Les querelles… ultima (2) : la querelle d’un art photographique

Dans un livre magnifique sur la photographie (1), Denis Roche écrit : « La photographie est la rencontre d’un temps qui passe sans s’arrêter et d’un temps qui ne passe pas, qui ne ressemble à rien parce qu’il ne nous appartient ni de le matérialiser ni de le commenter. Du premier, nous ne sommes jamais que le sable et le solde, du second, nous ne sommes que la transparence. Peut-on se contenter de dire qu’ils se rejoignent ? Non. Ils se coupent et, de cette coupure qui rase le front de nos vies, s’écoule le sang de notre art. C’est là que s’agite doucement, parce qu’elle continue, la mélancolie qui nous fait à la fois sable et transparence, tandis que nous construisions le monde à mesure qu’il se défaisait sous nos yeux. Laquelle mélancolie n’est rien d’autre… qu’un chef-d’oeuvre de notre esprit. » Si la photographie, je choisis de parler au présent, est ce pouvoir de raconter cette histoire de sable en perpétuel écoulement – et de transparence, quel art est-elle bien, et quel art ‘essentiel’ !? Aux premières pages de ce livre, je vois une photographie de 1843 : d’immenses arbres aux énormes frondaisons, et deux personnes bien plus petites mais discernables, qui attendent le déclic ! Une nature si lourde, si écrasante, mais soumise au rythme des saisons qui effacent encore plus vite qu’elles ne prêtent forme, et ces deux êtres humains si fragiles mais capables de saisir l’instant dans la transparence d’une image racontant à la fois ce qui est, avec tant de force, et passe, tout aussi inéluctablement. Un art ‘essentiel’, de la fragilité et de la permanence, de la tentation du moins de fixer une réalité qui ne se déguise pas ; toute vérité, maintenant, marquée du sceau de l’être et du disparaître !

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Jean-Gabriel Eynard-Lullin : le photographe avec son épouse sous les arbres, 1843

Je ne reprendrai pas ici les termes de la querelle d’école, désormais caduque, qui s’interroge sur la catégorisation de la photographie, art peut-être, ou peut-être pas parce que trop réaliste représentation, simple ‘document’ ! La photographie a rejoint aujourd’hui toute interrogation sur l’art et la dimension ontologique de l’image, la photographie comme chapitre et argument tout neuf de cette question séculaire de la vérité de l’image. Tout récemment André Rouillé (2) nous a proposé une enquête exhaustive sur la photographie, à la fois histoire et réflexion philosophique : je tiens à signaler cette remarquable enquête qui m’a d’ailleurs grandement aidé à composer mon article précédent sur Heinrich Kühn. C’est pourquoi j’orienterai cette fois mon propos non vers une enquête d’histoire mais bien vers des questions plus spécifiquement philosophiques. Dans son livre sur la photogénie, Edouard Pontremoli (3) joint à sa réflexion qui prend dimension de phénoménologie de la ‘photogénie’ des auteurs qui ont marqué l’histoire de la pensée par leurs écrits sur le ‘paraître’ et le ‘voir’ : de Husserl, fondateur de la phénoménolgie, à Merleau-Ponty, et ici, de façon particulièrement intéressante, citant Roland Barthes à qui on doit un livre capital sur le sujet : La chambre claire, qui date de 1980 (Gallimard). Chez Pontremoli, l’intérêt, c’est de voir le sujet de la photogénie traité dans une nouvelle perspective du problème de la représentation, et à partir même des premières conceptions qui en ont fixé le cadre. « … avec la photographie, quelque chose troublait le code de la représentation. Nous nous étions approchés de la source cosmique. Nous détenions la ‘machine à feu’. Nous étions promus ‘collaborateurs du soleil’. Même si ces propos de poète (Lamartine !) ont aussi mal vieilli que les ennuyeuses querelles sur la légitimité de l’art photographique, ils évoquent encore l’enthousiasme prométhéen du public devant la puissance et l’étrangeté de la découverte… Car l’art imite le figurable alors que la photographie s’en remet à l’élémentaire. Il faut nommer le soleil, et non simplement la lumière. Le feu et non l’optique ou la vision. Il faut entendre les présocratiques énoncer les propriétés indissolublement vitales et spectaculaires du fluide solaire. Jamais auparavant l’apparaître n’avait noué, si visiblement, un tel rapport de proximité et de connivence avec l’ Être… La photographie est le contact vrai avec les êtres. Le premier secret de son réalisme tient à cela. Elle évite l’idée pour aller droit à la singularité de l’étant… Il naissait un art sans respect pour la théorie esthétique… Photographie. Émanation des choses… » Tout semble dit ici en quelques mots : l’art photographique est d’abord une technique qui confère à l’homme un pouvoir démiurgique et si cette humanité du geste peut se qualifier d’art, il n’en reste pas moins vrai que cette apparence ‘élémentaire’, livrée sans apprêt, pose de manière entièrement nouvelle la question du ‘voir’ et du ‘vu’, et au fond, celle de la subjectivité, de l’intentionnalité, de la perception et de l’interprétation. Ou peut-être notre conception de la réalité.

numeriser0002.1296550510.jpg D-O Hill et R. Adamson : Redding the line, 1845

Les réflexions philosophiques vont s’ordonner ainsi, et dans un registre cette fois tout à fait inédit. La photographie est bien ce qui délivre ce qui paraît le plus incontestablement réel, et qui ne prête pas à interprétation, même s’il y a, on le sait depuis le début, des trucages possibles… « Nous n’avions pas tout vu. Non que des frontières de la visibilté surgissent d’autres visibles, imprévus et dissemblables. Mais que le limité, le contraint, le familier du champ visuel, insiste. On le croyait tenu, au bout de nos regards, fini, parce que corrélatif d’un pouvoir sensoriel borné. Inconstant et dépendant, le visible ne s’éclairait que de nos yeux. Quant aux ombres, aux reflets, aux illusions, aux mirages, ils glissaient spectaculairement devant nous. Compléments ou fantaisies optiques, ces phénomènes passaient pour les distractions remarquables du monde sensible, dont la philosophie fit l’usage que l’on sait. Pourtant, la photographie, loin d’ajouter à la fantasmagorie ordinaire des entours un nouveau répertoire de l’illusoire, renversait les rôles de l’imaginaire et du vrai. L’image qu’elle proposait revendiquait ouvertement son statut iconique que sa matérialité superficielle de support et d’écran plaçait d’emblée parmi les artefacts. Il s’agissait bien d’une imitation de la nature se donnant pour telle. Mais l’objet, figurant lui-même, de façon épidermique, à la surface du métal ou du papier fait directement acte de présence. Et c’est cela qu’on voit… » Il n’y a ni leurre ni fantasme : « C’est cela qu’on voit… » et la réalité comme telle ne fait plus question, sinon en faisant qu’elle est comme elle est, avec sa présence propre, sa durabilité et son pouvoir d’imprimer l’oeil comme ici, matériellement, la plaque photographique : une impression qui fait autorité. Une surprise amusante d’abord par sa prouesse, mais aussi une indicibilité qui est celle de la contrainte naturelle, et presque de l’ordre de l’irrévocable ! C’est l’excès de nature qui s’impose soudain : « Il y a… » Si complètement qu’on en éprouve de l’effroi, le sentiment d’une fatalité intransgressible qui s’impose par le moindre détail fixé, objet de nature ou visage : un réalisme jusqu’alors inconnu, inconcevable même.

numeriser0003.1296550536.jpg A. de Banville : Sphinx, pyramide de Chéphren, 1863

« La magie photographique c’est toujours cela. Une configuration mondaine qui se fait reconnaître comme le déjà-vu, objet d’une vision de fait, à ce titre nécessairement réitérable, et dans les mêmes termes, pour un voir obligé et second… La photographie, du moins quand elle ne se conforme pas aux normes qui tendent à la rendre plus lisible que visible, exhibe la plus pure phénoménalité, celle qui demeure irréductible à nos concepts, défait l’ordre du temps et de l’espace… La vérité de la photo ne se limite pas aux vérifications matérielles qu’elles rend possibles, en marge de la procédure narrative, mais elle fait émerger l’événementiel dans sa singularité excessive. L’incomparable s’offre à voir. Ici, le singulier n’est pas devenu intelligible entre les pinces du concept. Il est comme rendu à sa phénoménalité originaire. La photo dérange, comme si, venue du fond du monde commun, elle ne quittait jamais l’insolite et inaccessible outre-monde… » Notre monde est toujours celui de nos représentations, nous le savons plus ou moins, jamais assez, et voilà que la photographie restitue une nouvelle image ‘vraie’ du monde, que nous devons regarder cette fois comme un monde radicalement étranger et qui nous dévisage – ‘sans les pinces du concept’, admirablement dit ! Ce monde fût-il le plus familier, le plus quotidien, l’espace même où se tissent nos vies ; à l’habitude, et à l’habitude de nos pensées… « C’est cela précisément que bouleverse la photographie. Dans la mesure où elle semble déposséder le regard de la moindre initiative. Prenante, la photo me joint à elle. Indifférent à la perception active et à sa ferveur subjective, le photographié s’affirme dans la photographie comme l’absolument vu. Vu absolument, en l’absence de toute activité visuelle. L’agent n’est actif qu’à la façon, neutre, réceptive, passive, d’une machine. Le ‘voyant’ instrumental objective son vis-à-vis juqu’à effacer les indices d’une ‘vision’. La photo est l’assertion péremptoire d’un déploiement visuel. « Voilà ». L’évidence commande alors tous les regards personnels, tous les points de vue, même si un seul est effectivement en cause. Elle a l’énergie, centriguge, du visible… Le peintre entretient fréquemment le fantasme ontologique et fusionnel de sa propre absorption au plus profond des choses. Car il sait bien que les choses peintes ne cessent de lui devoir. Le photographe, lui, s’irrite de son absence reconnue et s’acharne à se rendre présent à la photographie. C’est ainsi que se développe une création photographique dont on mesure aujourd’hui l’étroite connivence avec les arts plastiques contemporains. Car elle réclame toujours cette place du voyant actif, avec ce militantisme du geste visuel indépendant, revendication d’autant plus hautaine quand l’image semble obtenue sans le concours décisif d’une main humaine. L’icône il est vrai ressemble tellement à la chose qu’on acceptera qu’elle soit ‘acheïropoïetos’ non pas, comme chez les Byzantins, par grâce divine mais selon les lois de la physique… Le photographe se veut le maître de l’instant, le pilote d’un complexe instrumental, un faiseur d’images. Il est saisi d’une fébrilité créatrice pour anticiper le moment du monde à recueillir. Contre l’anonymat expérimental de la science, il s’avance personnellement au bord de ce qu’il montre et tente d’y projeter un geste artistique. Il y a ici une oeuvre… » Nouveau registre de la réflexion : la photographie rapproche de l’invu du réel, qui n’est pas un invisible, que non, mais plutôt un mévu, négligé par l’impatience de l’heure et le désir qui veut plier toute réalité à son ordre et à son excès propre qui s’est muté en urgence personnelle. La photographie ne cache rien, ne dissimule pas, ne prête pas à la falsification du jugement : ces perversions vont se répéter comme l’histoire, fidèle à elle-même, va le favoriser une fois de plus, et la technique bien évidemment y aidera. Mais le réel s’est rappelé à nous et cette icône véritablement nue qui s’offre là ne se destine pas à tromper le regard : c’est d’un éveil qu’il s’agit, l’accès soudain à ce qui était perdu ou demeuré inconnu. Sans détour, sans écart : « il y a » et « je suis » soudain contraints à cette concordance, en confrontation toujours, oui, mais en mesure de reproduire l’unité perdue, la proximité permise par la commune genèse de ce qu’il faut bien appeler création, antérieure même à toute histoire et la fondant, cette aventure de la liberté…

numeriser0004.1296550564.jpg Jacques-André Boiffard : Sans-titre, 1930

« Contrairement aux idées reçues, la photographie n’a pas proprement inventé un regard. Il y a une indifférence des choses distantes que le cliché le plus apprêté, le plus lisible exhibe, malgré lui. Ni accueillant, ni disponible, le photographié a l’altérité du réel. Cela même que la vision expérimente comme la résistance du visible… » C’est la conclusion capitale de cet essai : il y a une réalité irrévocable des choses et la photographie en est elle-même la preuve la plus irrévocable, ce n’est pas rien. « La photographie fournirait-elle, comme illusion, l’occasion d’un réveil lucide de la perception abusée, d’un retour critique sur l’impression trompeuse ? Mais non… Le mieux voir conforte la saisie initiale. Nous avons toujours su qu’il s’agissait d’une photo. Et la visibilité, en elle, est, visiblement, celle du monde. L’indescriptible mais intransigeant ‘il y a’ soutient la monstration. La façon d’être des choses présentes et de leurs contours est, dirait-on, la prise la plus évidente que le cliché offre à nos yeux. Aussi la plus troublante, car elle met au jour un monde, le monde lui-même, auquel nous n’étions pas présents. Péremptoire, le passé du photographié n’a rien, justement, de ce qui est passé… La photographie ne se confie qu’à la vue profane. Son désir de visibilité tient à l’excessif du visible lui-même. Ainsi nos yeux … n’ont pas à s’engager dans la conversion et l’ascèse pour se disposer à une réception ‘inouïe’… » Contrairement à l’image confectionnée par l’icône byzantine qui respecte l’écart où se tient l’invisible de Dieu, « l’humaine photographie n’est que repli sur soi, vie focale, source naturelle, évidence… » Elle invite à voir plus, dans l’évidence incontestable du donné exact, comme il est mécaniquement ‘saisi’ et ‘rendu’… L’excédence n’est plus la qualité du seul ‘sujet’ ou du seul ‘objet’ : il est le secret de la réalité tout entière et de la visibilité qui semble commander sa vie interne, l’innombrable réseau de ses communications, l’ensemble de ses déterminismes, et la simple possibilité de com-prendre, enfin, que s’il y a bien dualité, il y a aussi ces liens, ces accords et que la vie même est relation. « Une visibilité excédentaire, redondante, rémanente, impulsive… la photogénie ouvre à nos yeux l’énigme de la visibilité. Le monde réel n’est pas un panorama qui s’ordonne à l’étant privilégié bénéficiant du don de la vue. C’est le lieu de tous les visibles qui se montrent les uns aux autres. »

numeriser0005.1296550594.jpg Bill Brandt : Nu, 1953

(1) Denis Roche : le Boîter de mélancolie, la photographie en 100 photographies, Hazan 1999 – je lui emprunte toutes mes illustrations.

(2) André Rouillé : La photographie, folio essais Gallimard 2005 – sans oublier la très utile Histoire de la Photographie (de 1839 à nos jours) publiée par Taschen l’an dernier. Tout récemment, c’est un photographe-philosophe, Jiri Benovsky, qui publie chez Vrin : Qu’est-ce qu’une photographie ? Ici la photographie est contestée dans son existence même, document irréel, en dépit de sa technicité poussée, parce qu’illustration d’une réalité qui n’est plus, ne reviendra plus. On voit bien que la question est hautement métaphysique !

(3) Edouard Pontremoli : L’excès du visibleune approche phénoménologique de la photogénie, Millon 1996 

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