Juste un instant (29) : la vérité philosophique

Je reviens ces temps-ci à la lecture des ‘exercices’ (1) que Jean-François Marquet choisit de nous proposer en vue de nous faire partager sa longue et riche expérience philosophique : des leçons qu’il nous donne, sans conteste, avec l’autorité d’un maître, et qu’il s’administre aussi à lui-même, réflexion, bilan, méditation de tout un enseignement qui parcourt l’histoire de la pensée occidentale depuis son aube grecque jusqu’aux grands essais de la phénoménologie moderne, de Hegel à Husserl. Je compte moi-même, dans quelques semaines, et probablement pour conclure ce blog, montrer les axes d’orientation de la pensée contemporaine, une expérience intellectuelle qui est la mienne mais qui rejoint un peu celle de Jean-François Marquet dans son esprit. La ‘leçon’ proposée par cet ancien professeur de la Sorbonne a ceci de particulier qu’elle s’anime de la conviction que tout ce qui méritait d’être dit l’a été et qu’il faut maintenant l’intérioriser jusqu’à cette profondeur d’une intimité purement personnelle où la vérité peut devenir tout à la fois vraiment universelle et demeurer pleinement individuelle : rejoindre la seule voix du Seul, s’y fondre, et réaliser peut-être bien au-delà des mots, en-ceçà plus précisément, cette vocation de pensée qui est appel d’être, d’acccomplissement d’être.

« … il ne peut y avoir de philosophie fausse ( pas plus que de religion fausse) et le contenu ultime de toutes les philosophies est donc vrai et le même (il serait plus exact de dire qu’on a affaire ici à la vérité même). Cela n’implique pas, bien entendu, qu’un philosophe ne (se) trompe jamais – en fait, le discours philosophique, pas plus que le poème ou le mythe, ne se conçoit sans un minimum de tricherie ; mais à la base de toute pensée spéculative (faisant miroir), il y a quelque chose (ou quelqu’un) d’unique, et, à son propos, il ne saurait y avoir d’erreur, mais seulement expression plus ou moins complète et/ou appropriée, et en tout cas infalsifiable (Popper) : c’est seulement lorsqu’il parle d’autre chose – par exemple, des phénomènes de la nature et de l’histoire – et prétend à ce sujet édifier autre chose qu’un mythe, que le philosophe échoit au lot commun du discours « scientifique », qui est corrigible et réfutable. » Le principe de Popper ici mentionné est le suivant : une théorie qui ne peut être ‘falisifiée’, et il faut entendre simplement ‘réfutée’ ne peut être qualifiée de scientifique ; c’est ainsi que Popper s’en prenait notamment aux prétentions ‘scientifiques’ de la psychanalyse… Par contre, dans un domaine essentiellement spirituel, ce qui est signifié ici par les paroles de l’avant-propos d’un livre-bilan (je le répète) c’est que, en-deçà de toute proposition philosophique, il y a bien cette autorité de la conscience zététique, sincère, incontestablement légitime dans son instance propre, et donc en elle-même capable de s’appeler vérité en temps qu’oeuvre, mise en oeuvre d’esprit pur. Ce n’est pas que la sincérité seule compte – on dirait dans un langage contemporain : l’authenticité – c’est que l’inspiration philosophique comme telle est sa propre valeur, sa propre vérité, comme une unique voix du Seul qui s’exprime en personne, mais avec des paroles d’une singularité diversifiée par son histoire même.

Le deuxième argument, encore une fois l’élément parmi d’autres d’une somme de savoir, est celui-ci : « L’erreur (serait) d’attribuer à ces discours (philosophiques) un référent qui serait le même que celui de la physique ou de la théologie « positives » ; ils ne sont qu’autant de manières de traduire un contenu philosophique obéissant à une logique purement interne. Inversement, s’il (nous) arrive de citer des textes d’intention « scientifique », c’est dans la mesure où ils nous ont semblé faire allusion, par delà leur objet apparent, au secret unique de la pensée. » Bilan en forme d’exercice pour récapituler « tout ce qui s’est dit dans le temps de la philosophie », suivi d’une sorte d’exercice « posthume, qui juxtapose et combine ce que le cours de la pensée amène chaque fois en son temps : une fois ce temps fini, rien ne se passe plus, mais tout continue à revenir en constellations plus ou moins suggestives ou saugrenues… » Double aveu donc qui me paraît manifester la plus grande honnêté philosophique, pour moi la plus grande que j’ai jamais rencontrée : aveu du caractère subjectif de l’appréhension de toute vérité, même en mode savant, d’argumentation historique ; et surtout, surtout, le fait impressionnant que tout ce qui méritait d’être dit l’a été, sans qu’il soit pourtant inutile de le répéter pour le clarifier davantage, en confirmer toutes les dimensions théoriques… Les grandes apories sont ‘infracassables’, on les énonce de quelques mots si l’on veut bien, et j’aimerais rappeler une fois de plus que leur résumé constitue la gnose stricto sensu, connaissance qui est la mise en oeuvre d’une co-naissance du secret de notre condition. Des difficultés subsistent à l’énoncé clair de cette vérité personnelle (mais qui renvoie à un Absolu) et aporétique (mais qui signifie la Vie d’un Même), et Jean-François Marquet semble hésiter lorsqu’il aborde ce sujet de la gnose, comme Michel Henry lui-même, refusant peut-être de s’affranchir tout à fait des limites du dogme chrétien (2). Mais il s’approche au plus près, il brûle, apporte le bois mort des théories passées et le feu de l’exigence spirituelle, et c’est à nous de donner l’étincelle de vie à cette flamme de lumière. Elle peut naître en chaque âme vivante, animer chaque parole sincère et patiemment instruite comme il est proposé ici. À chacun, elle peut accorder ce règne gnostique où il se reconnaît lui-même roi d’un royaume sans sujets, impérissable et universellement présent. (3)

(1) Jean-François Marquet : Singularité et événement, Collection Krisis, Millon 1995. D’autres ‘exercices’ sont à paraître cette année aux édition du Cerf –  deux livres semblent prévus…

(2) La Gnose, une question philosophique : Pour une phénoménologie de l’invisible, div. auteurs, dont un article remarquable de Michel Henry Cerf 1997 – Dans le Dit de l’impensable, une brève anthologie des enseignements que j’ai confectionnée, je donnerai d’autres aperçus des axes principaux de cette connaissance-révélation. J’entamerai cette nouvelle publication à partir du 13 février.

(3) Je tiens enfin à signaler ceci : on peut lire sur le site de Philippe Dubois un très long article sur la gnose. C’est le plus juste, le plus complet qui ait été publié à mon avis : celui qui réunit les meilleurs auteurs ayant abordé le sujet à ce jour, et qui offre les meilleurs repères permettant toutes les comparaisons qui s’avèreront fructueuses sur le plan de la recherche personnelle, en dépassant bien entendu les limites normées du savoir convenu. http://tumtumblog.20minutes-blogs.fr/