Juste un instant (30) : Piotr Anderszewsky et Matthias Goerne

Les journaux nous envoient des ‘alertes’, un mot ridicule qui a au moins le mérite de signaler que tout va très mal – et moi je vous communique mes ‘instants’ les plus rares, autant de bonnes nouvelles ! Cette fois, deux nouveaux disques très attendus (1) : un Schubert de Matthias Goerne qui poursuit l’enregistrement de son ‘intégrale’ des lieder – et ce Schumann de Piotr Anderszewsky, une énorme surprise pour un Schumann entièrement neuf, inouï ! Vous devrez prendre garde à votre coeur, pour le cas où une crue subite d’émotion trop forte pourrait déclencher un vrai malaise, ce qui a failli m’arriver en écoutant ces ‘nouveautés’ sur une ‘borne’ de la Fnac à Nancy ! Quelle émotion oui ! La musique ! J’en ai si peu parlé jusqu’à présent, et pour cette bonne raison-là : qu’elle provoque l’émotion, et que sa vérité passe sans les mots, même quand elle se sert de mots pour s’accompagner elle-même ; mélodies, musiques sacrées, opéras, des mots qui le plus souvent deviennent bien secondaires et presque inutiles – on s’applique de nos jours à les traduire mais on s’était passé naguère de les comprendre exactement, sans s’arrêter à cet effort du moins ; on ne les ‘entend’ pas, ces mots, fussent-ils d’origine noblement poétique et inspirée, si on entend la musique et si la musique est habitée d’elle-même, de la valeur unique qu’elle sait seule exprimer. C’est bien difficile à préciser.

Le piano de Piotr Anderszewsky est le piano le plus précis et le plus émouvant que j’ai jamais entendu (2). Dans le cas de Schumann, le résultat est si fabuleux qu’il est presque impossible de décrire l’émotion si nouvelle qui peut nous saisir – comment la précision peut-elle se mettre au service de la sensibilité artistique (?). Impossible de dire, à l’audition d’une telle musique, si c’est la musicalité du compositeur ou si c’est celle du pianiste qui nous bouleverse. Il y a tant de rêve ici, tant de fantaisie, au sens si exceptionnel que leur avaient conféré le poète des ‘Papillons’ et avec lui tous les ‘romantiques’ de cette première génération, qu’on ne sait si l’on baigne dans le courant d’une musique enchanteresse ou si l’on est ravi par une beauté surhumaine qui nous communique les indicibles secrets de notre destinée. Et encore une fois c’est notre pianiste, grâce à l’intelligence si particulière de sa diction – chaque note, chaque son, chaque phrasé vient ‘dé-montrer’ la profondeur d’un sentiment qu’on n’aurait jamais soupçonné  – qui s’impose peut-être mieux que tous ses prédécesseurs, comme le servant humble et magistral de cette révélation sonore. Mais ce n’est pas ce royaume-là uniquement qui s’ouvre : cette musique de Schumann entraîne à pénétrer plus profondément le champ mystérieux de l’intériorité habituellement silencieux ou si faiblement perçu, à éprouver encore plus sensiblement, non pas une mélancolie ou une vague tristesse, mais une impression plus grave de plénitude souveraine et menacée, une grande lumière flottant dans un ciel tourmenté. Schumann est le poète, peut-être même le plus grand poète de la musique, nourri de littérature (Jean-Paul, Hoffmann, si mal connus en France), et d’une sensibilité à fleur de peau qui lui fait éprouver au prix de bouleversements finalement destructeurs le grand mystère de la nature et de la vie. Destructeurs, parce que ce mystère sans mesure s’appelle « moi », qu’il m’habite entièrement et que découvrir cela, savoir même cela, provoque ravage, anéantissement, et bien avant l’heure de la mort qui sonne pourtant partout et pour tous. Vérité et beauté – ou inversement – je le dis avec insistance : avec les mots de la poésie, avec les gliphes si difficilement déchiffrables des portées musicales, avec cette science patiemment apprise de musicien, de pianiste : un univers à la fois humain et surhumain, tendre et redoutable, délicieux et mortel. La folie de Schumann hélas, que sa musique reflète si bien : la puissance d’un sentiment qui soulève tout, une inspiration torrentielle qui attaque ses premiers mouvements avec fureur – et cette brusque retombée, compensée par une écriture plus appliquée, presque scolaire, où on sent plus l’effort, le désir d’en finir. Je dirais que cela se sent dans l’Humoresque (opus 20), dans ses éclats, ses jaillissements et ses martèlements – toute une force inouïe de pure création musicale – et une fin plus sage, concluante, presque académique. Mais rien de cela dans les Chants de l’aube (opus 133, dédicacés à Bettina von Arnim, amie de Goethe et Beethoven !), oeuvre d’une vie qui ne touche pas encore à sa fin, loin de là, mais qui se sait condamnée, vouée au silence de la disparition et de la confusion des sentiments. Mourant à l’asile, parmi les aliénés, Schumann ne saura même plus qu’il a été Schumann. Cette musique nous le dit, émerveillement et effroi, révolte et apaisement : la mort peut faucher les êtres et cependant il y a la prémonition d’un printemps sempiternellement renaissant, un éternel retour de vitalité qui réveillera les énergies latentes pour de nouvelles éclosions, de nouvelles floraisons. Une science implicite.

Schubert, dans sa langue à lui, ne disait rien d’autre. Je sais bien que, avec les poètes qu’il cite, célèbres en leur temps et aujourd’hui oubliés, nous rejoignons un romantisme bien moqué de nos jours parce que jugé trop sentimental, sucré même, inspiré d’un naturalisme un peu trop fleuri, d’une rusticité totalement imaginaire, des émotions qui ne croissent qu’à la chaleur confortable des salons aristocratiques ou bourgeois qui reçoivent nos artistes – rappelons que Beethoven en vivait… Les thèmes sont bien ceux qu’on retrouve toujours chez Schubert : la nature et les saisons, l’amour, la nostalgie, le sentiment de la précarité de la vie. Mais cette mort qui rôde – plusieurs chants du ‘fossoyeur’ – un thème plus intimement schubertien, n’est pas la fredaine romantique qu’on a l’habitude d’évoquer. Ce n’est pas la ‘peur de mourir’, évidemment, ou le chagrin provoqué par la disparition d’êtres aimés ou d’être promis soi-même à l’oubli ; c’est plutôt l’oubli comme tel, absolu, disparition, anéantissement, fatalité d’une dissolution de tout être quand le présent, le maintenant rayonnant d’amour ou d’amitié paraît si réel, inaltérable, incorruptible (3). Et c’est, je crois, le pressentiment de la valeur qui ne périt pas qui se trouve éprouvé profondément, indiciblement – il n’y a aucun vocabulaire pour cela, aucun ‘sytème’ de pensée, pour simplement évoquer cette éternité, cette atemporalité si l’on préfère, qui habite la noblesse d’un fort sentiment d’empathie ou d’amour. C’est aujourd’hui seulement qu’on apprendra que le trans-personnel passe par l’incandescence et la métamorphose alchimique du personnel ! On me rétorquera que la haine est aussi forte, et tout ce qui sème division, mais il s’agit bien de sentiments destructeurs, qui répandent la mort et qui s’effacent donc d’eux-mêmes avec tous leurs effets : la guerre devenant la première victime de son aveuglement passionné. Au contraire l’amour, le sentiment du partage qui s’augmente indéfiniment par l’échange, ouvre la dimension d’un autre règne sensible : permanence et écoulement à la fois, celui-ci n’altérant pas la beauté de ce qui s’éprouve en conjonction de vie, l’un et l’autre dis-tants mais non séparés, apposés mais non confrontés, sans rivalité polémique. C’est cette connaissance sans parole(s) que chante Schubert – tristesse ou joie, ou, si l’on tient à y voir plus de tristesse, reconnaître alors que c’est parce que son étreinte n’étouffe pas, révélant au contraire la force et la chaleur de ce qui réunit en autant de moments répétés. Car l’amour est sans fin quand il a reconnu que la vie est mouvement d’amour infini, fruit succulent de l’origine secrète, de la source d’être. Je l’ai déjà dit : le romantisme, le premier romantisme (limitons-nous à la première moitié du siècle), et particulièrement sa facture allemande, est une gnose, notre gnose (moderne ? ce serait une contra-diction de plus !) et la seule assez connue pour être explicite sinon systématique. Mais on connaît mal poètes et penseurs (Schelling, le vrai maître à penser, traduit depuis si peu de temps), Hegel venant tout gâcher avec son système totalitaire prônant une prétendue fin de l’art ! Heureusement nous avons nos musiciens ‘sans paroles’ qui sont une preuve vivante ‘sans démonstration’ – oui, car il s’agit d’éprouver ‘seulement’. Et ce que j’ai appris aujourd’hui – je rejoins mon premier paragraphe – c’est bien que Schumann est aussi grand que Schubert ou Beethoven. Plus tard, il y aura plus … d’emphase, plus d’intention démonstrative ; c’est plus tard qu’on se déchirera la poitrine en criant au plus fort « voyez donc comme je souffre ! » (Mahler). J’y reviendrai… Plus tard, à l’heure du dernier romantisme, il y aura Bruckner… et Sibelius, celui-ci bouleversé à la vue de celui-là enfermé dans sa solitude, entraîné malgré lui à « inachever » son oeuvre et rejoignant ainsi la tragédie extatique des Maîtres. J’allais presque oublier de jouer mon petit ‘critique musical’, je m’y risque parce qu’il le faut ici – oui, la voix de Matthias Goerne, nous rappelle forcément celle de Dietrich Fischer-Dieskau, mais, je m’efforce d’éviter une ‘comparaison’, c’est une voix qui rayonne d’une tout autre chaleur, avec moins d’expression soignée peut-être, moins d’expérience ou de science accumulée, mais qui rayonne, oui, comme un feu qui ne brûle pas, résonne comme un bronze qui ne pèse pas, de pur sentiment ! Et tellement convaincant ! Que dire ? Sinon ‘éprouver’ ?

(1) Piotr Andreszewsky joue Schumann : Humoresque, Etudes pour piano-pédalier, Chants de l’aube (disque Virgin Classics 2010)- et Matthias Goerne chante Schubert : numéro 5 de l’intégrale, Nuit et rêves (disque Harmonia Mundi 2010)

(2) Non et non ! Je ne vais pas comparer avec Vladimir Horowitz, Clara Haskil, Inger Södergren, Nelson Freire – tous tellement ‘musiciens’ et chacun ‘unique’ ! Tous et chacun : un moment de découverte – personnel, bouleversant : on ne peut pas comparer. Dire que Piotr Anderszewsky vient comme une nouvelle ‘découverte’, c’est pour moi l’hommage le plus haut.

(3) J’ai dans mes tiroirs une nouvelle inachevée qui raconte un dimanche après-midi de Schubert avec ses amis à la campagne : rires et jeux, et cette inquiétude évoquée à mots couverts, « comment sommes-nous, et passant, disparaissant à la fois… » Les mots leur manquaient comme ils m’ont manqué à moi-même. J’en ai fait un argument ‘philosophique’ : « où est passée la journée d’hier ? » Thème de la présence débordante et de l’anéantissement promis.