélogique, antéprédicatif qui est à la fois fondement de la personne et origine du monde, dont la philosophie, avec les instruments qui lui sont propres, à commencer par l’introspection tant décriée, sait toujours mieux explorer les possibilités, les promesses théoriques, je veux dire celle de la connaissance comme elle se voue à son perpétuel perfectionnement, l’espérance d’un épanouissement aussi, d’une richesse de vie indéfiniment augmentée dans cette perspective eschatologique réunissant enfin nature et culture. Image-monde et réalité-monde. « Tout ce qui est logique, écrit Husserl, provient précisément d’une sphère prélogique, qui a sa propre raison, sa propre vérité qui porte tout… Ne cherchant plus à opposer la raison et la sensibilité, le langage et l’expérience, tout en maintenant leur distinction, la phénoménologie est en quête d’une raison de l’infra-rationnel ; elle promeut une raison ‘sensible au coeur’, parce qu’elle ouvre le coeur de la raison au sensible. »

Post-Scriptum au 02.03.2011 : Paraît ce jour, sur le site d’Actu-Philosophia, un long entretien accordé par Claude Romano à Thibaut Gress. C’est un bel éclairage du propos dans son ensemble, si vaste, didactique mais encore très ‘savant’. Je me permets de le recommander.

(1) Claude Romano : Au coeur de la raison, la phénoménologie, folio-essais inédit, 2010

(2) Pierre Rodrigo : L’intentionnalité créatrice, problèmes de phénoménologie et d’esthétique, Vrin 2009. Pour ce livre, je renvoie à mon article du 08.02.2010