La 16ème sonate – la « boîteuse » – de Paul Lewis

C’est mon fils qui s’est moqué de moi : « Tu t’es remis à nous parler des sonates de Beethoven, et tu n’as pas encore écouté celles de Paul Lewis… Tiens, essaie pour commencer, par la seizième, la ‘boîteuse’ et tu auras une surprise… » J’ai suivi le conseil et j’ai eu ma surprise ! Découvrir une nouvelle interprétation des sonates de Beethoven est toujours une surprise, d’abord parce qu’on redécouvre Beethoven, sa vérité unique et inimitable, et grâce à une interprétation jusqu’alors inouïe, inimaginable, c’est d’être à nouveau projeté dans cet univers de beauté et de force, de lumière et de liberté où le sentiment règne en maître, l’âme souveraine. Et tout ceci renaissant une nouvelle fois, une nouvelle fois neuve, grâce à l’interprétation de la 16ème sonate par Paul Lewis (1). Pianiste anglais qui a été élève d’Alfred Brendel (une empreinte qui se reconnaît, et une référence à citer, forcément), un artiste qui s’est fait connaître mondialement par ce nouvel enregistrement de l’intégrale des sonates de Beethoven, unanimement salué par la critique. Mais baste, quoi de cette 16ème sonate ?

Voici donc cette sonate que j’ai entendue littéralement recréée : la ‘boîteuse’ – oui, elle boîte – et voici l’explication de François-René Tranchefort (2) : « Le thème lui-même prend son essor rythmique en ponctuation de doubles-croches sur des octaves décalées : il semble que main droite et main gauche ne parviennent pas à des attaques simultanées, ce qui en France du moins, fit surnommer la sonate ‘la Boîteuse’… » Il faut beaucoup d’autorité pour traduire cela, une sorte de jeu mais combien savant et inspiré, autant d’humour que de poésie allègre, enjouée, et maîtrisée. Il y faut une technique sans faille, un savoir apparemment définitif et conquis de haute lutte – un sommet d’humanité, je le dis de ces grands interprètes, sans exagération, parce que je sais tout le travail obstiné qu’il a fallu ajouter à un talent souvent décelé fort tôt ! Mais surtout, surtout, cette intelligence musicale si profonde qu’il est impossible de définir. Je dis ‘intelligence’ d’abord parce que le naturel y est sans cesse redéfini, réajusté et redimensionné à la mesure d’une pensée créatrice – et ‘musicale’ , pour ajouter que cela passe par l’expression d’un sentiment qui est entièrement, totalement, sans perte aucune, avec même une parfaite traduction, trans-mis musicalement. Ce sont des notes écrites et des sons nouveaux, inouïs, capables de bouleverser et d’instruire, presque de féconder une conscience. La musique instruit : elle dit toute la nature, un infini, et donc la nature humaine, dans un langage immédiatement personnel. Immédiatement, instantanément presque, c’est à vous, c’est vous, comme par pure magie. Les plus grands nous donnent cela… et Beethoven… C’est le deuxième mouvement qui m’a frappé par ses accents mozartiens qui ne sacrifient rien non plus à l’énigme offerte qui « fait sourdre le trille obstiné du registre le plus profond de l’instrument avec des descentes de quadruples croches… » (Tranchefort) Et enfin le troisième mouvement, encore mystérieux, alternant des thèmes san apparentement évident, tantôt une respiration toute mélodique qui rappelle l’atmosphère rieuse du début, et tantôt des crescendos plus inquiétants, endiablés, ces martèlements qui annoncent clairement cette fois les inquiétudes de l’ère romantique, mais vite abandonnés pour laisser reparaître l’atmosphère heureuse d’une jeunesse invulnérable, comme un printemps promis sans fin. Il faut dire tout cela, exprimer cette ferveur, la communiquer et faire naître ce sentiment si surprenant que c’est bien une première fois que c’est dit, que toute l’histoire, et la mémoire, nos souvenirs mêmes, racontent l’unique événement d’une conscience qui s’éprouve en pur bonheur d’être-là. Il y a la marque ‘Brendel’, j’ai voulu le dire, mais une impulsivité toute juvénile qui sera la marque de ce jeune pianiste, nerveuse et totalement maîtrisée – c’est tout différent de l’intellectualité sévère et mystérieusement poétique d’Anderszewsky. La musique d’un musicien-interprète : l’autorité, oui, d’un rappel, sans doute, de l’oeuvre déjà entendue et aimée, inoubliable, mais qui appelle aussi un présent d’une richesse dont on sait bien qu’elle est intarissable.

Je tiens à le souligner : j’ai été frappé par la marque d’un style authentiquement mozartien, étonnamment, à la fois une martialité et une élégance ; c’est guindé, un peu, et charmant à la fois, infiniment distingué, ceci dit sans la moindre restriction critique : une infinie délicatesse, virile pourtant, le contraire d’une affèterie (même si je dis souvent de la musique de Mozart, pour contrariers ses fans : « une musique emperruquée, poudrée… ») Aussi je l’ai vérifié chez le Lewis des premières sonates, Mozart bien présent, ou Haydn si l’on préfère le sentir ainsi – et l’influence du maître Brendel sans doute. Cela sonne juste, à la perfection, mais je préfère, j’avoue, pour la deuxième sonate l’interprétation, tout aussi mozartienne mais plus franchement dramatique de Rafal Blechacz. Dans le deuxième mouvement ‘le pas de l’ange’ est un peu plus rapide chez Lewis, la fatalité y pèse moins ; et dans le troisième mouvement, plus enjoué, il y a une retenue plus calculée (un peu trop) qui me gêne. La liberté plus grande de Blechacz, c’est celle qui lui vient d’une fréquentation plus intime de Chopin, un autre enfant ‘naturel’ de Mozart. Comme tout cela est merveilleux, enchanteur ! J’écouterai plus tard les dernières sonates dans l’interprétation de Lewis et j’en reparlerai… Les dernières sonates de Beethoven : l’Art et l’Âme, la Vie. « La vie m’aime… »

(1) Paul Lewis : Intégrale des sonates de Beethoven, Harmonia Mundi 2009

(2) François-René Tranchefort : La musique de piano et de clavecin, Fayard 1987

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