Pensée contemporaine, orientations (2) : Physique et Philosophie

Si Claude Romano, dans le livre que j’ai cité précédemment a établi phénoménologiquement l’intimité substantielle et la solidarité de l’ego et du monde, « de part en part », c’est Michel Bitbol (1) qui en délivre une nouvelle démonstration par un recours savant aux découvertes de la physique quantique, et surtout grâce à l’épistémologie qu’elle autorise, si éloignée de tous les réalismes conçus précédemment par la pensée humaine ; un discours également relié à des traditions antiques, bien en-deçà des ontologies nées en Inde et en Grèce. Un livre formidable par la richesse débordante de son information,  et d’une lecture pourtant constamment passionnante, qui parvient à une clarification des savoirs de plus en plus approfondie,  jusqu’à une issue qui est ici ouverture à l’infini le plus vaste et le plus prometteur et qui porte ce simple nom : relation, mais comme on avait dit unité, identité, vie, cette fois parfaitement mesurable grâce à des outils scientifiques très perfectionnés et à une épistémologie appropriée, sans aucune clôture ni aucune réduction anthropocentrique. Une humanité enfin reliée à son infini cosmique dans l’exercice de toutes ses ressources gnoséologiques,  le fruit d’un travail droit et patient, sorte de magnificat de l’intelligence créatrice. Un livre bien difficile à lire néanmoins, et comme le précédent que j’ai cité concernant la phénoménologie, un livre qui passe en revue un ensemble de découvertes, l’ensemble de leurs thématisations théoriques, des critiques qu’elles ont suscitées, un livre qui propose des perspectives à ce point inédites qu’une grande précision se trouve requise pour en signaler les percées théoriques.

Comme ce fut le cas avec le livre de Claude Romano, il m’est impossible de donner même un résumé de toutes les articulations de la leçon de philosophie des sciences qui est ici proposée, encore moins d’exposer les quelques exemples qui servent à l’étayer. La difficulté porte à la fois sur la dimension scientifique elle-même qui n’est pas vulgarisable ; encore moins sur ses interprétations épistémologiques qui ont toutes une problématicité qui échappe complètement au sens commun, et tout autant, je crois, à un esprit nourri de seule culture générale. Néanmoins il y a un chemin de démonstration dont on peut tracer la carte, un plan dont les articulations principales sont rendues visibles par les qualités pédagogiques de l’exposé qui se veut convaincant sur un plan philosophique, suffisamment clair concernant cette histoire  des idées dont il veut signaler une des plus remarquables phases d’évolution. Il y a fort heureusement un chapitre de conclusion, une sorte de récapitulatif de l’ensemble de la démarche et de son orientation, qui est parfaitement clair. Je vais le citer ici longuement : les précisions que j’évoquais plus haut y sont plus facilement déchiffrables. Il y a aussi cette référence, qui a fort impressionné les critiques de l’ouvrage, à la philosophie de Nagarjuna, un penseur et ascète bouddhiste de la fin du 2ème siècle, qui s’est appliqué à tracer une voie moyenne entre la pure vacuité prônée par l’orthodoxie bouddhiste, et l’ontologisme si particuclier du Brahmanisme qui insiste sur la réalité absolue, à la fois indéclinable et inconnaissable, de l’Absolu : Para-Brahman. La ‘voie moyenne’ de Nagarjuna évoquée par Michel Bitbol en renfort de ses propres découvertes, c’est celle qui se situe au milieu, entre un concept de substance qui s’impose comme un transcendantal irrévocable, le Soi de la tradition védantine, et un ‘vide’ de nature, quasiment un néant, qui est la grande révélation du Bouddhisme. Ceci est peut-être vite dit mais on voit déjà l’importance de cette notion de relation, ce lien qui déroule l’être, le fait exister en tout phénomène et à commencer par moi-même : une relation qui est la valeur intangible de tout ce qui se manifeste, sa preuve, son sens, son dynamisme, et bien sûr la possibilité de toute connaissance. Voici donc la trame du travail ici proposé : « Montrer… que la relation cognitive sert au mieux de déploiement métaphorique à la structure perspectiviste de la connaissance ; que figurer une relation cognitive n’offre qu’un semblant de recul par rapport à la stricte adhésion au phénomène présent ; et que l’écart spatial de cette relation (le face-à-face entre corps connaissant et corps connu) se contente de synthétiser symboliquement une succession temporelle de variations contextuelles maîtrisées. » Ensuite, dans une seconde partie : « … subordonner les relations entre objets manifestes à leurs préconditions cognitives, les privant ainsi de l’autonomie qui aurait rendu plausible qu’on leur attribue une forme d’existence… Les relations entre phénomènes dépendent d’une activité de constitution de connaissances, ce qui les fait éclater en autant d’aspects que d’activités de ce type… brisant en particulier le quasi-monopole de la relation de causalité, marquée par son passé ontologique, en la reconduisant à la classe particulière de pratiques qui permettent de la constituer… (ainsi) l’examen des enchaînements… » Finalement, dans une dernière partie, il est souligné « que la relation externe, naturalisée, de la relation cognitive est indissociable de l’analyse interne, par le biais d’une épistémologie transcendantale, du processus de définition et d’élaboration d’une connaissance de la nature… À chacune des trois étapes il aura fallu constater que l’instantané relationnel désiré devient incompréhensible s’il est isolé du flux cinématographique de gestes de mise en relation dont il tente de rassembler le fruit… » Un moment crucial de cette démonstration où se réintroduit la question du temps. Mais je propose d’examiner plus près quelques points des plus essentiels de l’exposé.

« Si philosopher peut produire des résultats, ceux-ci ont deux fonctions à première vue opposés. Le premier résultat consiste à faire surgir la pensée, c’est-à-dire la retenue rationnelle, la quête de la cohérence, la perplexité interrogative… Le second résultat… revient à remettre la pensée en marche lorsqu’elle s’est paralysée en doctrine ou qu’elle suit des ornières trop bien creusées… » M. Bitbol voit bien comment s’articule ces deux types d’engagement philosophique, et il en donne de multiples exemples. Il en arrive finalement à opposer le Socrate de Platon à Wittgenstein : l’un comme le représentant d’une tradition de philosophie ‘transcendantale’, c’est-à-dire ici entièrement fondée sur des vérités d’introspection ; l’autre, comme le champion de la critique la plus radicale de la pensée-langage et donc de l’audace philosophique la plus iconoclaste. Cela tourne autour du Théétète, un dialogue où se poursuit la recherche d’une définition adéquate de la connaissance. Wittgenstein y oppose sa conception plurielle de la démarche zététique, perpétuel recommencement et remise en question, le concept de connaissance étant supplanté par l’ouverture, la visée constante vers la découverte possible des connaissances « et autres choses semblables » va-t-il jusqu’à dire… Mais la frontière du platonisme se situe-t-elle bien là, dans une définition, et le socratisme ne s’est-il pas rendu célèbre par une investigation critique permanente – d’où la condamnation du maître ? Alors si toute thèse n’a d’efficace qu’à repousser la précédente ou dissuader, infirmer par avance la suivante, quel serait le progrès réalisé ici, progrès certain de la connaissance ? Pour Michel Bitbol qui se tient à cet exemple des progrès en sauts successifs de la pensée de Wittgenstein, il faut reconnaître ceci : « Le Tractatus ne s’éteint pas en une déclaration de souveraineté de la forme logique ; les Recherches philosophiques ne tiennent pas le langage ordinaire pour un révélateur unique et privilégié du ‘fond des choses’ ; De la certitude refuse de thématiser le jeu des pratiques en une doctrine pragmatique. » Encore faut-il s’être rendu familier de cette évolution par la lecture même de ces textes, ce qui est donné à bien peu, et c’est tout le problème posé par la lecture de ce livre si ardu. Mais l’effort d’analyse se résume ainsi dans les dernières pages qui proposent une perspective fiable d’interprétation pour toute personne cultivée. « C’est exactement ainsi, en tant qu’escale, échelon ou relais, qu’on devrait comprendre l’accent mis dans ce livre sur les relations dans la connaissance et dans les phénomènes naturels. Son but n’est pas d’installer la pensée en quelque lieu défini que ce soit, mais de tracer des pistes vers ce qui n’a pas encore de nom, en laissant la philosophie s’inspirer du véritable ressort des sciences : le scepticisme agi des chercheurs, leur aptitude à trouver l’équilibre hors d’équilibre dans une évolution discontinue mais sans trêve de leurs prémisses, de leurs méthodes et de leurs représentations. » Et il faut bien poursuivre… Et je suis là dans les pages d’une conclusion !

« Que la focalisation des concepts scientifiques actuels sur certains types de relations n’ait, elle aussi, à être comprise que comme un relais est rendu plausible par sa situation à la frange active d’une poussée historique où chaque option de cet ordre a demandé à être surmontée. Initialement, la conception aristotélicienne de la substance reliée à des prédicats essentiels et accidentels a permis d’éviter l’alternative démesurée de l’éternalisme parménidien (centré sur la seule substance) et du mobilisme héraclitéen (affirmant l’exclusivité de l’accidentel). Sa prise de distances vis-à-vis de la polarité excessive des pensées antérieures a ouvert la voie à une science pondérée, suffisamment inscrite dans les structures du langage courant pour se mettre d’emblée à la portée de la faculté rationnelle de l’homme. Mais plus tard, les développements de cette même science ont laissé affleurer des tensions qui ont dû attendre pour être apaisées qu’on reconnaisse à certains prédicats, comme le ‘lieu’, ou la vitesse, un statut relationnel mieux pris en charge par la géométrie que par le langage courant. Au dépassement du débat présocratique par Aristote a répondu le dépassement du schème logique aristotélicien par la physique mathématique de Galilée. De tension en tension, de dépassement en dépassement, la suite du développement des sciences de la nature peut se lire … comme une montée progressive de formes relationnelles au détriment des résidus d’identités ou de déterminations monadiques. La stratification des principes de relativité, l’abstraction du relationnisme en structuralisme algébrique, la résurgence de la thèse jusque là marginale des relations préexistant aux ‘relata’ dans le débat sur l’interprétation de la physique quantique ont permis des avancées décisives et des résolutions de paradoxes enracinés. Pourtant, aussi remarquables que soient ces succès, ils n’annoncent pas le bout du chemin. Ce n’est pas seulement chaque étape de la définition de relations entre phénomènes qui doit être surmontée pour faire place à son amplification ; c’est la totalité de la pensée des relations qui, au vu de sa course de métamorphose en métamorphose, doit convenir qu’elle n’est elle-même qu’un levier. »

Pas de conclusion comme on l’entendait jusque là, une fermeture, ni même une ouverture promettant de nouvelles percées, une continuité ; non pas, une méthode favorisant liberté et progrès de pensée indéfiment élargis par l’augmentation des leçons d’expérience et l’enrichissement de leur théorisation. Ajouté ce suprême avertissement : « Tel est le but qui a été poursuivi… Avancer quelques bonnes raisons de se garder de faire des relations le substitut des essences rejetées. Promouvoir la reconnaissance du statut purement instrumental de la pensée relationnelle, après l’avoir créditée d’exceptionnelles qualités heuristiques. » C’est une nouvelle définition du ‘transcendantal’ le plus important qui soutient tout l’édifice métaphysique de la connaissance qui se trouve proposé : le ‘temps’, que j’ai pour ma part plus souvent appelé ‘mouvement’ et qui semble la marque la plus indélébile de la réalité comme telle, de la création. « L’irruption du temps, du vrai temps expérimenté et agi, et non pas de ses succédanés arithmético-géométriques, ne manifeste-t-elle pas un défaut des images du monde qui ne parviennent pas à l’éviter ? Des images construites sur d’autres principes ne pourraient-elles pas se garder d’une telle ouverture, dangereuse pour elles, à la dimension tout autre qu’est la temporalité en suspens de l’imaginant ? Il est facile de se convaincre qu’il n’en est rien. Car, si elle se veut assez exhaustive pour signifier jusqu’au processus épistémique qui a conduit à la forger, une image naturaliste du monde doit incorporer une contrepartie de l’inachèvement de ce processus. Elle doit contenir en elle non seulement la structure d’ordre du temps, mais un équivalent du trait phénoménologique le plus typique de la phénoménalité : la perception que quelque chose est irréparablement incomplet dans la connaissance. (…) L’inachèvement chronique, qui semblait un défaut, se révèle ainsi être la vraie vertu de l’image relationnelle du monde. Car il ouvre la voie à une formulation acceptable des deux seules options autres que le dogmatisme, dans le ‘trilemne’ (un mot emprunté à Ricoeur) qui menace les théories métaphysiques ou naturalisées de la connaissance : la régression à l’infini et la circularité. Au sein de l’image relationnelle, l’échappée d’objets en relation et de relations en objets, la fuite qui alterne des objets spécifiés comme noeuds de relations et des relations spécifiées comme intervalles entre objets, devient une régression passagèrement indéfinie plutôt qu’à l’infini… La priorité des objets sur les relations, ou des relations sur les objets, se trouve ainsi continûment réévaluée à titre de fonctionnalité d’un chantier de connaissance, plutôt qu’arrêtée dans une thèse. (…) Parce qu’elle est essentiellement ouverte à l’identification de nouveaux éléments modaux, l’image relationnelle permet de les voir non plus comme des ‘briques ultimes de la nature’, conformément au cliché le plus répandu, mais comme autant de corrélats d’une pratique d’établissement de réseaux légaux propre à une phase donnée de la recherche scientifique. » L’image relationnelle appelle et favorise son propre dépassement ; ce que jamais l’analyse transcendantale n’était jamais parvenue à réaliser auparavant, ni même Kant ou ses successeurs, ni Husserl en fondant la Phénoménologie ; ni Heidegger dans l’énoncé de sa célèbre thèse sur le temps. La formule « In-der-Welt-sein » ne pourra se traduire que par le raccourci proposé par Emmanuel Martineau : « être-au-monde » qui n’empêche pas non plus la solidification des termes inhérente à la formule même : « les éléments de la langue recréée ne sont plus que l’écho prosodique et incantatoire de la certitude d’avoir saisi quelque chose comme un ‘sol originaire’… » Comme un retour à Wittgenstein, mais cette fois-ci un mouvement d’aller-retour en continu et en progrès ! 

Si nous voulons échapper à la fois aux figements du dogmatisme transcendantal et aux pièges béants d’une épistémologie naturaliste jamais refermée, il faut simplement, modestement, ne jamais quitter du regard la ‘question’. « Non pas une question particulière, mais le moteur du questionner : le manque qui nous habite, la carence qui nous définit, la déficience qui nous aiguillonne… Une fois aperçue l’impossibilité de donner aucune autre ‘réponse’ à la question que de s’inscrire dans la poussée qu’elle exerce, et que de se savoir être cette poussée, tout ce qu’il reste à faire est d’avancer en acceptant de laisser à chaque pas une fraction du domaine questionné dans l’ombre d’une question future… » Si je vois bien là une vertu scientifique propre à ménager cette ouverture perpétuelle à la découverte, un ‘rêve’ est-il même confié par l’auteur, je me demande si la perspective philosophique d’une connaissance de soi peut y trouver satisfaction. Je ne dis pas cela pour justifier une nouvelle attitude dogmatique provoquée par la peur ou l’ambition de se définir soi-même sub specie aeternitatis, mais bien la volonté légitime de trouver cette réponse, elle-même vivante et ouverte aux aléas de sa propre aventure à la découverte de soi : réponse à la question « qui suis-je ; qui se prononce ‘je’ et répond à ce nom unique ? ».  J’ai pris beaucoup de soin à accorder mon pas à cette démarche gnoséologique si particulière, qui paraît l’être un peu moins lorsqu’on s’aperçoit que c’est une variante, ô combien plus savante et informée, du bouddhisme de Nagarjuna. J’ai déjà évoqué la querelle opposant Bouddhistes et Brahmanistes (3) et j’y reviendrai parce qu’elle est d’une importance philosophique capitale et tout compte fait, indépassée. Par ailleurs, je reprendrai ici, mais rapidement, la critique la plus classique opposée à tout scientisme psychologique : que le moi n’est pas objectivable, qu’il est un précédent absolu, et que toutes ses déterminations mesurables n’en épuisent pas le secret initial, fondateur. Autrement dit, et pour rester dans les comparaisons épistémiques du livre dont il est ici question : le ‘moi’ n’est ni une compilation de propriétés ou d’attributs, ni une sorte de noeud ferroviaire, résultante d’un enchevêtrement de relations en un point donné de conscience circonscrit par le temps et l’espace qu’on appellerait pourtant individu. Le moi est le lieu où une vérité possible peut grandir ; et/ou son contraire, le lieu de manifestation d’une grande fausseté : en tout cas le lieu d’une dramaturgie existentielle dont le premier nom est liberté, ouvrant certes toute voie à la connaissance, mais toujours comme une manifestation du pouvoir de la conscience, de sa réflexivité. Nous touchons ici au noyau infracassable d’être et de sens qui constitue la conscience elle-même, comme elle se conjugue, toujours, à la première personne du singulier, et, fait tout aussi important et irrévocable, dans un horizon de ‘conditions’ comme l’ont toujours proclamé les Bouddhistes. La réalité la plus centrale donc, d’où irradie toute question, de quelque nature qu’elle soit et quelle qu’en soit la portée, dont la seule phénoménologie fiable se résume en deux mots : « un mouvement et un repos. » 

(1) Michel Bitbol : De l’intérieur du monde, pour une philosophie et une science des relations, Bibliothèque des savoirs, Flammarion 2010 

(2) Cf l’article de Roger-Pol Droit : Tout connaître du dedans, paru dans Le Monde du 05.03.10

(3) Ma note du 28.09.10 : je reviendrai prochainement sur les travaux de Michel Hulin et Bernard Faure.

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