Juste un instant (28) : 1001 bols

numeriser0017.1295437561.jpg Bol, Rajastan, Inde

Le livre s’appelle bien ainsi : 1001 bols, sous-titré ‘hommage à un bol de thé indien’, ce petit bol indien unique et multiple, unique comme chaque création sortie des mains de l’artisan potier, unique aussi parce que destiné à une seule utilisation – puis jeté ! – et multiple pour cette raison, reproduit en milliers et milliers d’exemplaires avant que le plastique-roi ne vienne le détrôner définitivement. Un livre édité par les soins de l’association ‘dialogue céramique’ qui s’est chargée de réunir ces 1001 bols ; l’idée originale vient du Québec mais la présente édition est suisse ! C’est donc 100 artistes différents et d’origine très diversifiée qui ont proposé chacun 10 créations, toutes ensemble exposées dans tous les continents où s’est développée cette culture de la céramique et du bol en particulier (un élan associé à la divulgation de la ‘cérémonie du thé’), culture de la plus haute antiquité et toujours vivace.  L’ensemble a été finalement offert au Musée André Diligent de Roubaix (« La Piscine ») qui l’expose actuellement et qui se chargera par la suite de proposer de nouvelles expositions et de nouveaux voyages. Mais, demandons-nous, quoi un bol ?

numeriser0011.1295437423.jpg Sun Jian Xing, Chine, porcelaine émaillée

Les très beaux textes qui accompagnent ce catalogue photographique ne disent pas tout. On en apprend beaucoup pourtant : l’histoire de la céramique et ses processus de fabrication, une complexité d’autant plus remarquable qu’elle associe toujours les nécessités de ‘nature’ et les élans de ‘culture’ spécifiquement humaine ; l’histoire du bol, objet utilitaire et liturgique, notamment au Japon, avec un chapitre consacré à la « céramique et la culture japonaise du thé »… Mais quoi un bol ? Je relève le petit texte de Daniel de Montmollin, ‘frère Daniel’ qui a quatre-vingt dix ans et qui officie encore à Taizé où il a formé des générations de créateurs-potiers : « Le bol est une figure emblématique de la poterie. Né d’une vivante nécessité, il reproduit la coupe des mains jointes puisant dès les origines l’eau des sources. À ce geste de demande est lié celui de l’offrande. Et peu importe ici que le récipient soit de simple terre cuite, de grès ou de fine porcelaine ! Rencontre entre les mains créatrices et les mains accueillantes, le bol est servant de communion. » J’y vois plus encore : c’est au fil des pages que j’ai trouvé quelques mots de Lea George, une des artistes invités, qui précise une part de sa recherche : « accentuer le contraste entre le dedans et le dehors, entre paraître et disparaître… » des paroles qui m’entraînent à insister moi-même sur ce point.

numeriser0013.1295437501.jpg Yogesh Mahina, Inde, grès émaillé 

numeriser0010.1295437397.jpg Uchida Koichi, Japon, grès émaillé 

Le bol réalise ceci d’exceptionnel et d’exemplaire : il propose une forme qui conjugue poétiquement, à la fois en toute liberté et dans l’obéissance, le respect d’équilibres naturels, un rapport de ‘révélation’ mutuelle, le ‘dedans’ et le ‘dehors’ que toute logique binaire, l’expression la plus naturelle et la plus usitée de l’intelligence commune, a l’habitude d’opposer. Opposition visible ici : ‘dedans’ et ‘dehors’ sont opposés l’un à l’autre, ou plutôt apposés dos à dos, inversés, intimement associés pour regarder, l’un, ce ‘dedans’, à l’intérieur ; l’autre, ce ‘dehors’, à l’extérieur’. Mais dans une forme heureuse, vivante, dialectique mais toutefois sans fracture sensible, sans distance ! Cette unité surprenante est peut-être fonctionnelle mais elle se perçoit encore mieux, directement, comme une image parfaite, une sorte d’archétype de ce qui se déclinerait, imaginons, en autant de chapitres étrangers : métaphysique, disons-le, éthique, esthétique… Une communauté simple, une fraternité ou mieux encore, une gémellité qui serait ici l’exacte traduction d’une vérité de nature et pour cela-même une leçon de pure vérité si facilement déchiffrable…  Ce que ni le vase ni la coupe, ni tout autre récipient fermé comme une bouteille, ne permet de voir !

numeriser0014.1295437527.jpg Agathe Larpent, France, porcelaine émaillée

Tous les bols me paraissent comme autant de répétitions de la même leçon. Ou, non, pas tous, pas ceux qui sollicitent le regard à l’admiration du bel objet, quand les artistes ont insisté pour ‘finir’ un beau modelé, nous sommes alors poussés à une autre expérience, de mon point de vue ici, moins essentielle. Les formes alors s’évasent, en lotus par exemple, c’est très ‘beau’, s’élèvent parfois pour rappeler cette forme de la gerbe d’eau s’écoulant de la source, mais, non, avec cette intention esthétique trop prononcée, le message plus élémentaire et plus précieux de la concordance n’est plus aussi clair : il perd de cette éloquence immédiate de vérité naturelle. J’ai dit le ‘dedans’ et le ‘dehors’ : je pourrais ajouter le ‘plein’ et l »ouvert’, autre image familière et pourtant si riche de signification. Que ce soit pour moi ici l’occasion de montrer quelques bols de Marie-Pierre Rink qui semble avoir eu cette inspiration, façonnant de ses mains, sans l’utilisation d’un tour, la ‘forme’ de ses bols, se tenant au plus près de la vie, attention et écoute passant ici par les doigts et la paume – musique proprement inouïe – et confiant à la cuisson raku (à basse température) une terre aussi délicatement modelée, parfois polie, parfois émaillée avec divers oxydes pour libérer ce jeu de la forme et de la couleur ….. Tous les bols qu’on peut voir sur cette page sont autant d’illustrations à mes yeux du même secret confié à l’évidence de qui s’applique à voir simplement sans interpréter ni comparer.

2011_01212007_08032007_0803200006_1.1295607543.JPG  Marie-Pierre Rinck : 3 bols entièrement façonnés main – en haut : le ‘Bélesta’, cuisson exclusive au bois, émaux ajoutés extérieur et intérieur ; dessous, à gauche, le ‘vert’, avec un émail à l’oxyde de cuivre à l’intérieur ; à droite, le ‘petit noir’, poli au galet avant cuisson, sans émail.