Le Dit de l’impensable (1)

S’agit-il d’un impensable ou d’un indicible, porte de vie ou voie de néantisation ; une invitation au silence d’une ‘méditation murale’ comme on l’a raillée, un monachisme toujours suspect de fuite et d’isolement, d’égoïsme, en un mot ? Cette lecture devrait imposer son autorité par sa simplicité et sa briéveté même, ses thèmes d’une cohérence qui révèle à la fois l’excès du monde et son ouverture, ce qui se donne, ce qui s’offre maintenant à moi-même, sujet ou agent dans cette création occupant toute la durée d’un temps – et ce qui reste célé de toute l’éternité au secret ‘repos’ qui subsiste : « un mouvement et un repos » dit tout. Ce qui s’offre et se cache, non seulement dans l’expérience commune, malheureusement celle qui s’est affadie d’habitude et de pensée réductrice, mais avec éclat dans le sentiment infiniment plus riche d’appartenir à une vastitude sans limite, ce sentiment inexpliquablement couplé à celui de demeurer prisonnier d’horizons clos d’une petitesse exsangue. Alors je dis l’autre formule, l’autre clef de la révélation, son nom propre : l’Un-en-Deux. C’est moi ; et ce n’est pas moi : seulement moi-même, et un inconcevable infini riche d’incalculables possibles, une énigme donc, et un jeu comme un jeu d’enfant qui serait celui d’un royaume offert ‘à qui perd gagne’, d’une Vie qui porte nom de Connaissance, Amour, qui se manifeste en duplicité d’images comme ces notes sur la partition, si clairement tracées et pourtant sujettes à interprétation. L’Un et le Multiple conciliés ; le Même et l’Autre pour une création étonnante, stupéfiante même pour qui sait voir – et qui ‘signifie’. L’essentiel est dit et même rappelé depuis l’aube des temps, mais ces percées, rappelées comme dans les textes qui suivent, paraissent de plus en plus fécondes en révélations, et permettent finalement à la pensée contemporaine d’éclairer cet au-delà qui reste encore mystère, qui s’offre également en toutes possibilités et en tous domaines, d’une création illimitée. L’homme au centre, homme-dieu ou dieu fait homme si l’on persiste toujours à le formuler ainsi, qu’importe ? En réalité l’essentiel est dit, parfaitement pensable – réalisable, oui, comme cela dépend de chacun de nous.

L’Evangile de Thomas, que je cite très partiellement ici (1), détient toutes les clefs d’une gnose malheureusement bien éparpillée en ‘gnosticismes’ aux accents très diversifiés, stigmatisée par les premiers hérésiologues de l’ère chrétienne, méconnue encore tant qu’on veut la réduire aux croyances qui ont pu se répandre dans certains milieux du premier christianisme, un dualisme qui oppose bien et mal diffusés presque magiquement pour illustrer une tragédie cosmique, combat titanesque entre lumière et obcurité, et l’attente finalement d’un salut promis à la fin des temps grâce à l’intercession d’un messie. Gnose signifiant aussi connaissance, des interprétations plus subtiles ont vu le jour, portant sur la connaissance de soi, la découverte intérieure de cette perle de sagesse incorruptible et cachée, dissimulée dans l’antre du coeur de l’authentique chercheur. Lumière délivrée cette fois, elle donnerait connaissance, et pouvoir, le règne comme l’immortalité, une déification réalisée dès cette vie-ci. Croyances toutes dérivées d’une enseignement infiniment plus simple, et plus robuste aussi, avec ses questions elles-mêmes tellement plus éclairantes que ses réponses, un renvoi permanent au questionneur, aux penchants de cette pensée qui vise perpétuellement à l’objectivation, à l’assurance d’une existence indéfiniment préservée des flétrissures du temps et de la mort. On pourrait énumérer sans fin cette litanie de peurs et de préjugés, la constitution mentale, fondamentale de toutes les croyances religieuses, leur obscurantisme si bien dissimulé par leurs théologies aussi foisonnantes que contradictoires. Le Tout et l’Un, la Création et sa perpétuation en flux d’images apparaissant au miroir de la conscience, rivalité de contraires et jeu de conquête amoureuse, floraison d’intelligence et de sensibilité vive – Vie qui se donne en Deux et s’éprouve en esprit aux conditions mêmes de sa parution multiple, figurale : un miracle permanent ! Mais qui ne se dit pas non plus, ne se décline pas d’une seule logique, fût-elle multipolaire, englobante, totalisante : qui s’éprouve seulement, renvoyant ainsi à la royauté sans comparaison de qui dit ‘je’ et ‘moi’ sans ‘rejet ni lien réciproque’, à la royauté du sujet dialectique et néanmoins uni, de l’image formée et parfaite qui célèbre sa lumière matricielle, existence unique comme figure d’une essence éternellement féconde et cachée au secret même de sa manifestation paradoxale. Tout l’Evangile de Thomas se résume lui-même par ces mots :

… Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père le Vivant. Mais s’il vous arrive de ne pas vous connaître, alors vous êtes dans la pauvreté, et c’est vous la pauvreté.

Au temps où vous étiez un, vous avez fait le deux : mais alors, étant deux, que ferez-vous ?

Quand vous ferez le deux un, et le dedans comme le dehors, et le dehors comme le dedans… une image à la place d’une image, alors vous irez dans le royaume… le royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas.

Heureux celui qui se tiendra dans le commencement, et il connaîtra la fin… Heureux celui qui était déjà avant d’exister.

Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout.

Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera, et son image sera cachée par sa lumière.

… lorsque vous verrez vos modèles qui au commencement étaient en vous, qui ne meurent ni ne se manifestent, ô combien supporterez-vous !

Celui qui boit à ma bouche sera comme moi : moi aussi je serai lui…

Je suis la lumière qui est sur eux tous. Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là.

J’ajouterai aujourd’hui ces logia qui traitent la question du monde et du corps, un problème capital de la pensée contemporaine :

Celui qui a connu le monde a trouvé le corps ; mais celui qui a trouvé le corps, le monde n’est pas digne de lui…

Celui qui a connu le monde a trouvé un cadavre ; et celui qui a trouvé un cadavre, le monde n’est pas digne de lui

Et je complèterai par ces logia de l’Evangile selon Philippe qui appartenait à la même bibliothèque enfouie au désert. Ils correspondent précisément aux logia de Thomas et les éclairent avec une force accrue :

Il faut t’éveiller dès ce corps, car tout est en lui : ressusciter dès cette vie.

Ce que nous appelons le monde n’est pas le monde réel, mais si on le voyait avec les yeux de l’Être qui l’informe, on le verrait incorruptible et immortel…

Le Logos est le secret de tout. Quelques uns qui se connaissent eux-mêmes l’ont connu.

Certains plongèrent dans l’eau ; quand ils en remontèrent ils reconnurent la Présence en tout. C’est pourquoi il n’y a rien à mépriser…

Certains voulurent entrer dans le royaume des cieux en se moquant du monde ; ils en furent chassés, ils n’en étaient pas dignes…

Le vérité n’est pas venue dans le monde, nue, mais voilée d’images et d’archétypes… Il faut vraiment renaître à partir de ces images, c’est cela ressusciter…

Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité il est vivant comme Dieu est vivant.

J’ai volontairement isolé ces quelques thèmes de l’Evangile selon Thomas, dont l’importance est ici confirmée par Philippe, et qui sont les termes les plus essentiels du coeur de cette gnose que je veux qualifier d’universelle. Je voudrais encore exprimer mes réserves au sujet de ce concept si controversé. Dernièrement, en feuilletant des ouvrages très récents, je trouvais de nouvelles attaques contre le prétendu syncrétisme qui caractériserait cette ‘gnose’ – chez Jacques Attali par exemple, qui parle d’une religion Lego, religion de l’ego où chacun vient coller à sa convenance toutes les bribes de croyance capables de consolider son individualisme aveugle ; chez Slavoj Zizek, la dénonciation d’un ‘gnosticisme’ colporté par la communication informatique, n’importe quoi jeté par n’importe qui à la face du monde, et comme la dernière mode, ou la ‘figure ultime de l’ultralibéralisme’. Ces auteurs m’étonnent : leur sens critique ne semble pas avoir été capable de démasquer l’imposture des grandes religions, le judéo-christianisme, dans sa version paulinienne, ni la parodie des philosophies médiatiques, remake indéfiniment recommencé d’un marxisme ou d’un lacanisme de salon. Que dire et que faire ? Puisque les textes sont là, retrouvés intacts et infalsifiés, contrairement aux ‘canoniques’ qui sont tous ultérieurs à la constitution des écrits trouvés à Nag-Hammadi, tous corrigés, on le sait très bien, par des théologiens soucieux de mettre au point un corpus universel de religion destiné à la ‘mondialisation’ – c’était alors l’impérialisme romain, mais quoi de neuf sous le soleil ? – ce que précisément nos auteurs semblent déplorer.

Pour énumérer ces thèmes, en éclairer une nouvelle fois l’importance,  je pourrais souligner une parole à laquelle toutes les autres, plus spécifiquement gnoséologiques, se rattachent : Le royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas… Car qui crée cet éloignement, cette obscurité, cette dissimulation ? Qui a fait le deux, créé cette scission qui rend étrangère et inaccessible une part de la réalité à l’autre ? Et quels seraient alors les remèdes ou les corrections à apporter pour qu’une telle discordance disparaisse. Surtout, mesurez cette question : de quel monde s’agit-il, de quel corps, de quelle vie ou de quelle mort, de quel pouvoir et à quelle fin ? Quel est le statut de l’objet vis à vis du sujet ? Et que faut-il entendre par ‘esprit pur’ ? Cette résurrection ne serait-elle pas comparable à cet ‘éveil’ dont les gurus du ‘nouvel âge’ nous rebattent les oreilles ? Trois s’implique(nt) dans la dialectique du jeu : l’un, le tout, moi et un rapport entre eux, le deux qui sépare ou le deux qui relie, qui rapporte, qui dialectise et qui harmonise, qui est mouvement de vie sans distorsion, sans luxation ? Sans dualité, il n’est pas de manifestation, ni aucun acte ni aucune parole, ni mouvement ni repos concevables. Autant de questions qui portent pourtant  réponse en elles-mêmes, une réponse unique qui se dit avec des mots divers : intelligence bien sûr, conjonction surtout, ce fameux, énigmatique et ; connaissance comme co-naissance, cette réflection (je l’écris volontairement ainsi), et amour, comme puissance d’animer, de rassembler ; pouvoir aussi des courages et des pardons. Mais à condition de bien entendre une réponse qui n’a pas ce caractère affirmatif et dogmatique que les ‘disciples’ ou les ‘croyants’ attendent, une réponse qui commanderait obéissance docile, application d’une méticuleuse orthodoxie ; une réponse implicite qui renvoie à la dimension d’intériorité où nous sommes à la fois libres et responsables, maîtres, oui, de nous-mêmes et de notre destinée, responsables de cette perception du monde, de cette aperception de soi que les apocryphes appellent ‘épreuve’ en précisant bien que c’est celui qui « a connu l’épreuve qui a trouvé la Vie… » Alors ‘connaître’ comme le mot-clef ? Oui, avec cette notion de dualité, de correspondance, de simultanéité et de réflexivité ; c’est le logion 3, ce coup de cymbale de l’envoi : « Quand vous vous connaîtrez… vous serez connus… » et le logion 18 (comme le  84) qui enseigne ce ‘commencement’ perpétuel, soit cette visibilité, cette lisibilité du monde, légitimité et confirmation de réalité par la conscience personnelle accordée aux modèles.

(1) J’emprunte toujours ma traduction des logia de Thomas à Emile Gillabert dont j’ai déjà souvent cité les travaux. Par contre, je suis bien obligé, pour Philippe, de recourir à la traduction de Jean-Yves Leloup qui est plus facilement trouvable en librairie actuellement. J’ai négligé de donner plus de détails d’histoire, et pas davantage les références précises des logia cités : que chacun fasse ses recherches. Ces textes sont courts et méritent une lecture attentive et exhaustive. Il en ira de même pour tous les textes qui suivent qui sont rassemblés pour illustrer une collection de thèmes rarement réunis en un seul corps.

3 commentaires sur “Le Dit de l’impensable (1)

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